Progressisme

William Blanc

Les courants de gauche, apparus notamment à partir de l’ère des révolutions à la fin du xviiie siècle, voient souvent le Moyen Âge comme une époque sombre dont il faudrait sortir pour entrer de plain-pied dans l’âge de la raison, âge dont l’avènement serait synonyme de progrès tant sur le plan politique que social ou économique. Preuve de cette opposition, la prise puis la destruction de la Bastille – un château construit au xive siècle – le 14 juillet 1789 constitue pour beaucoup l’événement fondateur de la modernité. Pour Marx et Engels dans Le Manifeste du parti communiste (1848), « la société moderne, la société bourgeoise » est ainsi « née de l’écroulement de la société féodale » (feudale Gesellschaft).

Le capitalisme, nouveau féodalisme

Suivant cette rhétorique, ceux qui tentent de rogner sur les acquis des révolutions et de maintenir un système de domination coercitif sont vite accusés de vouloir créer un nouveau féodalisme. Aux États-Unis, les grands capitaines d’industrie capitalistes de la fin du xixe siècle sont qualifiés de « barons voleurs » (robbers barons), expression en rapport direct avec l’époque médiévale, comme le montre cette citation de The Atlantic Monthly en 1870 : « Les anciens barons voleurs du Moyen Âge, qui pillaient l’épée à la main […] étaient plus honnêtes que cette nouvelle aristocratie de millionnaires et d’escrocs. » Très vite, on estime donc qu’il y aurait de nouvelles bastilles à prendre, cette fois tenu par le patronat et les multinationales. L’Humanité du 9 juillet 1935 parle ainsi du « prolétariat qui aujourd’hui monte à l’assaut de la Bastille capitaliste comme les jacobins montèrent à l’assaut de la Bastille féodale ! » Quelques années plus tard, le programme « Les jours heureux » adopté en mars 1944 par Conseil national de la Résistance affirme que la Libération et la défaite du fascisme verront « l’instauration d’une véritable démocratie économique et sociale, impliquant l’éviction des grandes féodalités économiques et financières de la direction de l’économie ».

Cette volonté va de pair avec celle qui assimile les projets des régimes autoritaires à un possible retour à une époque médiévale obscurantiste. On peut ainsi lire dans l’appel de création du Comité de vigilance des intellectuels antifascistes, quelques semaines après l’émeute du 6 février 1934 organisée à Paris par les ligues d’extrême droite que, « sous couleur de révolution nationale on nous prépare un nouveau Moyen Âge ». Signent ce texte des personnalités comme Alain, André Breton, Frédéric et Irène Joliot-Curie, Romain Rolland, mais aussi l’historien Lucien Febvre. Beaucoup analysent sans doute l’arrivée au pouvoir du national-socialisme comme l’avènement du « socialisme féodal » que craignaient déjà Marx et Engels dans Le Manifeste du parti communiste.

Encore aujourd’hui, la comparaison entre les mouvements conservateurs, le capitalisme et un Moyen Âge sombre est courante dans les cercles de gauche. Umberto Eco, dans sa conférence « Rêver du Moyen Âge », donnée en 1984 à Bloomington dans l’Indiana parle ainsi, en évoquant les gratteciels de New York, « de nouveaux châteaux du Manhattan postmoderne néomédiéval, comme le Citicorp Center ou la Trump Tower, ces curieux exemples du nouveau féodalisme avec leurs cours ouvertes aux paysans et aux marchands et leurs appartements en hauteur, protégés et réservés aux seigneurs ». Plus récemment l’économiste Cédric Durand, dans un ouvrage publié en 2020, qualifie l’emprise des multinationales du secteur numérique sur la société de « techno-féodalisme ».

