Religion

Justine Breton

La religion occupe une place importante dans la société médiévale, entre les nombreux édifices religieux bâtis en ville comme à la campagne, et les offices qui rythment le quotidien. Si les croyances et les pratiques ont beaucoup évolué depuis cette époque, le xxie siècle conserve un certain nombre de traditions et de rites qui naissent tout au long du Moyen Âge. Ainsi, dans la religion chrétienne, le sapin de Noël se répand depuis l’Alsace à partir du xiie siècle, même s’il ne se généralise véritablement qu’à partir du xixe siècle ; dans la religion juive, le port de la kippa se systématise au tout début du Moyen Âge, avant de devenir une prescription à partir du xvie siècle ; dans la religion musulmane, le califat – qui perdure jusqu’en 1925 – est instauré au viie siècle suite à la mort de Mahomet, et c’est du viiie au xiiie siècles, en plein Moyen Âge, que se développe l’âge d’or de l’islam. Au-delà des fêtes religieuses, largement respectées et donnant parfois lieu à plusieurs jours de célébrations, l’on attend des clercs et des laïcs médiévaux qu’ils prient plusieurs fois par jour – et par nuit. Même si, dans les faits, les pratiques sont très variables, rien d’étonnant donc à ce que, dans la célèbre comptine du xviiie siècle, Frère Jacques doive être tiré de son sommeil pour les matines, un office célébré au milieu de la nuit !

Le médiévalisme accorde une certaine importance à la religion, et en grande majorité à la religion chrétienne, même si la notion de foi n’y est plus centrale. Entre le Moyen Âge et nous, trois grandes vagues de sécularisation apparaissent en Occident, et influent particulièrement sur l’Église chrétienne : lors de la Réforme protestante, à partir de la Révolution française, et au tournant des xixe-xxe siècles, période qui voit également un fort regain d’intérêt pour le Moyen Âge. Le renouveau du médiévalisme accompagne étroitement cette prise de distance avec les pratiques chrétiennes, expliquant le net recul de leur représentation dans les oeuvres médiévalistes.

Une image réductrice

La religion est rarement montrée pour elle-même, par ses croyances ou ses rites, mais se réduit le plus souvent à quelques représentants du clergé ou guides religieux. Pour le médiévalisme, ce sont avant tout des personnes qui incarnent la foi ; mais, là encore, l’époque contemporaine simplifie la représentation des religieux, en réduisant non seulement leur nombre mais aussi leurs fonctions. Dans la religion chrétienne, qui occupe une grande place – mais non exclusive – dans l’Europe médiévale, le clergé inclut des clercs tonsurés, des religieux, des convers, certains laïcs respectant des règles strictes, ainsi que, dès le xiie siècle, des étudiants. Cela représente donc un grand nombre d’hommes et de femmes qui se consacrent à la prière, tous très différents dans leur apparence, leurs aspirations et leurs rôles. Ils constituent l’un des trois ordres qui composent la société médiévale.

Or, en grande majorité, les oeuvres médiévalistes privilégient les membres masculins du clergé et accordent peu d’importance aux ordres monastiques féminins. L’image conservée est celle d’une religion réservée aux hommes, ou du moins entièrement maîtrisée par eux. Leurs fonctions restent en outre limitées. Les prêtres, évêques et autres clercs sont ainsi présents lors de la représentation de cérémonies majeures – mariage, couronnement, enterrement, etc. –, mais n’y font parfois que de la figuration. D’ailleurs, bien souvent dans cette fonction de décor, les oeuvres médiévalistes ne font pas de distinction entre haut et bas clergés : le religieux est reconnaissable soit à sa tonsure et à sa robe de bure, soit à une soutane agrémentée d’une croix, mais sans que son titre soit précisé.

