Reconstitution
La reconstitution historique est une pratique visant à mettre en vie certains aspects du passé. Par le biais d’une re-création matérielle fondée sur une démarche documentaire, les « reconstituteurs » cherchent à représenter des hommes et des femmes évoluant dans un cadre temporel bien défini. En tentant de restituer leur environnement matériel (vêtements, outils, mobilier, voire parfois bâtiments) et de retrouver leurs gestes et leurs savoir-faire, ils visent à faire l’expérience d’un quotidien révolu. L’objectif d’historicité que ces passionnés poursuivent inscrit la reconstitution dans un cadre non-fictionnel, ce qui la distingue d’autres pratiques proches, mais davantage tournées vers des dimensions « fantastiques » et imaginaires telles que certaines fêtes médiévales, les jeux de rôle grandeur nature, etc. Pour autant, le cadre ludique contemporain qui permet l’expression de la reconstitution induit nécessairement une rupture avec le temps de l’histoire.
En France, la reconstitution historique est parfois synonyme d’« histoire vivante ». Traduction littérale du concept anglais de living history, cette expression demeure toutefois ambivalente car elle ne revêt pas son sens original, qui se rapporte à une représentation du quotidien, en opposition au reenactment qui se tourne vers la mise en vie d’événements réels du passé. Globalement, on peut considérer l’histoire vivante comme une activité de loisir contemporaine qui donne à voir les réactivations du passé dans le présent sous l’angle de pratiques corporelles et de re-créations matérielles. Elle inclut donc la reconstitution, les Arts martiaux historiques européens (AMHE) et diverses activités de médiation prenant notamment place au sein des parcs archéologiques. Pour la très grande majorité des pratiquants, la reconstitution est avant tout une activité du temps libre, mais une forme professionnelle existe également : il s’agit d’artisans, d’artistes du domaine du spectacle, mais aussi de vendeurs spécialisés. Les événements de reconstitution peuvent être publics (animations sur des sites du patrimoine, représentations de batailles, etc.) ou privés. En ce cas, ils sont appelés off et favorisent un entre-soi permettant les échanges et une immersion plus complète. Certains reconstituteurs participent également à des fêtes médiévales de diverses envergures, ce qui contribue à brouiller les frontières entre cette activité et d’autres pratiques. La reconstitution ne se limite ni à la période médiévale ni au contexte occidental : la Seconde Guerre mondiale est par exemple largement représentée en France, tout en trouvant des échos mémoriels différents, tandis qu’il existe au Japon comme aux États-Unis des mises en vie de l’histoire nationale.
Une nouvelle pratique du passé
Des naumachies (comme celles d’Auguste en 2 av. J.-C.) au tournoi d’Eglinton (1839), différents événements visant à restituer le passé de manière vivante, sans toutefois rechercher une forme d’authenticité, peuvent être recensés au fil du temps. L’expression « reconstitution historique » se généralise pour sa part au cours du xixe siècle pour désigner divers dispositifs scéniques ou événementiels fondés sur une représentation matérielle d’époques révolues. Sous sa forme associative actuelle, la reconstitution trouve son origine au cours des années 1960 en Angleterre puis se développe en France (et plus largement en Europe) depuis les années 1980, la reconstitution de la période médiévale s’imposant rapidement comme la part centrale de cette activité. Sur les 1 158 associations « loi de 1901 » affiliées à la reconstitution historique référencées en France au 1er janvier 2019, plus de la moitié se consacrent en effet au Moyen Âge, avec une très grande faveur pour le bas Moyen Âge (xive-xve siècles) ainsi que pour la période dite « viking » (ixe-xie siècles). La création de ces structures s’est accélérée depuis les années 2000 : accompagnant le phénomène global du médiévalisme, la reconstitution s’est partiellement massifiée et n’est plus exclusivement perçue comme marginale. Dépassant le cadre original des reconstitutions de bataille, la pratique s’est progressivement ouverte aux activités dites « civiles » qui tendent à représenter le quotidien de la population, en particulier à travers le petit artisanat (forge, poterie, travail du bois, du cuir, teintures végétales, etc.), le commerce et la cuisine. Cette évolution reste toutefois limitée par le manque d’environnements susceptibles d’accueillir un cadre de vie quotidien cohérent, notamment en termes de restitution du bâti. La reconstitution civile et artisanale se cantonne donc souvent à des activités menées au sein de campements qui évoquent la vie militaire.
