Western

William Blanc

Dès le xoxe siècle, nombre de descendants d’Européens installés en Amérique du Nord ont vu les territoires de l’Ouest du continent à travers le prisme d’un Moyen Âge imaginaire. James Fenimore Cooper (1789-1851) et Washington Irving (1783-1859), tous deux influencés par la lecture des oeuvres de Walter Scott, ont par exemple comparé les Amérindiens allant de bataille en bataille à des combattants féodaux. Pareillement, en 1895, alors que se fixent les canons du western, Owen Wister, futur auteur du roman séminal du genre, Le Cavalier de Virginie (1902), n’hésite pas à expliquer dans un article publié dans Harper’s New Monthly Magazine que, pour « l’homme anglo-saxon », « le cheval a été un frère de lait, un allié, un compagnon de jeu, depuis les tournois de Camelot jusqu’au rassemblement des bêtes à Abilene […]. Par leur caractère aventureux et leur habileté à monter à cheval, le chevalier et le cow-boy ne sont rien d’autre que le même Saxon dans des environnements différents ».

Cette médiévalisation de l’Ouest apparaît chaque fois empreinte de nostalgie, car le nouveau Moyen Âge des grands espaces américain est d’emblée un monde en sursis, qui, comme les temps d’Arthur et de Lancelot, menace d’être happé par la modernité. Déjà, en 1837, Irving, concluait Voyages et aventures du capitaine Bonneville sur ces mots, faisant référence au romance hérité du Moyen Âge : « Nous terminerons ici notre description des montagnes Rocheuses, de leurs sauvages habitants et de la sauvage existence qu’on y mène. Nous tenions à consigner les traits de ce tableau, car nous savons que ce singulier état de choses se modifie de jour en jour et qu’il doit subir promptement des changements graves, peut-être disparaître tout à fait. […] La chasse aux buffles, le camp de chasse, le gala au milieu du danger, l’attaque nocturne […], tout ce roman [romance] de la vie sauvage […] n’existera plus que dans les légendes de la frontière et ressemblera aux fictions de la chevalerie ou de la féerie. »

Soixante ans plus tard, accompagnant l’article de Wister, une illustration de Frederic Remington intitulée « The Last Cavalier », va dans le même sens en dépeignant un cow-boy, suivant à cheval des fantômes de chevaliers, et qui s’apprête comme eux à s’effacer et s’éteindre. L’image, réalisée peu après la disparition officielle de la Frontière en 1890, marquant la fin de l’Ouest sauvage, incarne la crainte du mâle américain à qui l’on vient de retirer un espace où il pouvait s’imaginer être un nouveau chevalier. Reste alors à le préserver dans les fictions. Nombre de protagonistes de westerns sont ainsi comparés à des guerriers féodaux empreints d’un honneur qui n’existe plus dans les grandes villes industrielles américaines. Le héros de la série télévisée Have Gun – Will Travel (1957-1963), ancien officier de cavalerie, est surnommé Paladin en l’honneur des chevaliers de Charlemagne. Pareillement, les films d’Akira Kurosawa se déroulant à l’origine dans le Japon féodal sont adaptés en westerns au cours des années 1960 : Les Sept Samouraïs (1954) devient Les Sept Mercenaires (1960) et Sergio Leone copie Yojimbo (1961) dans Pour une poignée de dollars (1964) avec Clint Eastwood.