Ce processus de simplification touche la hiérarchie chrétienne, riche et complexe au Moyen Âge : clerc, acolyte, exorciste, lecteur, portier, sous-diacre, diacre, prêtre, évêque ; sans compter les différents ordres monastiques masculins et féminins. Le médiévalisme réduit ce personnel religieux à quelques figures principales, clairement réparties et associées à des valeurs précises. Ainsi le moine correspond-il à l’image du bon vivant, aimable et dévoué, sur le modèle de frère Tuck parmi les compagnons de Robin des Bois. Le prêtre est également souvent un personnage positif, dévoué au service des autres. Dans le jeu en ligne massivement multijoueur World of Warcraft (depuis 2004), le prêtre, qui fait partie des classes disponibles pour le joueur, est bien souvent un soigneur. Comme au Moyen Âge un clerc se doit de maîtriser au moins les rudiments du latin, on considère rapidement les prêtres comme des lettrés, image en grande partie conservée par le médiévalisme : le prêtre est un intellectuel, dont l’un des rôles principaux est de préserver, de valoriser et de diffuser le savoir. Le dessin animé Brendan et le secret de Kells (2009) de Tomm Moore et Nora Twomey décrit par exemple l’apprentissage d’un jeune moine copiste et enlumineur dans une abbaye irlandaise du ixe siècle, soulignant le rôle à la fois symbolique, didactique et mystique des enluminures. Dans son roman de science-fiction Un cantique pour Leibowitz (1960), Walter M. Miller montre comment le frère Francis, dans le futur postapocalyptique du xxvie siècle faisant écho au Moyen Âge, contribue à la redécouverte des livres et du savoir scientifique et technique : alors qu’il est lui-même en grande partie ignorant, il devient le garant d’une conservation et d’une transmission du savoir.

Le moine et le prêtre sont appréciés car ils sont proches des problèmes du commun des mortels, alors que plus l’on s’élève dans la hiérarchie cléricale, plus les religieux sont vus comme des êtres négatifs, voire dangereux. Le paladin, chevalier intégré à un ordre religieux, apparaît ainsi comme un personnage ambigu : s’il est un guerrier redoutable et admiré, il peut aussi être perçu comme un fanatique qui voit le monde de façon manichéenne. Cette image vient de l’engagement des paladins lors des croisades, occasions de fortes oppositions entre les chrétiens et les musulmans de Terre sainte. Pour de nombreux auteurs occidentaux, qui emploient bien souvent le terme pour désigner de façon plus générale un chevalier solitaire, le paladin est donc une incarnation de la vertu chrétienne, comme c’est le cas dans Roland furieux (xvie siècle) de l’Arioste, ou le symbole nostalgique d’un temps révolu, comme dans Les Contemplations (1856) de Victor Hugo. Mais, au fil du temps, cette image se nuance : on considère de plus en plus le paladin comme un fidèle très, ou trop, dévoué. C’est en ce sens qu’il apparaît dans la bande dessinée Paladin de Zaz et Le Fab (depuis 2009), au même titre que la classe jouable du « croisé » dans le jeu vidéo Diablo III (2012). Le paladin des jeux de rôle correspond traditionnellement à un alignement « loyal bon », selon le modèle de classification proposé par Advanced Dungeons & Dragons (1978) : il incarne la vérité, l’ordre et la justice – au point parfois de sembler inhumain en s’érigeant en modèle de perfection. Il n’est pas anodin que, dans la série Kaamelott (2005-2009), le Répurgateur, connu pour ses chasses violentes aux hérétiques, choisisse finalement de devenir paladin, dans un prolongement cohérent de son intolérance.

Le haut clergé n’est pas mieux vu, même s’il correspond à des excès inverses : le pouvoir semble aller de pair avec le vice, sur le modèle du terrible maître Polonus dans le roman Je, François Villon (2006) de Jean Teulé. Si, même au Moyen Âge, de nombreux écarts apparaissent entre la théorie et la réalité, les clercs médiévaux doivent normalement être des modèles de vertu pour les laïcs, ce qui implique notamment de rester chaste et de ne pas se livrer à des activités jugées négatives : commerce, chasse, fréquentation de tavernes et de jeux, etc. Cela paraît d’autant plus vrai pour les hauts dignitaires religieux qui pourtant, dans les fabliaux du Moyen Âge comme dans la tradition médiévaliste, sont ceux qui enfreignent le plus leurs propres règles. L’évêque, tout particulièrement, est associé au luxe et à la corruption : dans Ladyhawke, la femme de la nuit (1985) de Richard Donner, l’évêque d’Aquila n’hésite pas à pactiser avec le diable pour maudire une femme qui s’est refusée à lui.