Le Moyen Âge, source de la démocratie

Pourtant, cette vision sombre du Moyen Âge n’empêche pas les auteurs progressistes d’aller y piocher des figures qui, estiment-ils, préfigurent la modernité. Selon les pays, divers courants de gauche se sont ainsi réclamés (et se réclament parfois encore) de Jeanne d’Arc, de Robin des Bois ou de François Villon, mais aussi de mouvements collectifs censés incarner le peuple en lutte pour son émancipation. Les grandes jacqueries de paysans, associées ou non à des mouvements hérétiques, font par exemple l’objet d’analyses politiques ou de textes littéraires. Engels consacre ainsi dès 1850 un ouvrage aux révoltes qui ont secoué l’Europe des xive, xve et xvie siècles, dans lequel il traite autant des insurrections paysannes que des grandes hérésies. Le même auteur, dans L’Origine de la famille, de la propriété privée et de l’État (1884) voit aussi les barbares germains du haut Moyen Âge comme une forme de société proto-communiste dont les principes égalitaires ont été mis à mal par l’influence latine ; cette idée a vite été reprise par le théoricien anarchiste Pierre Kropotkine dans une série d’articles regroupés en 1902 sous le titre L’Entraide, un facteur de l’évolution. Une telle vision positive du monde « barbare » inspire au même moment William Morris, artiste anglais et militant socialiste révolutionnaire, qui publie entre 1889 et 1890 deux romans historiques mêlés de merveilleux, The House of the Wolfings et The Roots of the Mountains, mettant en scène des clans germaniques se battant pour leur liberté. Ce stéréotype s’est ensuite largement diffusé et encore aujourd’hui, dans nombre de créations de fantasy médiévaliste, les barbares sont dépeints comme des démocrates, voire des féministes, avant l’heure. Dans la série Game of Thrones (2011-2019), les tribus du Nord se décrivent ainsi comme le « peuple libre » et se moquent des hommes vivant au sud du Mur, à l’ombre des châteaux, qu’ils qualifient « d’agenouillés ».

Toutefois, ce sont les artisans des villes médiévales qui ont sans doute suscité le plus de commentaires de la part des courants de gauche, ne serait-ce parce que le Moyen Âge a vu le développement de centres urbains et l’apparition concomitante de groupes de travailleurs manuels qu’il est facile de comparer au prolétariat moderne. C’est exactement ce que fait John Ruskin, penseur chrétien et auteur fasciné par le Moyen Âge, qui est l’un des premiers, notamment dans Les Pierres de Venise (publié entre 1851 et 1853), à opposer à l’ouvrier, soumis à la double dictature des machines et du patronat, le contre-modèle de l’artisan des cathédrales. Il voit ce dernier comme un homme libre d’exprimer sa créativité dans son travail et non comme un être aliéné, forcé de répéter sans cesse le même geste à la chaîne de l’usine. Ce propos influence la confrérie préraphaélite, et particulièrement William Morris, qui, à travers le mouvement dit Arts and Crafts, tente de montrer que l’objet unique, fait par les mains d’un spécialiste, vaut mieux que l’ersatz produit en série par des machines. Il tisse également un lien, en s’inspirant sans doute des travaux d’Engels, entre les insurrections médiévales et la révolution prolétarienne à venir. Dans son ouvrage Le Rêve de John Ball, publié en feuilleton entre 1886 et 1887 dans le journal socialiste Commonweal, il décrit le voyage dans le temps d’un homme du xixe siècle au xive siècle. Là, il rencontre l’une des figures de la grande révolte paysanne qui a secoué l’Angleterre en 1381, John Ball, qu’il dépeint comme un idéaliste. Si la tentative révolutionnaire du personnage échoue, le narrateur, derrière lequel on devine évidemment Morris, est convaincu que son idéal politique s’accomplira dans un futur qui verra non pas le triomphe de l’industrie, mais bien le retour à une société artisanale et paysanne médiévaliste.

