Nature
Dans l’opposition entre nature et culture qui structure la pensée occidentale et moderne au moins depuis le xvie siècle, le Moyen Âge du médiévalisme se situe sans conteste du côté de la première. Ainsi, le voyageur s’aventurant dans la Sierra Nevada californienne peut contempler le Cathedral Peak en plein coeur du parc national de Yosemite, l’un des plus vieux espaces sauvages protégés au monde. Cette appellation, évoquée par le naturaliste et environnementaliste John Muir dans son ouvrage Un été dans la Sierra (1911), peut être vue comme un moyen, pour les jeunes États-Unis, de s’inventer des monuments équivalents ou dépassant en beauté les cathédrales médiévales européennes. Cette montagne que décrit Muir n’est-elle pas haute de plus de « onze mille pieds », bien plus que les grandes bâtisses gothiques du vieux continent ?
Un chemin vers le transcendental
Ce discours a des implications plus profondes. On le trouve déjà sous la plume d’auteurs romantiques comme Chateaubriand qui, dans le Génie du Christianisme (1802), reprenant une idée déjà en vogue au xviiie siècle, tisse un lien entre l’art gothique et les forêts, en opposant l’ordre classique rationnel à celui des cathédrales médiévales qui permettent une connexion à Dieu.
L’écrivain souhaite ainsi arracher la France à l’idéologie révolutionnaire en célébrant ses racines chrétiennes : « Ces voûtes ciselées en feuillages, ces jambages qui appuient les murs et finissent brusquement comme des troncs brisés, la fraîcheur des voûtes, les ténèbres du sanctuaire, les ailes obscures, les passages secrets, les portes abaissées, tout retrace les labyrinthes des bois dans l’église gothique, tout en fait sentir la religieuse horreur, les mystères et la divinité. » Cette imagerie, que l’on retrouve aussi sur la toile Tonnelle à Greifswald (1818) de Caspar David Friedrich où une cathédrale semble émerger d’un ensemble végétal, inspire sans doute également la philosophie transcendantaliste développée aux États-Unis sous la plume d’auteurs comme Henry Thoreau et Ralph Waldo Emerson. Pour ce dernier, l’observation de la nature donne accès au sublime et au divin, idée qui l’amène à comparer les grands espaces américains à des cathédrales gothiques en plein air. Par jeu de miroir, celles-ci deviennent même des expressions d’un art à l’écoute de Dieu, donc de la nature. Emerson écrit ainsi, dans ses Essais publiés en 1841 : « Dans les bois, par un après-midi d’hiver, on peut voir la véritable origine des vitraux qui ornent les cathédrales gothiques ; ce sont les couleurs du ciel au couchant vues à travers la nudité des branches entrecroisées de la forêt. Ainsi, aucun ami de la nature ne peut passer entre les doubles piliers de la cathédrale d’Oxford […] sans s’apercevoir que la forêt inspira l’esprit de l’architecte […]. La cathédrale gothique est une floraison de pierre soumise par l’homme aux lois de l’harmonie. »
L’idée d’un Moyen Âge associé à la nature et, plus spécifiquement, aux grands espaces américains, que l’on retrouve déjà en germe chez Chateaubriand (il publie Atala, un roman se déroulant dans l’Ouest américain, un an avant le Génie du Christianisme), plaît d’autant plus dès le début du xixe siècle que la modernité se pense essentiellement comme une civilisation urbaine coupée de l’environnement. Alors qu’Emerson publie ses réflexions, les peintres de l’Hudson River School, influencés par elles, représentent sur leurs toiles des paysages évoquant soit les grands espaces américains, soit des images de châteaux rappelant le Moyen Âge. Thomas Cole, l’un des fondateurs du mouvement, mélange les deux thèmes, et ce avec d’autant plus de facilité qu’au même moment, des auteurs américains célèbres comme James Fenimore Cooper et Washington Irving comparent dans leurs romans les Amérindiens et les pionniers à une nouvelle chevalerie. The Return (1837) et The Hunter’s Return (1845), deux toiles de Cole, sont ainsi similaires en de nombreux points : même ciel crépusculaire, mêmes couleurs automnales, mêmes paysages naturels omniprésents dans lesquels les personnages et les bâtiments semblent se fondre, même chaîne de montagnes à l’arrière-plan qui domine la composition et inspire une sensation de sublime : pourtant, la première toile traite d’un sujet médiévaliste alors que la seconde, elle, illustre une scène de vie de la Frontière.
