Gothique

Émilie Pézard

L’adjectif « gothique » désigne aujourd’hui le style architectural caractéristique des derniers siècles du Moyen Âge (XII-XVIe siècles), qui succède au style roman et s’y oppose. Tandis que l’art roman se caractérise par des voûtes en berceau, les édifices gothiques présentent en effet des voûtes à croisées d’ogives, technique qui permet d’augmenter la hauteur de la nef et d’affiner les colonnes. L’emploi de sculptures et de fresques dans l’art roman fait place aux vitraux gothiques, qui accentuent encore la lumière. Mais ce n’est pas cette opposition, courante de nos jours, entre deux styles d’architecture médiévale, qui peut rendre compte de la vogue du gothique aux XVIIIe et XIXe siècles. Le mot est alors utilisé pour désigner, au-delà de notre distinction entre gothique et roman, l’architecture médiévale en général, qu’on oppose aux cinq ordres d’architecture (dorique, ionique, corinthien, toscan et composite), c’est-à-dire à l’architecture classique, dont les formes sont héritées de l’Antiquité gréco-latine. Cette esthétique classique, définie par la mesure, l’harmonie, le naturel et le bon goût, règne au XVIIIe siècle, dans l’architecture comme dans la littérature : le mot « gothique » revêt dès lors une connotation péjorative, en désignant un art barbare, « que l’on a accoutumé d’attribuer aux Goths », comme le précise le Dictionnaire de l’Académie française en 1762.

De l’architecture à la littérature

Ce qu’on a appelé le Gothic Revival (Renouveau gothique, ou Renaissance gothique) représente donc une révolution esthétique : l’architecture gothique, jusque-là condamnée pour sa bizarrerie et son mauvais goût, retrouve les faveurs des esthètes vers le milieu du XVIIIe siècle. Le Gothic revival atteint son apogée en Angleterre entre 1835 et 1870, donnant lieu à la restauration d’édifices médiévaux et à une floraison de constructions néo-gothiques (cathédrale de Cork en Irlande, église St. Giles et Palais de Justice à Londres, Museum of Natural History à Oxford), sous l’impulsion d’architectes comme Augustus Welby Pugin et Gilbert Scott. Dans les années 1850 et 1860, c’est John Ruskin, à la fois poète, peintre et critique d’art, qui promeut l’esthétique gothique. En France, Eugène Viollet-le-Duc est le chef de file du Renouveau gothique : on lui doit notamment la restitution de la flèche de Notre-Dame de Paris, détruite dans l’incendie de 2019, ainsi que la réédification d’un château « gothique » à partir de quelques ruines, à Pierrefonds.

Cette réhabilitation de l’architecture gothique ne consacre pas seulement une métamorphose du goût. Elle manifeste plus profondément une mutation de la sensibilité, attachée désormais à la mélancolie des méditations suscitées par le spectacle des ruines gothiques et à la poésie sombre qui se dégage de leur grandeur. Cette nouvelle sensibilité, qui annonce le romantisme, trouve une expression en littérature avec le « roman gothique ». L’appellation est lancée en Angleterre par Horace Walpole, qui donne à la seconde édition (1765) de son roman Le Château d’Otrante (The Castle of Otranto, 1764) le sous-titre « A Gothic Story ». Féru d’architecture médiévale, Walpole avait entièrement réaménagé sa villa de Strawberry Hill pour en faire un petit château néo-gothique. Une nuit de 1764, il fait un rêve, qu’il juge lui-même « tout à fait naturel, quand on a comme [lui] la tête pleine de gothique » : il voit, posée sur la rampe d’un vieil escalier de château, une main géante dans un gantelet de fer. Cette image obsédante lui inspire Le Château d’Otrante, qui raconte les machinations de Manfred, prince d’Otrante, pour conserver le titre qu’il a usurpé. Le roman se rattache directement au Moyen Âge par son cadre spatio-temporel, puisque l’intrigue est située à l’époque des Croisades. Il reprend de surcroît le merveilleux qui caractérise les fictions médiévales : le roman débute avec la mort terrible de Conrad, héritier de Manfred, écrasé le jour de ses noces par un gigantesque casque d’airain mystérieusement tombé du ciel ; il se poursuit avec de multiples prodiges, offrant au lecteur émerveillé et effaré la vision d’une statue qui saigne, d’un portrait vivant, d’un squelette, avant de se clore sur l’élévation finale d’une figure géante, celle du maître légitime du château, qui monte au ciel.

