Moyen Âge (concept)

Christopher Lucken

Dénomination et bornes temporelles

C’est à partir de la fin du xive siècle qu’apparaissent en latin des termes correspondant à « moyen âge » – medium tempus, media tempestas, media aetas, medium aevum ou media saecula – pour désigner une période spécifique, distincte de celle qui précède comme de celle qui suit, s’étendant de la fin de l’Antiquité à ce qui commençait alors à être perçu comme le début d’une ère nouvelle. Même si l’historiographie chrétienne découpait l’histoire humaine en plusieurs âges ou en plusieurs règnes, deux périodes l’emportaient de fait sur les autres : il y avait d’une part les « anciens » (antiqui et veteres), qui avaient disparu avec la chute de l’Empire romain, et d’autre part les « modernes » (moderni et recentes), nés avec les invasions barbares et l’avènement du christianisme, qui n’avaient pas d’autre perspective que le retour du Messie et la fin des temps (conformément à la vision millénariste d’un Joachim de Flore et à l’histoire universelle qui dominait alors le christianisme). Mais les temps « modernes » pouvaient également apparaître comme une époque de décadence, de ténèbres et d’ignorance, qu’il était préférable de faire disparaître en renouant avec l’Antiquité et en retrouvant ainsi une véritable lumière, selon l’opinion par exemple de Pétrarque (1304-1374). Lorsque parut enfin s’imposer la renovatio politique et culturelle à laquelle ce dernier aspirait, la bipartition qui caractérisait l’histoire occidentale fut remplacée par une tripartition : c’est ainsi que finira petit à petit par s’affirmer en Europe le « moyen âge », cet âge du « milieu », ni « ancien » ni « moderne », placé désormais entre l’Antiquité gréco-latine et une nouvelle « modernité » qui portera le nom de Renaissance.

Le terme de « moyen âge » n’est entré dans le français courant qu’au cours du xviiie siècle. C’est à cette époque qu’on en précise également les contours. Selon la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie (1798), c’est « le temps qui s’est écoulé depuis Constantin jusqu’à la renaissance des Lettres au quinzième siècle ». D’autres dates pourront être proposées pour en fixer les limites. En plus du règne de Constantin (qui mit fin en 313 à la persécution de la religion chrétienne et se convertit lui-même au christianisme), le Moyen Âge a pu commencer en 395 (avec le partage définitif de l’Empire entre sa partie occidentale – Rome – et sa partie orientale – Constantinople), en 410 (avec le sac de Rome par les Wisigoths), ou encore en 476 (quand fut déposé le dernier empereur romain, Romulus Augustus). Il a pu s’achever dès le xive siècle en Italie (avec Dante, Pétrarque et Boccace en littérature, Giotto en peinture et, plus généralement, avec ce qu’on appellera l’humanisme), au xve siècle (avec la « renaissance des Lettres » dans le reste de l’Europe), plus précisément en 1453 (avec la chute de Constantinople et la fin de la Guerre de Cent ans) ou en 1492 (avec la découverte de l’Amérique et la fin de la Reconquista en Espagne) ; ou encore, si l’on accepte de suivre Jacques Le Goff et son « long Moyen Âge », à la fin du xviiie siècle (avec la Révolution française qui mit un terme à l’Ancien Régime).

Quelles que soient les dates qui le situent chronologiquement et comme y invite l’adjectif qui le désigne, le Moyen Âge paraît avant tout défini par opposition aux deux époques qui le bordent, le plus souvent à son détriment. Et bien que différents courants de pensée ou diverses aires culturelles aient cherché à le redéfinir ou à le réévaluer, il n’a jamais complètement cessé d’être jugé de manière plus ou moins péjorative au regard de l’Antiquité et de la Renaissance.

