Charlemagne

Bruno Dumézil

Depuis 1950 est décerné, chaque année, un « Prix Charlemagne » qui vient récompenser la personnalité qui a le plus contribué à l’unification européenne. Lors de la remise de la décoration, l’image choisie pour figurer l’empereur s’inspire du chef-reliquaire d’Aix-la-Chapelle : celle d’un vieux souverain bonhomme, avec une barbe fleurie, coiffé d’une couronne crucifère ; le visuel actuel entoure ce buste des douze étoiles du drapeau européen.

Sans doute ne s’agit-il pas ici vraiment du Charlemagne (768-814) de l’Histoire. Si un poète contemporain des années 790 désigne bien le roi des Francs comme le « Père de l’Europe », l’association avec le continent ne devient systématique qu’à partir des années 880, lorsque le moine Notker le Bègue écrit une histoire déjà légendaire de son règne. Bien sûr, le véritable Charlemagne ne portait pas de barbe, qui est une adjonction des chansons de geste. À la fin du XIe siècle, la Chanson de Roland invente cette « barbe fleurie », qui fait de lui un patriarche. Ce faisant, elle propose un portrait de l’empereur en prince idéal : un roi juste parce qu’acceptant le conseil de ses grands, un guerrier chrétien qui participe à la Reconquête en Espagne, un habitant de la « doulce France » qui ne semble guère avoir d’intérêt outre-Rhin. Cette image reste longtemps vivante, même si son milieu de réception change : la matière de France, sans être ignorée, intéresse de moins en moins la haute noblesse. Au début de l’époque moderne, Charlemagne et ses pairs deviennent les héros des romans de chevalerie que l’on peut trouver dans la Bibliothèque Bleue, cette littérature populaire à la saveur naïve largement diffusée par les colporteurs.

Si l’empereur a bien un lien avec les astres européens, c’est parce qu’au XIIe siècle, l’Histoire du Pseudo-Turpin le fait cheminer sur le « chemin d’étoiles » qui mène à Compostelle. Sans doute les Pères de l’Union Européenne ne sont-ils pas les premiers à voir dans Charlemagne un précurseur. En 1281, le chanoine Alexandre de Roes explique par exemple que Charlemagne aurait transmis le pouvoir impérial à la Germanie, le sacerdoce suprême à Rome et le centre des études à Paris, où il aurait fondé l’université. Il apparaît ainsi comme l’ancêtre d’une chrétienté occidentale où les puissances sont invitées à collaborer. En ce même XIIIe siècle, les héraldistes inventent à Charlemagne un blason qui combine les lys de France et l’aigle allemand.

Dès lors, tous les dirigeants ayant un projet d’unification européenne vont explorer la figure de Charlemagne pour utiliser ce lointain roi du haut Moyen Âge à des fins contemporaines. C’est déjà le cas de Charles Quint, qui insiste bien sur le fait qu’il est le cinquième Charles d’une ligne dont Carolus Magnus était le premier. C’est aussi le choix de Napoléon qui fait fabriquer une « couronne de Charlemagne » pour son sacre impérial et qui, en cette même année 1804, fait un pèlerinage politique à Aix-la-Chapelle. De leur côté, les instituteurs français des années 1890 célèbrent la figure de l’empereur comme le père de la méritocratie républicaine française : Notker le Bègue ne raconte-t-il pas que Charlemagne félicitait les enfants pauvres qui travaillaient bien à l’école du Palais ? Les nazis utilisent pour leur part la légende du « premier Reich » qui aurait protégé l’Europe contre le péril venu de l’est : le 33e Waffen-Grenadier-Division, baptisée « Division Charlemagne », se donne pour mission d’accueillir les volontaires français acceptant d’entrer dans la SS pour lutter contre les communistes ; elle prend même pour emblème les armoiries de l’empereur. À Paris, le groupe représentant « Charlemagne et ses leudes » est l’une des rares statues à ne pas être fondues par les autorités d’Occupation, tant il apparaît comme un symbole d’union entre la France et l’Allemagne.

De façon assez étonnante, la dénazification n’a eu aucun impact négatif sur l’image de l’empereur, sans doute parce que bien avant, pour Montesquieu comme pour l’École juridique allemande, Charlemagne était déjà le Père des lois européennes. Les intellectuels chrétiens qui contribuèrent beaucoup au nouveau projet européen baignaient ainsi dans une même ambiance de vénération envers les temps carolingiens. À partir des années 1950, dans le sillage de précurseurs des décennies précédentes, on a argué de la supposée « modernité administrative » de l’an 800, qui annoncerait le fonctionnement des nouvelles institutions ; les missi dominici ont été à l’occasion présentés comme les ancêtres des fonctionnaires européens. De même, l’Académie palatine, ce petit cénacle d’érudits réuni par Charlemagne à Aix-la-Chapelle, a été vue comme annonçant les projets d’échanges universitaires : Alcuin, l’ami anglo-saxon de Charlemagne, est à l’occasion célébré par le programme Erasmus. L’empereur redevient alors une figure populaire à l’échelle du continent. En 1983, Pierre Riché publie un livre intitulé Les Carolingiens, Une famille qui fit l’Europe, qui bénéficie aussitôt d’un considérable tirage et de nombreuses traductions. En 1993, une coproduction franco-italo-germano-luxembourgeoise montre à l’écran Charlemagne, un prince à cheval, héros présenté comme un inlassable constructeur du lien entre les peuples. Aujourd’hui, la notoriété de l’empereur reste réelle, mais elle est de plus en plus éclipsée par celle du roi Arthur. Le prestige du Carolingien semble aussi écorné, peut-être parce que le projet européen qu’il symbolisait apparaît de plus en plus problématique.

Sans minimiser son rôle culturel, les historiens envisagent désormais le personnage comme un conquérant, rôle peu valorisé dans la culture dominante actuelle. Sa politique d’intégration par le christianisme, qui était encore vue d’un œil favorable dans les années 1950, devient gênante voire suspecte : un roi qui a pratiqué le baptême forcé et massacré des Saxons apostats mérite-t-il d’être un « Père de l’Europe » ? Ajoutons que malgré les multiples mariages et concubinages du grand Charlemagne, les femmes influentes semblent singulièrement rares à sa cour. Reste la possibilité de magnifier Charlemagne comme le propose par exemple le jeu vidéo Crusader Kings II : Charlemagne, en confiant aux joueurs les rênes du monde franc en 768. À charge pour chacun de conquérir ou non l’Europe, de ceindre ou non la couronne impériale, et donc de réécrire une page majeure de l’histoire du Moyen Âge.

Bibliographie

Joye, Sylvie et Damien Vidal, Qui est Charlemagne ?, Paris, La Découverte, 2020.

Morrissey, Robert, L’Empereur à la barbe fleurie, Charlemagne dans la mythologie et l’histoire de France, Paris, Gallimard, Bibliothèque des Histoires, 1997.

Riché, Pierre, Les Carolingiens, Une famille qui fit l’Europe, Paris, Hachette, 1983.

Thull, Jean-François, « L’inspiration médiévale des Pères de l’Europe contemporaine : l’exemple de Jean de Pange », dans Vincent Ferré (dir.), Médiévalisme, Modernité du Moyen Âge. Itinéraires LTC, 2010, p. 97-109.