En termes d’organisation, la reconstitution repose sur des communautés de pratiquants. Le nombre relativement faible de reconstituteurs de la période médiévale favorise un fonctionnement fondé sur l’interconnaissance, doublé d’une continuité dans les échanges grâce aux outils numériques (forums de discussions, réseaux sociaux, etc.), même si la pluralité des périodes reconstituées conduit à la formation de cercles davantage restreints (les « Méros », les «xvemistes »…) qui ne se côtoient pas nécessairement. Les manifestations sont des espaces de socialisation, au sein desquels chaque participant apprend à faire de la reconstitution. Ces temps d’expression permettent aux reconstituteurs de rappeler les valeurs communes qui président à leur loisir : transmission de savoirs, sauvegarde d’un patrimoine historique, entraide, etc. Durant les événements, un nouveau style de vie, éphémère, est créé : un temps ludique, soumis à d’autres règles que celles du quotidien et dont l’objectif est l’évasion et la production de fun. Ainsi, les reconstituteurs délimitent et définissent leur activité en partageant une identité commune. Cela leur permet de tracer des frontières entre la reconstitution et d’autres formes du médiévalisme, telles que les fêtes médiévales.
Expérimenter et faire par soi-même
La reconstitution repose sur une démarche en trois temps : la recherche de sources (croisant artefacts archéologiques, représentations iconographiques et sources écrites), la réalisation d’objets et, enfin, la mise en action, notamment à travers des gestes techniques. Des allers-retours permanents d’une étape à l’autre caractérisent ce loisir qui apparaît comme dynamique, et qui s’appuie de manière interdépendante sur la matérialité et la corporéité. Les artefacts fabriqués favorisent le passage du quotidien contemporain à un autre, historique. Afin de créer des objets, les reconstituteurs mobilisent, sans pour autant le mentionner ainsi, le Do it yourself (DIY). La nécessité de faire par soi-même est en effet l’un des fondements de la reconstitution. Néanmoins, cette recherche d’autonomie dans la production du loisir se situe à différents niveaux : certains reconstituteurs assemblent par exemple leurs costumes à la main tandis que d’autres réalisent des coutures invisibles à la machine. Le cadre matériel sur lequel repose l’activité cristallise également les limites de la reconstitution et, de fait, les objets peuvent être considérés comme des re-créations plus que comme des reproductions. Ils représentent un contexte matériel ancien tout en s’ajustant aux impératifs contemporains de la pratique en termes de confort, de sécurité ou d’esthétique, et en utilisant des matériaux modernes.
Le développement de l’activité a favorisé l’apparition d’une véritable économie des objets de reconstitution, illustrée en France par le Marché de l’histoire de Compiègne. Certains artefacts uniques sont dérivés en série avec des adaptations plus ou moins documentées, tandis que d’autres sont « inventés » en tentant de respecter les contraintes matérielles et techniques du contexte représenté. Ces productions en série traduisent un recul des démarches de documentation et du DIY. Même si les reconstituteurs cherchent à retrouver des savoir-faire par le biais de techniques considérées comme traditionnelles (celles-ci relevant parfois d’un autre temps ou d’un autre contexte géographique), la dimension d’expérimentation et de re-création qu’ils mettent en avant ne peut pas être confondue avec les principes scientifiques de l’archéologie expérimentale. Dès lors, la reconstitution demeure loin d’aborder la culture matérielle du Moyen Âge dans sa complexité, notamment dans les rapports symboliques qui lient les hommes aux objets et à leurs usages.