D’une image négative à sa réévaluation

Identifié aux ruines laissées par les hordes barbares des Goths venus du Nord qui mirent un terme à la grandeur de Rome et au prestige universel de la civilisation latine et des lettres classiques, le Moyen Âge apparaît, aux yeux des humanistes italiens puis européens, comme une époque de déclin et de profond désordre, dominée par une multitude de peuples sauvages et brutaux, dépourvus de véritable culture. Pour les représentants de la Réforme, il semble avoir transformé la religion chrétienne authentique en superstition pour la soumettre à l’autorité despotique du pape. Aux yeux des Lumières, il apparaît comme un monde privé de raison, en proie au fanatisme et à l’intolérance religieuse d’une Église poursuivant les hérétiques et les autres religions par le biais de croisades, assujetti au pouvoir royal et à une noblesse cruelle et cupide qui ne font que réduire le peuple à la misère et au travail, voué à ne connaître rien d’autre que des légendes auxquelles s’abandonne l’esprit infantile et crédule d’une population abrutie n’ayant jamais reçu la moindre éducation. Le concept de Renaissance qui s’impose au xixe siècle ne cesse à son tour de le renvoyer à la nuit et à la mort. Les termes de « médiéval » et, surtout, de « moyenâgeux », continuent aujourd’hui à être employés pour qualifier ce qui paraît cruel, tyrannique, rétrograde ou démodé.

Certains savants cherchèrent néanmoins à mieux connaître et faire connaître cette période. Dès 1646, Jean Chapelain se fait le promoteur De la lecture des anciens romans. Après les Acta sanctorum et l’histoire ecclésiastique des Gallia christiana, les bénédictins de Saint-Maur ont entrepris de publier une Histoire littéraire de la France (1733-1750) et le Recueil des historiens des Gaules et de la France (initié en 1738). Barbazan, Legrand d’Aussy et d’autres ont édité au cours du xviiie siècle plusieurs oeuvres littéraires ; Lacurne de Sainte-Palaye a rédigé des Mémoires de l’ancienne Chevalerie considérée comme un établissement politique et militaire (1753), un Dictionnaire de la langue romane, ou du vieux langage françois (1768) et une Histoire littéraire des troubadours, contenant leurs vies, les extraits de leurs pièces, et plusieurs particularités sur les moeurs, les usages et l’histoire du douzième et du treizième siècles (1774). Principal représentant du « genre troubadour », le comte de Tressan a pour sa part adapté de nombreux romans de chevalerie pour la Bibliothèque universelle des romans (1775-1789), publication prolongeant la Bibliothèque bleue qui a diffusé depuis 1600 de nombreux récits médiévaux.

Les caractéristiques habituellement attribuées au Moyen Âge ont aussi pu se trouver valorisées. Giambattista Vico (1668-1744) considère par exemple que la barbarie n’est pas seulement synonyme de destruction, mais qu’elle peut aussi se révéler revigorante et salutaire. Pour Herder (1744-1803), les chants et les contes issus de cette période permettent de faire entendre la voix authentique et populaire d’une identité nationale qu’étouffe l’impérialisme culturel du monde latin. Mais c’est surtout le romantisme qui va réhabiliter le Moyen Âge, afin de s’inscrire dans sa filiation. Mme de Staël affirme, dans son ouvrage De l’Allemagne (1813), que « le nom de romantique a été introduit nouvellement en Allemagne, pour désigner la poésie dont les chants des troubadours ont été l’origine, celle qui est née de la chevalerie et du christianisme ». Elle partage en même temps la littérature en deux courants antagonistes. Il y aurait d’une part « la poésie classique », représentant « le goût antique », et d’autre part « la poésie romantique », représentant « le goût moderne » : l’une est liée à l’Antiquité, c’est-à-dire au « paganisme », aux « institutions grecques et romaines » et au Midi ; l’autre au Moyen Âge, c’est-à-dire au christianisme, à la chevalerie et au Nord. Tandis que la « renaissance des Lettres » s’appuyait sur la littérature classique, le romantisme entend contester les règles qui la régissent en renouant avec la poésie du Moyen Âge, rejouant du même coup à sa manière le renversement du monde antique opéré par les peuplades barbares.