Moyen d’accéder au sublime, à une spiritualité, à des émotions dont l’humanité aurait été privée par la société moderne rationnelle, les grands espaces doivent, à l’instar d’un chef-d’oeuvre de l’art gothique, être protégés face aux assauts de l’urbanisation. Dans un plaidoyer qui rappelle les arguments soulevés au même moment en France par les défenseurs du patrimoine médiéval, John Muir écrit dans The Yosemite (1912) que ceux qui soutiennent le projet de construire un barrage sur la vallée d’Hetch Hetchy sont des « destructeurs du Temple, des dévots du mercantilisme ravageur [qui affichent] un mépris profond pour la Nature et, au lieu de lever leurs yeux vers le Dieu des montagnes, préfèrent poser leur regard sur le Tout-Puissant Dollar. [Autant] engloutir sous l’eau les cathédrales du peuple ».
La démocratie en germe
Les montagnes et les grands espaces ne sont pas seuls à être associés à une imagerie médiévaliste. Si, dans le parc national de Séquoia en Californie, l’un des arbres géants les plus hauts jamais répertoriés portait le nom de Roi Arthur, c’est que le Moyen Âge est régulièrement renvoyé à la forêt comme aux tribus germaniques des temps dits « barbares ». À travers ce lien, d’aucuns voient vite dans cet espace le terroir où s’est créée au Moyen Âge une forme de proto-démocratie. L’idée est déjà en germe chez Montesquieu lorsqu’il écrit dans De l’esprit des lois (1748) que la monarchie parlementaire anglaise a été inventée par les Germains médiévaux « dans les bois ». Le propos devient, tout au long du xixe siècle, un des lieux communs du médiévalisme, au même titre que le château qui est, lui, associé au pouvoir tyrannique. L’image, il est vrai, est puissante et convient bien à l’ère des révolutions politiques et industrielles : la démocratie aurait été plantée dans le terreau du Moyen Âge, vu comme le temps de l’enfance, avant d’éclore en une multitude de branches généalogiques de nations modernes, tandis que le féodalisme minéral des forteresses se serait figé dans un ancien régime appelé à disparaître.
Un tel discours se rencontre par exemple dans Ivanhoé (1819) lorsque Walter Scott décrit les rebelles saxons de Robin des Bois, vivant dans la forêt de Sherwood pour mieux combattre les seigneurs normands habitant dans des châteaux en pierre. Pareillement, l’historien américain Herbert B. Adams, dans sa conférence « L’origine germanique des cités de la Nouvelle-Angleterre » prononcée à l’université Harvard en 1881, explique, en multipliant les métaphores sylvestres que dans « la Forêt-Noire, l’étudiant peut explorer les nombreuses vallées et villages forestiers, qui sont encore aujourd’hui bordés de forêts toujours vertes […]. C’est dans de telles forêts que la liberté s’est développée. Là vivait le peuple que Rome n’a jamais pu conquérir. […] Là furent plantées les graines du parlementarisme, du gouvernement autonome, des communes et des congrès. Là étaient enfouis les germes de la réforme religieuse et des révolutions populaires, des idées qui ont formé l’Allemagne et la Hollande, l’Angleterre et la Nouvelle-Angleterre, les États-Unis ». Cette image d’un arbre généalogique de la démocratie plongeant ses racines dans les forêts médiévales perdure largement au xxe siècle. Muir oppose ainsi, comme nous l’avons vu, « les cathédrales du peuple » aux « dévots du mercantilisme ».
On retrouve une idée similaire dans la fantasy, par exemple dans le cycle du Trône de fer de George R.R. Martin (à partir de 1996) où le « peuple libre » du Nord vit dans l’immense Forêt Hantée et s’oppose aux « agenouillés » du Sud, dominé par des souverains et des seigneurs tenant cour dans des châteaux. Mais dans ce genre littéraire qui se popularise à partir de la seconde moitié du xxe siècle avec l’affirmation de plus en plus marquée d’une pensée technocritique et écologique, la forêt médiévaliste devient surtout, de manière comparable aux grands espaces des transcendantalistes, un refuge face au monde moderne et aux destructions provoquées par les conflits industriels puis par la pollution.
Dans son long poème « Brocéliande » (1942), Louis Aragon imagine déjà les résistants au complexe militaro-industriel nazi en train de s’abriter dans l’immense bois de Merlin pour mieux combattre « les sorciers de Vichy et les dragons de Germanie » : « Ah combien de Merlins sous ces pierres tombales », écrit l’auteur communiste, « Et tous les arbres sont des arbres enchantés./Tout à l’heure vous le verrez bien quand le bal/S’ouvrira quand brisant le coeur du bel été […]/L’homme sortira de l’écorce à ce bruit. » À l’instar de ce texte, Le Seigneur des Anneaux (1954-1955) de J.R.R. Tolkien met en scène un affrontement entre d’une part le Mordor et ses alliés, véritable allégorie d’un monde réduit à une immense usine, et d’autre part des peuples comme les elfes et les hobbits, qui se distinguent notamment par leur refus de la technologie et leur respect de la nature. La victoire de ces derniers, parmi lesquels on compte des hommes-arbres, les Ents, est signalée par le refleurissement de l’arbre blanc du Gondor et l’arrivée du printemps, motif médiéval de la « reverdie » que l’on retrouve aussi repris dans Le Trône de fer. Le temps linéaire moderne, marqué par l’idée d’une accélération continue vers le progrès, est ici remplacé par le retour à un cycle saisonnier que le discours médiévaliste assimile à une civilisation féodale qui aurait vécu en phase avec la nature.
