Victor Hugo
Victor Hugo est « essentiellement Moyen Âge », s’exclamait Jules Barbey d’Aurevilly en termes forts, soulignant que « par la conformation de la tête, par la violence de la sensation, par l’admiration naïve et involontaire de la force, cet homme est éternellement de l’an Mil » (Les OEuvres et les Hommes, 1862). De nombreuses études ont montré que la relation de Hugo avec cette période est loin d’être aussi monolithique : elle a évolué au cours du temps et ses centres d’intérêt ont varié.
Les recueils de poèmes Odes et Ballades (1826) et les Orientales (1829) puisent dans un Moyen Âge courtois de fantaisie, inspiré des romans historiques de Walter Scott ; mais peu à peu, la représentation s’enrichit d’autres époques. Dans les années 1830, l’auteur s’intéresse davantage aux xve et xvie siècles avec le roman Notre-Dame de Paris (1831), et les drames Marion de Lorme (1831) et Lucrèce Borgia (1833), avant de découvrir des temps plus reculés, lors de son séjour des années 1840 sur les bords du Rhin : sa pièce Les Burgraves (1843) se situe ainsi à la fin du xiie siècle.
Sous cette exploration de la période se dissimule en réalité une connaissance peu précise, à une époque où la discipline de l’histoire en était à ses balbutiements. Ainsi, la description de la Cour des Miracles s’appuie sur un volumineux ouvrage de Sauval (1724), qui caricature les dangers de la ville à l’époque gothique pour mieux vanter par contraste les mérites de l’urbanisme sous Louis XIV. Aux sources d’inspiration littéraires et historiques s’ajoute le goût de Victor Hugo pour l’art gothique et les ruines romanes. Dès 1825, l’auteur publie un article intitulé « Guerre aux démolisseurs ! », qui a un grand retentissement. La parution de Notre-Dame de Paris joue également un rôle crucial dans la prise de conscience de la notion de patrimoine à préserver.
Dès lors, on a pu distinguer plusieurs types de motivations pour lesquelles Hugo recourt à la référence médiévale. Paul Zumthor évoque ainsi des raisons pittoresques ou encore rhétoriques, liées à son goût pour les images ou pour le langage du passé. Le Moyen Âge offre également la matière d’une réflexion philosophique sur une histoire susceptible de fournir des « leçons » pour le présent. Enfin, cette période mystérieuse, toute de clair-obscur, permet l’exploration de phénomènes psychiques profonds. À mesure que le temps passe, en tout cas, les références à l’époque médiévale s’assombrissent chez Hugo : les charmes de la poésie des débuts laissent place à l’évocation de la destinée tourmentée de l’humanité dans La Légende des siècles de 1859, où presque la moitié du recueil est consacrée au Moyen Âge. Enfin, après 1860, le monde médiéval disparaît de la production hugolienne.
On a pu interpréter cette ultime évolution à la lumière des événements politiques : Victor Hugo considèrerait le Moyen Âge comme un miroir de sa propre époque, le moyen de réfléchir à des enjeux sociaux et politiques, autour de thèmes tels que la fin de l’obscurantisme et la naissance d’un peuple capable de prendre en main sa destinée. Dans Notre-Dame de Paris, la mutation de l’ancien au nouveau régime, pourtant chargée d’ambiguïté puisqu’elle signifie l’avènement d’un pouvoir absolu et centralisé, préfigure ainsi le passage de la monarchie à la démocratie et un mariage de la liberté avec le peuple. Cette alliance ne trouve encore à s’accomplir que post mortem, dans l’union symbolique des corps de la Esmeralda et de Quasimodo au cimetière de Montfaucon. L’architecture se fait également symbole de cette évolution : le lourd plein-cintre de la cathédrale romane cède progressivement la place à la « fantaisie » du peuple, que représente l’ogive légère de l’architecture gothique.
Cependant, après le coup d’État de Napoléon III, la veine médiévale ne semble plus à même d’exprimer cet idéal de mutation vers la démocratie. En effet, le Second Empire s’approprie les références au Moyen Âge et développe la mode d’un néogothique dans le style de Viollet-le-Duc, dont Hugo se démarque résolument. Par réaction, l’auteur tend désormais à réduire la période médiévale à une époque d’obscurantisme qui n’a pas tenu les promesses de liberté inscrites dans l’ogive gothique. D’où l’affirmation des Quatre vents de l’esprit (1881) : « J’aime la cathédrale, et non le Moyen Âge. » Dès lors, Victor Hugo cherche l’inspiration dans des thématiques historiques plus clairement révolutionnaires : les Journées de Juillet 1830 dans Les Misérables (1862), ou la Révolution française dans Quatre-vingt-treize (1874). Le Moyen Âge se réfugie dans l’évocation des châteaux appartenant aux royalistes, où « les ténèbres s’entraident ».
Ainsi, Barbey d’Aurevilly n’a sans doute pas tort lorsqu’il parle d’un « Moyen Âge mutilé », filtré par les conceptions successives de Victor Hugo, ajoutant qu’« il faudrait chanter ce que ses opinions actuelles lui défendent de chanter, sinon pour le maudire ». Il n’en reste pas moins de magnifiques évocations d’un Moyen Âge sans doute moins « mutilé » que transfiguré.
Bibliographie
Bernard-Griffiths, Simone, Glaudes, Pierre, Vibert, Bertrand (dir.), La Fabrique du Moyen Âge au xixe siècle. Représentations du Moyen Âge dans la culture et la littérature françaises du xixe siècle, Paris, Honoré Champion, 2006.
Ward, Patricia, The Medievalism of Victor Hugo, University Park/Londres, Pennsylvania State University Press, 1975.
Zumthor, Paul, « Le Moyen Âge de Victor Hugo », in Victor Hugo. OEuvres complètes, Paris, Le Club français du livre, vol. 4, 1967.
Voir aussi : Cathédrale, Obscurantisme, Poésie, Roman historique