À la poétique classique qui préconise l’imitation des « anciens » élevés au rang de modèles canoniques, Mme de Staël oppose l’inspiration que peut susciter la poésie « populaire » des « modernes », une « littérature fondée sur les souvenirs de la chevalerie, sur le merveilleux du Moyen Âge », dont seule « la littérature des peuples germaniques » aurait conservé l’héritage. Alors que les oeuvres classiques auraient atteint une perfection qui les rendrait intouchables, seule la « littérature romantique » serait « susceptible encore d’être perfectionnée » : « ayant ses racines dans notre propre sol, elle est la seule qui puisse croître et se vivifier de nouveau : elle exprime notre religion ; elle rappelle notre histoire : son origine est ancienne, mais non antique ». Par leur imperfection même, les oeuvres du Moyen Âge paraissent ainsi capables d’entraîner les écrivains et les artistes contemporains qui s’y reconnaissent à s’en inspirer afin de créer de nouvelles oeuvres. Celles-ci s’ajoutent ainsi aux éditions de textes chargées de restituer les productions médiévales dans leur forme originale. L’un peut d’ailleurs aller avec l’autre, comme en témoigne la poésie d’Ossian, publiée par Macpherson en 1761 et 1763 : celle-ci a été à la fois « inventée » par ce dernier et tirée de poèmes en langue gaélique, qu’il a récoltés auprès de diverses sources orales et écrites avant de les traduire. C’est aussi le cas avec Viollet-le-Duc (1814-1879), qui a restauré de nombreux édifices médiévaux tombés en ruine tout en imaginant différents compléments afin d’en combler les manques.

Les oeuvres du Moyen Âge ne cesseront désormais d’être « perfectionnées ». Savants et érudits se chargent d’éditer les textes transmis par les manuscrits en comparant leurs leçons et en corrigeant tout ce qui leur paraît être fautif et s’écarter de la version primitive. Traducteurs et vulgarisateurs cherchent à les rendre accessibles à ceux qui n’en comprennent pas la langue. Écrivains, musiciens et artistes en tirent de nouvelles créations. Par exemple, les motifs qui composent le cadre médiéval de nombreuses pièces de Shakespeare et du théâtre élisabéthain se retrouvent dans le roman gothique qui paraît en Angleterre au milieu du xviiie siècle et qui répand dans toute l’Europe un certain goût pour les récits d’horreur, frisant le fantastique, situés dans un monde chrétien réduit à n’être plus que ruines. Aux églises médiévales succèdent les constructions néogothiques du Gothic Revival. Les romans de chevalerie sont prolongés par les romans historiques de Walter Scott, comme Ivanhoé (1819), et de ses successeurs, avec Notre-Dame de Paris de Victor Hugo (1831). Les mythologies scandinaves et germaniques alimentent les opéras de Wagner. La mystique chrétienne se retrouve chez Bloy, Huysmans, de Gourmont ou Maeterlinck. La littérature, le cinéma et les séries télévisées des xxe et xxie siècles prendront bien sûr le relais de ces différentes réécritures. Même les historiens ont pu être stimulés par des oeuvres médiévales, comme ce fut le cas d’Augustin Thierry (1795-1856), qui dit devoir sa vocation au « bardit » invoquant Pharamond qu’il avait lu enfant dans Les Martyrs de Chateaubriand (1809), qui l’avait lui-même adapté de l’Ode du Roi Regner Lodbrog traduite dans les Monuments de la mythologie et de la poésie des Celtes, et particulièrement des anciens Scandinaves de Paul Henri Mallet (1756).

Né avec l’apparition de la Renaissance, le Moyen Âge prend véritablement forme au cours du xixe siècle. Sa représentation semble constituée avant tout par un ensemble de lieux, de personnages et de motifs. Les traits négatifs qui avaient été accolés à cette période ne disparaissent pas ; mais leur valeur se trouve souvent inversée. Aussi, bien plus que d’autres époques qui paraissent relativement bien définies (comme l’Antiquité), du fait même de l’obscurité qu’on lui attribue ou dans lequel on aime à le laisser, le Moyen Âge se prête à devenir le passé où chaque communauté comme chaque individu trouve son origine singulière : en lui s’incarne de manière privilégiée une identité distincte de celle qu’offre la référence commune à la Grèce et à Rome afin d’y projeter les questions que la raison et la culture classiques ne semblent pas vouloir prendre en charge ou auxquelles elles ne peuvent répondre.

Bibliographie

Bernard-Griffiths, Simone, Glaudes, Pierre, Vibert, Bertrand (dir.), La Fabrique du Moyen Âge au xixe siècle. Représentations du Moyen Âge dans la culture et la littérature française du xixe siècle, Paris, Honoré Champion, 2006.

Gatto, Ludovico, Viaggio intorno al concetto di Medioevo. Profilo di storia della storiografia medievale, 5e éd. revue et corrigée, Rome, Bulzoni, 2002 [1977].

Le Goff, Jacques, Faut-il vraiment découper l’histoire en tranches ?, Paris, Seuil, 2014.

Voir aussi : Authenticité, Gothique, Médiévalisme (concept), Obscurantisme