Il est rare que le médiévalisme aille plus loin dans la distinction au sein du clergé, mais c’est le cas de façon remarquable dans Le Nom de la rose (1980), roman d’Umberto Eco, ainsi que dans son adaptation en film par Jean-Jacques Annaud (1986). L’intrigue est consacrée à une enquête dans une abbaye bénédictine, qui fait se rencontrer des bénédictins – le narrateur Adso, un novice – , des franciscains – l’enquêteur, Guillaume de Baskerville – et des dominicains – Bernardo Gui, l’inquisiteur. Ces oeuvres médiévalistes plus rigoureuses sont rares et touchent généralement un public restreint, comme la minisérie tchèque Jan Hus (2015) consacrée à la naissance de l’Église hussite ; elles n’atténuent pas vraiment l’effet des nombreuses oeuvres « grand public ».

Le plus souvent donc, les religieux sont non seulement peu présents, mais aussi peu nombreux. Là où le médiévalisme s’appuie aisément sur des personnages inventés de chevaliers ou de princesses, les personnages religieux sont plus rares. Même les personnages historiques issus du clergé, qui conservent une place dans les oeuvres médiévalistes, sont rarement au premier plan : c’est le cas par exemple dans la bande dessinée Jeanne la Pucelle (2012-2014) de Fabrice Hadjadj et Jean-François Cellier. Historiques ou fictifs, lorsque les religieux sont les personnages principaux, c’est généralement qu’ils ne respectent pas leurs voeux et vivent une existence marginale ou rebelle, comme l’abbé Pierre Abélard dans le roman Héloïse, ouille ! (Jean Teulé, 2015), ou le Templier Landry du Lauzon dans la série télévisée Knightfall (2017-2019).

Des lieux communs

Mis à part les membres du clergé, la religion médiévale reste perceptible aujourd’hui dans le caractère imposant des monuments religieux. Les églises et cathédrales médiévales sont bien souvent représentées lorsque l’on souhaite évoquer le Moyen Âge, soit par les bâtiments eux-mêmes – dont les tours gothiques et les vitraux suffisent à donner une impression médiévale –, soit par le simple son des cloches. En avril 2019, l’incendie de la cathédrale Notre-Dame de Paris, qui a notamment vu s’effondrer la flèche et le toit de la nef et du transept, a remis en avant cet héritage médiéval visible dans notre quotidien. Dans les oeuvres médiévalistes, églises et cathédrales sont des lieux de refuge, que ce soit par le droit d’asile qu’ils impliquent – voir Notre-Dame de Paris (1831) de Victor Hugo – ou simplement par leur taille qui permet d’abriter des dizaines de fidèles. Certes, le caractère sacré des bâtiments n’est pas toujours respecté, et la série télévisée Vikings (2013-2020) multiplie par exemple les scènes de pillages d’édifices religieux par des païens violents.

Bien sûr, les traces du Moyen Âge ne se limitent pas aux constructions religieuses de l’époque. Aux États-Unis, la cathédrale nationale de Washington a été construite (de 1907 à 1990) dans un style néogothique où les gargouilles mêlent des figures caricaturales inspirées de l’iconographie médiévale et des « monstres » plus contemporains : un politicien corrompu, Dark Vador et d’autres côtoient les figures grotesques sculptées dans la tradition médiévale, adaptée aux attentes contemporaines et à nos propres peurs et vices. Cependant, le plus souvent, la religion est réduite dans le médiévalisme à une fonction de décor ou de prétexte : dans le jeu Biblios (2011) de Steven Finn, si le joueur incarne un abbé dirigeant un monastère médiéval, c’est pour gérer une bibliothèque composée d’ouvrages sacrés et profanes. Le cadre du monastère justifie le regroupement de livres et offre de belles illustrations, mais n’intervient pas davantage dans l’économie du jeu. La religion n’apparaît pas pour elle-même, mais pour sa dimension esthétique – par les cathédrales, les vitraux, les chants grégoriens – ou pour quelques personnages ponctuels.

Parmi les éléments d’origine religieuse régulièrement vidés de leur sens premier dans les utilisations médiévalistes, les croisés et les Templiers constituent des figures privilégiées, parfois superposées sous le concept général de chevalier engagé dans une quête mystérieuse sur une terre lointaine. Cette dimension volontairement floue est particulièrement exploitée par le jeu vidéo, des Chevaliers de Baphomet (1996) à Assassin’s Creed (2007). Chaque fois, le contexte supposément religieux est en réalité un prétexte à la représentation de la violence des combats, à la résolution d’énigmes et à l’exotisme des paysages et des peuples : dans la série de bande dessinée Croisade (2007-2014) de Jean Dufaux et Philippe Xavier, l’on retrouve par exemple les images éculées des femmes orientales lascives et des guerriers arabes farouches.