Roman gothique, roman historique ?

Avant d’être défini, selon les termes de Maurice Lévy, par la conjonction de « l’usage d’une architecture médiévale, la présence – réelle à des degrés divers – de l’Au-Delà, et une atmosphère particulière, faite d’angoisse et de mystère », le roman gothique est d’abord pour ses contemporains un roman historique, dont l’histoire se passe au Moyen Âge. C’est en ce sens que Clara Reeve inscrit son roman Le Vieux Baron anglais (1778) dans la continuité de l’œuvre de Walpole en notant qu’il « se distingue par l’appellation d’Histoire gothique, car il retrace le tableau de l’époque et des mœurs gothiques ». De même, quand la critique française utilise l’appellation « roman gothique », au XIXe siècle, c’est pour désigner des romans historiques. Le genre essaime dans toute l’Europe à la fin du XVIIIe siècle et sa vogue se prolonge jusqu’à l’époque romantique : en Allemagne, il prend la forme du Schauerroman avec Le Petit Pierre (1791) de Christian Heinrich Spiess, dont l’action se déroule au XIIIe siècle ; en France, il trouve une manifestation éclatante dans Notre-Dame de Paris de Victor Hugo (1831), qui affiche dès le sous-titre, « 1482 », l’importance du cadre temporel médiéval.

On aurait tort cependant de ne voir dans le roman gothique qu’une sous-espèce du roman historique, située particulièrement à l’époque médiévale. La plupart des romans qui s’inscrivent dans la lignée du Château d’Otrante et qui ont donné leurs lettres de noblesse au genre gothique ne placent pas leur intrigue au Moyen Âge : il en va ainsi des romans d’Ann Radcliffe comme L’Italien (1797) et Les Mystères d’Udolphe (1794), du Moine de Lewis (The Monk, 1796) ou de Melmoth du Révérend Maturin (1820). À l’inverse, de nombreux romans historiques de l’époque romantique qui se déroulent au Moyen Âge se détournent des codes du roman gothique pour afficher une violence et une cruauté frénétiques : les romans albigeois de Frédéric Soulié, comme Le Vicomte de Béziers (1834) ou Le Comte de Toulouse (1835), La Danse macabre. Histoire fantastique du XVe siècle de Paul Lacroix (sous le pseudonyme du Bibliophile Jacob, 1832).

Le lien entre les romans gothiques et le Moyen Âge réside donc moins dans le cadre temporel de l’intrigue que dans la présence de l’architecture médiévale, qui occupe une place si centrale qu’elle donne parfois son titre au roman. Le château (et sa variante, le monastère) occupe une fonction narrative : il constitue l’espace qui permet la persécution de l’héroïne, ses errances terrifiées dans les couloirs labyrinthiques et sa séquestration dans les souterrains. L’architecture gothique a également une fonction politique, en symbolisant un passé révolu. Le roman gothique anglais, par exemple avec Clara Reeve, peut exprimer le regret nostalgique nourri par la bourgeoisie pour le monde qu’elle a contribué à détruire avec la révolution de 1688. Disparus de la réalité contemporaine des lecteurs, les tyrans et les moines deviennent objets de fantasmes romanesques. Il en va tout différemment en France où le succès du genre coïncide avec la période de troubles révolutionnaires : les romans gothiques de Ducray-Duminil, qui obtiennent alors un immense succès (Alexis, ou la Maisonnette dans les bois, 1789 ; Victor ou l’Enfant de la forêt, 1797), utilisent les ressorts de la terreur romanesque pour figurer la Terreur historique. Le Moyen Âge n’est plus un objet de représentation se prêtant à un discours historique mais un symbole permettant de réfléchir sur le temps présent et, plus encore, sur les traces du passé dans celui-ci. Le château gothique, enfin et surtout, revêt une valeur esthétique. Il incarne le sublime tel que le redéfinit Edmund Burke dans ses Recherches philosophiques sur les idées que nous avons du Beau et du Sublime (1765) : cette catégorie esthétique désigne « la plus forte émotion que l’esprit soit capable de ressentir » qui mêle étonnement (au sens fort : paralysie de toutes les facultés cognitives), terreur et admiration. Est sublime ce qui plaît tout en terrifiant. La verticalité, dans la hauteur et la profondeur, ainsi que l’obscurité, sont particulièrement vecteurs de sublime. C’est pourquoi l’architecture gothique, tant dans ses figurations littéraires (roman gothique) que dans ses incarnations matérielles (Gothic Revival), a pu tant séduire la sensibilité romantique qui se développait alors, et qui découvrait un attrait nouveau dans le sombre et l’effrayant.