Un loisir entre médiation et évasion
Au travers des échanges et des démonstrations liées aux savoir-faire et au matériel, les reconstituteurs rattachent leur activité aux champs de la mémoire et du patrimoine : il ne s’agit pas uniquement d’animer et de divertir, mais également de faire découvrir de manière vivante diverses dimensions du passé. Cette orientation de la pratique vers la médiation vise à briser différents clichés ou à réhabiliter certains aspects du passé. Sa grande force provient de sa dimension concrète : le matériel permet au public de toucher, voire d’essayer, des éléments d’un temps révolu qu’il entrevoit le plus souvent via des musées, des livres ou des documentaires. Cependant, cette force constitue en même temps son plus grand risque, lorsque ce passé présenté comme authentique n’est pas accompagné d’un discours critique sur les biais de sa re-création.
Au-delà, l’utilisation des objets en reconstitution favorise une évasion hors du temps quotidien. Durant quelques jours, la recherche d’un autre mode de vie produit une « immersion » dans le passé. Les reconstituteurs ne sont pas nostalgiques d’une époque révolue : ils partent en « vacances » au Moyen Âge. Pour autant, la proximité avec un temps médiéval demeure une construction ludique contemporaine qui repose en partie sur un imaginaire du passé. Les ressources symboliques mobilisées par les pratiquants (discours, style de vie, alimentation, etc.) structurent l’activité, mais elles renvoient aussi à un « bricolage » permettant d’inscrire le temps long de l’histoire dans le temps présent du loisir. Quelquefois, les reconstituteurs s’attachent à restituer le passé au-delà du seul cadre matériel. Le langage, les croyances ou les relations sociales, globalement rattachés aux mentalités, peuvent faire l’objet d’une représentation lors de manifestations scénarisées, à l’exemple des Médiévales de Crèvecoeur-en-Auge (Calvados) ou de certaines présentations au Festival d’histoire vivante de Marle (Aisne). Ces tentatives d’incarnations demeurent toutefois limitées et rapprochent la reconstitution d’une forme de roleplay. Celle-ci trouve également ses limites dans les aspects du passé qu’elle favorise. L’activité guerrière, dite militaire, demeure la proposition majeure de la reconstitution médiévale, tandis que les tâches agricoles restent très faiblement représentées. Parmi d’autres, ce point illustre les tensions qui s’expriment dans cette activité entre imaginaires du passé, dimension ludique et recherche d’historicité. Enfin, il ne faut pas oublier que la reconstitution peut se faire le réceptacle d’idéologies contemporaines. Elle est susceptible d’invoquer, à travers le Moyen Âge, des idéaux actuels comme le retour à la nature ou la découverte d’héritages culturels. Dans certains pays d’Europe de l’Est, le reenactment est considéré avec méfiance en raison des liens entretenus par certains de ses acteurs avec les milieux identitaires ; de telles connexions existent au sein de la reconstitution française, mais elles restent largement minoritaires et ne doivent pas être considérées comme la norme.
La reconstitution historique apparaît donc comme une pratique plurielle qui manifeste l’attrait contemporain pour le Moyen Âge. Elle traduit une recherche d’historicité dans le cadre d’un loisir, mais de fait, elle est nécessairement limitée dans sa réalisation. Si les recherches menées sur cette activité sont encore peu fréquentes à l’heure actuelle, une approche pluridisciplinaire (mêlant archéologie, histoire, sociologie, etc.) permet de mieux comprendre cette activité et, au-delà, les imaginaires du passé.
Bibliographie
Bostal, Martin, L’Histoire face à l’histoire vivante. Expérimentation, médiation et représentations à travers la pratique de la reconstitution historique du Moyen Âge, thèse de doctorat sous la direction de Luc Bourgeois, Université de Caen Normandie, 2020.
Renaudeau, Olivier, « Du folklore médiéval à l’expérimentation archéologique, la révolution culturelle de la reconstitution du Moyen Âge en Europe », in Séverine Abiker, Anne Besson, Florence Plet-Nicolas (dir.), Le Moyen Âge en jeu, Pessac, Presses universitaires de Bordeaux, 2009.
Tuaillon Demésy, Audrey, La Re-création du passé : enjeux identitaires et mémoriels. Approche socioanthropologique de l’histoire vivante médiévale, Besançon, Presses universitaires de Franche-Comté, 2013.
Voir aussi : Archéologie, Authenticité, Fêtes médiévales, Jeux de rôle