Cette représentation soulève un problème de perspective. Le plus souvent, les expéditions en Terre sainte sont mises en scène du point de vue des chrétiens, c’est-à-dire des Templiers ou des croisés. Ces représentations, nécessairement subjectives, deviennent problématiques lorsqu’elles sont instrumentalisées à des fins politiques, comme lorsque les croisades deviennent le symbole d’une lutte armée contre l’islam ou le monde musulman. Dans la culture internet, cela prend notamment la forme du mème « Deus Vult » (depuis 2015), reprenant le cri de guerre employé lors de la première croisade en 1096-1099, et popularisé par certains joueurs de Crusader Kings (2004). L’on y voit un croisé casqué et armé, tantôt d’une épée, tantôt d’armes contemporaines comme un fusil d’assaut, et affirmant la volonté de reprendre Jérusalem aux « infidèles ». Si l’utilisation de cette image est parfois ironique, elle repose cependant sur des tensions bien présentes et attisées par des idéologies d’extrême droite, comme en témoignent les attentats perpétrés en 2011 en Norvège par Anders Breivik – lequel avait surnommé ses armes d’après la mythologie nordique et plus spécifiquement d’après le culte voué à Odin – ou bien en 2017 à Québec par Bissonnette, et l’on pourrait hélas continuer d’énumérer les exemples. Ces attaques s’appuient sur une conception erronée d’un Moyen Âge européen entièrement blanc et chrétien, où des « identités » chrétienne, musulmane et juive seraient naturellement opposées. Depuis la Première Guerre mondiale surtout, le médiévalisme est ainsi fréquemment employé pour propager des idées de haine religieuse.

Ce type d’usages s’appuie en partie sur le fait qu’en majorité, le médiévalisme s’intéresse dans des formes variées au Moyen Âge chrétien, mais accorde moins de place à l’islam et au judaïsme. Quelques figures religieuses restent toutefois centrales : le rabbin et exégète Rachi de Troyes (xie siècle) est régulièrement évoqué, comme dans le spectacle musical Le Trésor de Rachi (2012) de la compagnie Musidrama, ou dans le roman Rashi’s Daughters (2007) de Maggie Anton, qui s’appuie sur cet ancrage historique et religieux pour interroger la place des femmes dans le rabbinat. Si ces oeuvres sont moins connues, de même que la série télévisée Omar (2012) consacrée à Omar ibn al-Khattâb, elles existent malgré tout et n’ont pas toutes une simple visée pédagogique, comme la bande dessinée L’Extraordinaire Aventure d’Alcibiade Didascaux au Moyen Âge de Jorgensen et Clapat (2018), dont le deuxième tome met en scène l’expansion de l’islam. Le Dictionnaire khazar (1984), écrit par Milorad Pavić, retrace ainsi la conversion juive du peuple khazar au ixe siècle. Ce texte de fiction hybride, à la fois roman, dictionnaire et recueil de biographies, où l’auteur n’hésite pas à jouer avec l’absurde, mêle histoire et légendes. Une part essentielle de cette oeuvre est dédiée à la confrontation de sources chrétiennes, islamiques et hébraïques sur le peuple khazar.

Lorsque le médiévalisme décentre son regard sur la religion, c’est en effet, le plus souvent, pour représenter cette confrontation des cultures et des croyances. C’est ainsi le cas dans Les Lions d’Al-Rassan (1995) de Guy Gavriel Kay, une uchronie politique qui interroge la coexistence parfois complexe des communautés musulmane, chrétienne et juive à travers des équivalents fictifs – les Asharites, les Jaddites et les Kindaths – dans un contexte rappelant l’Espagne du xie siècle et la Reconquista. Des parcours individuels font alors ressortir des enjeux théologiques plus larges, comme dans Voyage vers l’an mil : roman (1997) de l’Israélien A.B. Yehoshua. À travers l’histoire de Ben Attar, un marchand juif marocain qui (en l’an 999) se rend en Europe en compagnie de ses deux épouses et de son partenaire musulman, l’auteur donne à voir les différences, mais aussi les rapprochements entre les trois religions. Même si la question des croyances n’y est pas approfondie, l’intrigue repose en grande partie sur ces confrontations religieuses et offre un aperçu de la culture juive médiévale. Dans ces oeuvres médiévalistes, la représentation des relations entre les différentes religions monothéistes du Moyen Âge va donc bien au-delà des quelques regards surpris de Robin de Locksley face aux pratiques du guerrier maure Azeem, dans le film Robin des Bois, prince des voleurs (1991) de Kevin Reynolds.