Extensions du gothique

Cette nouvelle sensibilité perdure au-delà de la période romantique et nombreux sont les héritiers des romanciers gothiques en Angleterre (Emily Brontë, Les Hauts de Hurlevent, 1847), en France (Au château d’Argol de Julien Gracq, 1938, ou la réécriture du Moine par Antonin Artaud en 1931), et surtout aux États-Unis, où, d’Edgar Poe et Lovecraft à Joyce Carol Oates et Stephen King, la veine gothique se poursuit jusqu’à aujourd’hui. La formule « roman gothique » revêt alors parfois un sens élargi pour désigner les œuvres marquées par une atmosphère lugubre et mystérieuse, qui montrent l’opposition d’une victime et son persécuteur dans un décor qui n’a plus rien de spécifiquement gothique (le manoir de Rebecca de Daphné du Maurier en 1938, le vaisseau du premier Alien en 1979…). Tout un pan du cinéma fantastique se fait l’héritier de cette culture littéraire, par le biais notamment des adaptations : dans l’imaginaire collectif, Frankenstein a dorénavant le visage de Boris Karloff (dans le film de James Whale en 1931) et Dracula celui de Bela Lugosi (dans l’adaptation de Tod Browning en 1931) ou de Christopher Lee (Terence Fisher, Le cauchemar de Dracula, en 1958). La caméra explore l’architecture inquiétante des demeures noires dans La Maison du diable de Robert Wise (1963) ou Crimson Peak de Guillermo del Toro (2015). L’acteur Vincent Price devient le parangon du héros gothique, tourmenté, mélancolique et fatal, qu’il incarne dans de nombreux films (Le Château du Dragonw de Joseph L. Mankiewicz en 1946, La Chambre des tortures de Roger Corman en 1961), jusqu’à inspirer Tim Burton pour son premier court-métrage, qui rend hommage à la culture gothique (Vincent, 1982).

Cette esthétique noire qui n’entretient plus qu’un lien ténu avec le Moyen Âge a également donné naissance à la sous-culture gothique, émanation d’un courant du rock apparu à la fin des années 1970 et représenté par des groupes tels que Joy Division, Bauhaus ou The Cure. Si, parmi les multiples formes que peut prendre l’esthétique gothique, certaines tournent résolument le dos au passé (indus, fetish), d’autres expriment au contraire un attrait renouvelé pour le Moyen Âge, qui se manifeste dans le style vestimentaire et dans le développement du mouvement électro-médiéval (Qntal, Helium Vola) où sont associés musique et textes médiévaux et musique électronique. Cette hybridation trouve son pendant dans le metal avec le folk metal, qui se développe particulièrement en Scandinavie au tournant du XXe et du XXIe siècles. Dans toutes ses formes, c’est bien la noirceur grandiose du Moyen Âge que le gothique met en valeur.

Bibliographie

Durot-Boucé, Élizabeth, Le Lierre et la chauve-souris. Réveils gothiques. Émergences du roman noir anglais, 1764-1824, Paris, Presses Sorbonne Nouvelle, 2004.

Lévy, Maurice, Le Roman « gothique » anglais, 1764-1824 [1968], Paris, Albin Michel, « Bibliothèque de l’évolution de l’humanité », 1995.

Prungnaud, Joëlle, Gothique et décadence. Recherches sur la continuité d’un mythe et d’un genre au XIXe siècle en Grande-Bretagne et en France, Paris, Honoré Champion, 1997.