Une préfiguration de l’écologie
Pourtant, le Moyen Âge n’est pas toujours vu comme un temps d’intense connexion avec l’environnement. Selon les courants religieux néopaïens (comme la Wicca) apparus surtout après-guerre, mais aussi selon le médiéviste américain Lynn White Jr. dans « Les racines historiques de notre crise écologique », un article publié pour la première fois en 1967, l’époque médiévale a surtout été marquée par l’affirmation d’un christianisme qui, en célébrant dans l’homme le maître de la création divine, aurait posé les premières pierres de la civilisation moderne et industrielle. Cependant les néopaïens et White, reprenant à leur compte une imagerie qui assimile le Moyen Âge à la nature, ne peuvent s’empêcher de trouver au sein des temps féodaux certaines figures qu’ils voient comme des préfigurations des préoccupations écologiques. Pour les Wiccans, les sorcières, héritant d’une tradition celtique ou germanique idéalisée, vivaient en contact avec la nature, alors que White considère François d’Assise (mort en 1226) comme un environnementaliste avant l’heure, en s’appuyant notamment sur son Cantique des créatures, dans lequel le fondateur de l’ordre franciscain célèbre la nature dans son ensemble. Cette idée fait florès et est vite reprise par l’Église catholique alors que les préoccupations écologiques occupent une place de plus en plus importante dans nos sociétés. En 1979, Jean-Paul II fait de François le saint patron de l’écologie, et en 2015, le pape François publie l’encyclique Laudato si’ dans laquelle, citant directement le Cantique des créatures, il voit le moine du xiiie siècle comme l’exemple « d’une écologie intégrale, vécue avec joie et authenticité ».
Associer le Moyen Âge à un temps proche de la nature est devenu un tel lieu commun que ce lien se retrouve dans la communication de marques issues de l’agriculture biologique. Depuis le début du xxie siècle, plusieurs tisanes portent le nom d’Hildegarde de Bingen (1098-1179), religieuse bénédictine qui est devenue, dans l’esprit de certains auteurs proches des mouvances New Age, l’annonciatrice des médecines douces. Pareillement, en France, on commercialise une bière bio au nom de la fée Morgane, sans doute parce que celle-ci est dépeinte dans nombre d’oeuvres contemporaines comme une sorcière telle que le conçoivent les Wiccans.
De manière plus ouvertement politique, des militants écologistes n’hésitent pas à puiser dans l’imagerie médiévaliste pour évoquer leurs combats ou les craintes que leur inspirent les dérives scientistes de la civilisation moderne. David McTaggart, l’un des fondateurs de Greenpeace, convoque ainsi Le Seigneur des Anneaux de Tolkien en parlant de sa campagne de 1972 contre les essais nucléaires français dans l’océan Pacifique. Quelques années plus tard, Murray Bookchin, théoricien libertaire américain, commence (et termine) son livre L’Écologie de la liberté (1982) en évoquant le Ragnarök des mythes nordiques, estimant que « dans ce contexte d’autodestruction, nous construisons rapidement un Walhalla qui va presque certainement devenir un piège plus qu’une forteresse face aux flammes destructrices du Ragnarök ». En 2019, Christopher Abram, professeur à l’université de Notre-Dame aux États-Unis, va dans le même sens en affirmant que le récit d’apocalypse de la mythologie viking aurait été influencé par les craintes des premiers Islandais de voir leur société, bâtie sur une île volcanique inhospitalière, subir un effondrement écologique. Proches de la nature, les médiévaux auraient été à même de déceler l’avènement de l’anthropocène que nous, modernes, trop éloignés des forêts et des grands espaces, n’avons pas su prévenir.
Bibliographie
Abram, Christopher, Evergreen Ash: Ecology and Catastrophe in Old Norse Myth and Literature, Charlottesville, University of Virginia Press, 2019.
Dickerson, Matthew, Evans, Jonathan, Ents, Elves, and Eriador: The Environmental Vision of J.R.R. Tolkien, Lexington, University of Kentucky Press, 2006.
White, Lynn T., Les Racines historiques de notre crise écologique, Paris, PUF, 2019.
Voir aussi : États-Unis, Hildegarde de Bingen, Tourisme