La secte des Assassins a aussi retenu l’attention. Dans le roman Alamut (1938) de Vladimir Bartol, situé dans l’Iran de la fin du xie siècle, la foi musulmane et la culture perse sont d’abord un prétexte au dépaysement, mais elles nourrissent aussi l’intrigue, puisqu’elles permettent de mieux comprendre les Assassins, une secte d’ismaéliens implantée dans la forteresse d’Alamut. De même, si cette cité apparaît dans le film Prince of Persia : les Sables du temps (2010) de Mike Newell, sa dimension religieuse est presque entièrement effacée, au profit d’une mise en valeur du surnaturel ; désormais, les guerriers d’Alamut possèdent une mystérieuse dague emplie de sable permettant de remonter le temps… Au fil des réécritures, le caractère religieux de ces groupes, chrétiens ou musulmans, est donc transformé en idéologie du secret et en ésotérisme.

Au-delà du religieux

Si le médiévalisme met en scène une certaine vision des religions, il s’intéresse aussi aux figures d’hérétiques, fréquemment auréolées de mystère et incarnant la lutte rebelle contre une autorité toute-puissante, comme dans le jeu vidéo Heretic (1994), où le joueur a pour avatar un elfe, Corvus, ou dans le comics Batman: The Return vol. 1 (2010), où le « chevalier noir » est confronté à The Heretic, ennemi maléfique et robotique. Toutefois, les cathares sont probablement les plus célèbres et les plus souvent convoqués de ces hérétiques. Le catharisme désigne un ensemble de mouvements religieux chrétiens dissidents qui se développent en Europe dès l’an mil, mais qui persistent plus durablement dans le sud de la France, et sont l’objet de nombreuses persécutions aux xiie et xiiie siècles. Si le terme « cathare » commence à être utilisé dès le xiie siècle, il ne se répand véritablement dans l’historiographie qu’à partir des années 1950, et est revendiqué à partir de la décennie suivante comme une spécificité culturelle languedocienne, en particulier à la suite de l’éclosion de mouvements régionalistes. Les cathares constituent depuis cette période un réceptacle privilégié de fantasmes, fréquemment exploité par le roman historique – Damné : L’héritage des Cathares (2013) d’Hervé Gagnon, ou encore La Louve cathare (2020) de Mireille Calmel – et par la bande dessinée comme avec Les Cathares (1980) d’André Juillard et Didier Convard, la série Je suis cathare (2008-2017) de Makyo et Alessandro Calore, la série Le Dernier Cathare (2016) d’Arnaud Delalande et Éric Lambert, etc.

Si ces oeuvres insistent sur la dimension religieuse, voire ésotérique, des cathares, aptes à susciter mystères et rebondissements dans la narration, ces personnages sont surtout devenus depuis la fin du xxe siècle un produit culturel et économique, comme le souligne Marie-Humbert Vicaire dans son Historiographie du catharisme (1979). L’office du tourisme du département de l’Aude met ainsi en avant la marque « Pays cathare », fondée en 1991 et regroupant des professionnels du tourisme, de l’artisanat et de l’agriculture. Dix ans plus tard, une Indication géographie protégée « Vin de Pays cathare » est décrétée afin de valoriser le « terroir cathare » s’étendant sur l’Aude et l’Ariège. La notion de foi disparaît entièrement de ces produits médiévalistes, et l’indication « cathare » ne constitue plus qu’une référence géographique, sans aucun lien avec la doctrine médiévale. La marque inclut d’ailleurs des saucissons, des jambons de pays et du foie gras, produits étonnants lorsque l’on considère le végétarisme prôné par les Albigeois du Moyen Âge.

De façon générale, le médiévalisme valorise de nombreux courants religieux chrétiens, considérés ou non comme hérétiques par l’Église, mais en les privant chaque fois de leur fonction religieuse au profit d’une image de « résistants », de « révolutionnaires » ou de « défenseurs d’un patrimoine » conçu dans une acception large. C’est ainsi que le xxe siècle donne un sens politique au millénarisme, une doctrine présente chez certains penseurs des trois grandes religions monothéistes ; notamment entretenue au Moyen Âge, elle désigne également aujourd’hui une ambition à la révolution radicale pour instaurer une société plus juste – au risque de tomber dans un régime autoritaire.