La médiévalisation de l’Ouest et l’immense popularité des westerns dans les pays occidentaux jusqu’au début des années 1970, induisent, par un effet miroir, une « westernisation » du Moyen Âge : Umberto Eco écrit par exemple dans sa conférence Rêver du Moyen Âge, donnée en 1984 à Bloomington (Indiana), que « l’Arioste et Cervantès revisitent le Moyen Âge de la même manière que Sergio Leone et d’autres maîtres du “western spaghetti” revisitent l’Amérique du xixe siècle ». Ce phénomène apparaît d’abord aux États-Unis et s’appuie notamment sur les analyses émises dans les années 1870 par l’anthropologue américain Lewis H. Morgan qui classe nombre de tribus amérindiennes comme des « barbares », à l’instar des anciens Celtes ou des Germains de l’époque romaine. Un tel parallèle est repris dans la fantasy médiévaliste avec des récits comme Au-delà la rivière noire (1935) de Robert E. Howard, qui met en scène un conflit entre le royaume civilisé des Aquiloniens, qui renvoie au Moyen Âge européen, et les Pictes, qui rappellent nettement les tribus du nord-est du continent américain. Pour son auteur, Texan assistant à la disparition de l’Ouest des pionniers remplacé par des champs pétrolifères, la barbarie médiévalisée de son héros Conan le Cimmérien est une condition enviable, entre sauvagerie brutale et civilisation oppressante, aussi éphémère que celle du cow-boy de la Frontière américaine fantasmé par le western, confronté à une nature féroce en fuyant l’atmosphère étouffante des grandes villes de l’Est.

Une idée similaire se retrouve dans le film historique Braveheart (1995) dans lequel les Écossais du xive siècle luttant pour leur indépendance face aux Anglais sont représentés de manière à rappeler nettement les Amérindiens. Son réalisateur, Mel Gibson, a d’ailleurs avoué s’être inspiré du western Danse avec les loups (1990) de Kevin Costner. On aperçoit une opposition semblable dans l’univers féodal du cycle de fantasy Le Trône de fer (depuis 1996) de George R.R. Martin où les Sauvageons barbares, dont les noms de clan évoquent ceux des tribus des Grandes Plaines, sont décrits comme des êtres libres, vivant au sein de la nature, mais repoussés dans un nord glacial par une monarchie civilisée dotée d’une technologie du xve siècle.

Ces deux dernières évocations des Amérindiens dans des univers médiévalistes s’inscrivent dans le contexte de la décolonisation. À partir des années 1960, avec l’apparition des westerns dits « révisionnistes », l’Ouest mythifié est en effet moins décrit comme un lieu d’évasion que comme le théâtre d’affirmation violente de l’hégémonie occidentale sur le reste du monde. C’est ainsi que dès la fin des années 1970, le western, genre populaire dominant de l’après-guerre, se voit remplacé par le Moyen Âge imaginaire comme pourvoyeur de grands espaces pour une population majoritairement urbaine et souhaitant, dans une époque d’angoisses écologiques, recréer un lien idéalisé avec la nature. Nombre de films de fantasy ont d’ailleurs employé des techniques et une iconographie fortement inspirée par le cinéma de l’Ouest. Le long-métrage Conan le Barbare (1982) de John Milius a été en partie réalisé dans le désert de Tabernas en Espagne, sur les lieux de tournage de nombreux westerns, en réutilisant notamment certains décors du film El Condor (John Guillermin, 1970), alors que la trilogie du Seigneur des Anneaux (2001-2003) de Peter Jackson emploie, comme jadis John Ford, des plans larges réalisés dans l’environnement préservé de parcs nationaux. Comme l’expliquait déjà en 1984 l’historien Georges Duby : « Le Moyen Âge est un monde merveilleux, c’est notre western, et en cela il répond à la demande croissante d’évasion et d’exotisme de nos contemporains. »

Bibliographie

Blanc, William, « Danse avec les loups-garous : généalogie du barbare et de la Frontière dans Game of Thrones », in Anne Besson (dir.), Game of Thrones. Actes du colloque des Imaginales 2020, Chambéry, ActuSF, 2021.

Eco, Umberto, « Dreaming of the Middle Ages », in Travels Through Hyperreality, New York, Harcourt, 1986.

Pilote, Pauline, « “This Rude Chivalry of the Wilderness” : Chivalry and Native Americans in Cooper’s and Irving’s American Novels », Perspectives médiévales, n° 37, 2016.

Voir aussi