William Morris

Marc Rolland

William Morris (1834-1896) est une personnalité incontournable du médiévalisme anglais de la deuxième moitié du xixe siècle. Sa notoriété est d’autant plus éclatante qu’il a laissé sa marque dans un grand nombre de domaines : la poésie, le roman, la traduction, mais aussi la peinture, l’architecture, la décoration, le mobilier. Ses créations, inscrites au coeur du mouvement Arts and Crafts, sont encore prisées de nos jours. Il a également fondé la Socialist League anglaise en 1884 et rédigé de nombreux textes politiques dont la pertinence ne s’est pas démentie. Or il y a une cohérence fondamentale dans la carrière de ce polymathe de génie, et elle est liée à sa passion pour le Moyen Âge.

Destiné à une carrière ecclésiastique, issu d’une famille aisée, Morris a tôt choisi l’art et la littérature. Avec son ami de toujours, Edward Burne-Jones, il a participé à la « seconde confrérie » du mouvement préraphaélite, contribuant notamment aux fresques de l’Oxford Union ou se faisant connaitre par son célèbre tableau, La Belle Iseult (1858), dont le modèle n’était autre que son épouse Jane Burden, véritable muse de la Fraternité. Sa passion pour le Moyen Âge s’appuie sur le culte du Beau associé à l’utile, inscrit dans la vie quotidienne. L’artiste s’allie en Morris à l’artisan, oeuvrant chez lui, à sa propre cadence, bien loin de l’usine « satanique » (pour employer la célèbre formule de William Blake dans Jérusalem, 1804). Morris exprime cette philosophie dans le cadre de son manoir de Kelmscott, où il élabore meubles, papiers peints, tapisseries, et à Kelmscott House à Londres, près de laquelle il installe son imprimerie.

C’est dans sa production poétique qu’il donne très tôt une tournure personnelle au médiévalisme de son époque, en particulier dans sa représentation de la femme et de la passion amoureuse. Tout au long de son oeuvre, les héroïnes sont grandes, belles, puissantes et agissantes, sans doute parmi les plus indépendantes jamais conçues en littérature d’imagination avant les années 1970. Tournant le dos à la moralité victorienne incarnée par Tennyson dans Les Idylles du roi (1859-1885), Morris, dès le début de sa carrière, fait de Guenièvre une femme fière, libre et sensuelle, qui parle en son propre nom dans La Défense de Guenièvre (1858). Dans le cycle The Earthly Paradise (1868-1870), un recueil ambitieux dont le récit-cadre est celui d’un groupe de voyageurs en route vers la terre de l’Immortalité, les deux fois douze chants épiques, récités par les pèlerins et leurs hôtes, s’inspirent tantôt de la mythologie grecque, tantôt des légendes médiévales. Sa production romanesque se concentre dans les dernières années de sa vie : romans « gothiques » (au sens propre) tout d’abord, The House of the Wolfings (1889) et The Roots of the Mountains (1890), puis romans où Morris a rompu les amarres avec les références historiques ou arthuriennes explicites, inventant la fantasy, tels La Plaine étincelante (1891), La Forêt d’oultre-monde (1894), La Source au bout du monde (1896), Le Lac aux îles enchantées (1897) ou The Sundering Flood (1898).

Outre le Moyen Âge « classique » (central), dont l’atmosphère imprègne ses grands romans tardifs, l’intérêt pour le haut Moyen Âge germano-scandinave constitue l’une de ses spécificités. Morris découvre très tôt les sagas islandaises, cotraduit la Völsunga Saga, avec l’aide de son ami Eirikr Magnússon, et en réalise sa propre adaptation (1877), quasi contemporaine de celle de Wagner, qu’il n’appréciait guère. Il se plaît à voir dans ce monde non seulement une civilisation attrayante, mais aussi un modèle de société plus juste. Pour lui, dans la lignée des théoriciens de son temps comme Lewis Henry Morgan, les sociétés germano-scandinaves, avec leurs Things, ou assemblées, sont les ancêtres de la démocratie directe qu’il appelle de ses voeux. Il déplore la conquête normande qui aurait coupé l’Angleterre de son environnement culturel germanique, et rejette les conquérants romains dont il dénonce la rapacité et le recours à l’esclavage, y voyant la préfiguration des capitalistes de son temps. Les Germains, dans leur évolution qui va de la gens à la tribu puis au peuple, auraient eu la chance de passer à côté du développement des villes, lieux de toutes les inégalités, tirant leur vitalité de la Grande Forêt centrale de l’Europe. Aussi fait-il l’éloge d’une victoire des Goths dans The House of the Wolfings (1889), sans en faire une célébration raciale ou nationale, à la différence de l’Allemand Guido von List dans Carnuntum, publié la même année. Si l’on pouvait penser que son engagement fervent dans le mouvement socialiste aurait pu s’accompagner d’une décrue dans ses activités littéraires, en réalité les deux démarches sont donc indissociables. Sa politique est médiévaliste et son médiévalisme est politique, comme cela se vérifie dans son utopie Nouvelles de nulle part (1890).

Dans le détail, le Moyen Âge se traduit chez lui par le soin extrême apporté à la description de l’environnement physique : châteaux, églises, la grande salle, le détail du mobilier, des objets précieux, les vêtements (en particulier, ceux des femmes), et, bien entendu, les armures comme celle, dorée, dont se revêt Ursula dans La Source au bout du monde, ou celles qui sont brandies lors du défilé d’armes avant la bataille contre les Huns dans The Roots of the Mountains. Les espaces naturels, la forêt immense et dense, sont aussi décrits avec un enthousiasme tout romantique.

Quant à la hiérarchie tant religieuse que civile – chevaliers, seigneurs, rois et évêques qui peuplent les romances des autres médiévalistes –, Morris ne l’élude pas, mais ceux qui l’incarnent sont tantôt respectueux d’une société libre, tantôt tyranniques et promis à la défaite, et il suggère que ces oppressions disparaîtront d’elles-mêmes dès lors qu’on aura aboli la propriété privée, source de tous les maux à ses yeux. Dans le domaine de la spiritualité et de la religion, marqueurs inévitables d’une société médiévale, églises, ermites et légendes coexistent sans peine avec un paganisme populaire. Si les cultes germaniques sont évoqués dans les deux romances célébrant les Goths – terme qui regroupe à l’époque de Morris la totalité des peuplades germaniques d’Europe du Nord –, il s’agit moins de la profession de foi de l’auteur que des croyances qu’il impute à son narrateur fictif. Morris, à la différence de J.R.R. Tolkien, n’a pas élaboré de théologie cohérente pour son univers romanesque ou poétique.

Morris s’est vu proposer de succéder à Tennyson comme Poet Laureate en  1891 et a refusé ce symbole. Cependant, son influence a été immense, notamment sur les grands auteurs classiques de la fantasy, tels J.R.R. Tolkien et C.S. Lewis, tant par son art de décrire par le menu l’environnement physique médiéval que par l’inspiration germano-scandinave.

Bibliographie

Boos, Florence (dir.), The Routledge Companion to William Morris, New York, Routledge, 2021.

MacCarthy, Fiona, William Morris, A Life for Our Time, Londres, Faber and Faber Libri, 2010.

Vaninskaya, Anna, William Morris and the Idea of Community. Romance History and Propaganda, 1880-1914, Edimbourg, EUP, 2012.

Voir aussi : Femmes, Grande-Bretagne, Peinture, Progressisme, Vikings