À partir des années 1960, en réaction au monde moderne, les sociétés occidentales connaissent un renouveau mystique qui conserve ses distances avec les institutions religieuses monothéistes, mais s’ouvre à de nouvelles croyances, redécouvertes ou synthétisées. Ce mouvement s’inspire des croyances orientales ou anciennes, notamment celtiques et païennes, qui se mêlent pour former une spiritualité ouverte. Si le New Age, tel qu’il apparaît alors, correspond plus à une philosophie et à une pensée politique qu’à une religion à proprement parler, le brouillage sacré et mystique qu’il entraîne emprunte toutefois à diverses formes religieuses contemporaines ou passées : l’Ásatrú est par exemple tiré du paganisme germanique et scandinave, la Wicca puise dans le chamanisme et dans différentes mythologies européennes antiques et médiévales, etc. Le médiévalisme se fait à son tour le reflet de cette réorientation du sacré, ce qui se traduit concrètement par une altération des représentations et par une mise en opposition du christianisme et du paganisme. Il s’agit là du prolongement d’une conception manichéenne amorcée dès le xixe siècle, soulignant alors les vertus d’un christianisme positif face à un paganisme jugé néfaste, comme le suggère François-René de Chateaubriand dans Les Martyrs (1809).

C’est au siècle suivant que ce paradigme s’inverse : avec le développement des différentes formes du néopaganisme, associées à un Moyen Âge en harmonie avec la nature, ces croyances sont valorisées au détriment du christianisme, qui devient le symbole d’une modernité patriarcale, corrompue et violente. Cette opposition binaire est notamment au coeur du roman Les Dames du Lac de Marion Zimmer Bradley (1983), qui réécrit la légende arthurienne au prisme d’une opposition entre christianisme et paganisme celte, mais aussi masculin et féminin, modernité et tradition. Les prêtres de la Flamme Blanche torturant les magiciennes Aes Sedaï dans The Wheel of Time (adaptation télévisée, depuis 2021, de la série littéraire de Robert Jordan), les terribles prêtres fanatiques des Paladins rouges qui détruisent les paisibles Faës dans Cursed (roman graphique de Thomas Wheeler et Frank Miller, 2019, adapté en série télévisée en 2020), s’inscrivent dans cette droite ligne, mais en éliminant toute référence directe à la religion chrétienne.

La déchristianisation des personnages médiévaux est ainsi accentuée dans les productions récentes, qui ont tendance à privilégier le surnaturel plutôt que le religieux, si bien que la magie remplace, ou surpasse, la foi. Dans le film Le Roi Arthur (2004) d’Antoine Fuqua, c’est Merlin – un chef picte et non un religieux – qui célèbre le mariage d’Arthur et de Guenièvre. La dimension religieuse semble toujours présente, alors même qu’aucune religion particulière n’est valorisée et que la séquence emprunte à la fois des éléments chrétiens médiévaux, contemporains, et néopaïens. Si la saga littéraire Le Sorceleur (1986-2013) d’Andrzej Sapkowski intègre à la fois de la magie et des religions, y compris à travers les questions d’intolérance et de persécutions, ses adaptations audiovisuelles réduisent toujours plus la présence du religieux. Les trois jeux vidéo The Witcher (depuis 2007) conservent ainsi la prise de pouvoir de l’Église du Feu éternel – inspirée de l’Église catholique et des pratiques inquisitoriales –, mais uniquement à l’arrière-plan, tandis que l’adaptation en série télévisée par Netflix (depuis 2019) brouille toujours plus la frontière entre religion et magie noire.

Bibliographie

Campbell, Heidi A., Grieve, Gregory P. (dir.), Playing with Religion in Digital Games, Bloomington, Indiana University Press, 2014.

De Certeau, Michel, Domenach, Jean-Marie, Le Christianisme éclaté, Paris, Seuil, 1974.

Kinane, Karolyn, « New Age and Neopagan Medievalisms », in Gail Ashton (dir.), Medieval Afterlives in Contemporary Culture, Londres, Bloomsbury Academic, 2017.

Vicaire, Marie-Humbert (dir.), « Historiographie du catharisme », Cahiers de Fanjeaux, n° 14, Toulouse, Privat, 1979.

Voir aussi : Assassins, Inquisition, Islam et monde islamique, Moines, Obscurantisme