Morris retranscrit ce principe dans Nouvelles de nulle part (1889), utopie se déroulant certes dans le futur, mais décrivant une organisation sociale rejetant le machinisme et revenue à un état de beauté qu’en héritier de Ruskin et en accord avec les positions du préraphaélisme, il assimile au Moyen Âge : « L’Angleterre a été autrefois un pays d’éclaircies parmi les bois et les déserts, avec un petit nombre de villes disséminées, qui étaient des forteresses pour l’armée féodale, des marchés pour le peuple, des centres d’artisans. Elle est devenue ensuite un pays d’immenses et sales boutiques et de plus sales cavernes de jeu, entourées de fermes mal tenues, rongées de misère et mises au pillage par les maîtres des boutiques. Elle est maintenant un jardin où rien n’est pillé, rien n’est abîmé, avec les habitations, hangars, boutiques nécessaires, répandus par tout le pays, le tout soigné, coquet, joli. »

Guild socialism et cathédrales du peuple

Les réflexions morrissiennes inspirent la création en Grande-Bretagne, au début du xxe siècle, du Guild Socialism. Ce courant apparaît notamment avec la publication en 1906 du livre d’Arthur Penty, Restoration of the Guild System, dans lequel l’auteur propose de refonder (et d’adapter) le système des « métiers » médiévaux (ou guilds en anglais) en lieu en place de l’organisation capitaliste du travail. Pour l’auteur, architecte de formation, l’artisanat médiéval, et principalement les arts du bâtiment, ont produit de la beauté et de la vie, là où l’industrie, elle, n’accouche que d’engins de mort : « Le Cuirassé (Dreadnought) symbolise le monde moderne alors que la cathédrale incarne le Moyen Âge » écrit-il ainsi juste après la Grande Guerre dans son ouvrage Post Industrialism (1922). Filant la métaphore du chantier de construction, la guilde médiévale (à la différence d’une organisation moderne où la division du travail impose, selon Penty, une hiérarchie stricte), en regroupant en son sein tous les corps de métiers, permet « que les arts soient la possession commune du peuple » et rend « la beauté aussi inévitable et coutumière que ne l’est aujourd’hui la laideur » comme il l’écrit dans la très influente revue de gauche The New Age en 1914. Le Moyen Âge, ou du moins sa vision fantasmée, reste ainsi au coeur du militantisme d’Arthur Penty, au point qu’il en vient à souhaiter que le socialisme devienne « médiévaliste ».

Les réflexions du Guild Socialism ne se limitent toutefois pas à ses articles, mais inspirent également des penseurs comme l’économiste G.D.H. Cole (1889-1959). Le courant exerce aussi une certaine influence dans le mouvement ouvrier britannique, ses membres fondant ainsi en 1915 la National Guilds League. Toutefois, le triomphe, en 1917, du bolchévisme et d’une vision autoritaire, centralisée et industrialiste du socialisme, donne à l’école de pensée de Penty un brutal coup d’arrêt au début des années 1920. L’idéalisation de l’artisanat médiéval reste néanmoins, pendant longtemps, une constante dans la culture ouvrière et les courants progressistes – notamment celui associé à la construction des cathédrales, qui est censé exprimer le génie créatif du peuple. L’Humanité du 9 octobre 1911 rapporte ainsi les propos de Victor Renard, secrétaire de la Fédération du textile de la CGT, qui compare la toute nouvelle maison syndicale de Lens à une « cathédrale ouvrière » dressée « devant le patronat, devant les sociétés capitalistes ». Vingt-cinq ans plus tard, un journaliste de Regards, mensuel proche du Parti communiste français, en pleine période de Front populaire, tisse un lien entre la cathédrale d’Amiens et la charte votée dans la même ville en 1906, qui sert encore aujourd’hui de référence au syndicalisme. On retrouve un propos similaire en 1938 dans Les Bâtisseurs, film réalisé par Jean Epstein à la demande de la Fédération nationale des travailleurs du bâtiment, affiliée à la CGT, qui s’ouvre sur un dialogue de deux ouvriers perchés sur les échafaudages des travaux de restauration de la cathédrale gothique Notre-Dame de Chartes. « C’est les curés qui l’ont faite ? » demande le premier ; « Mais non c’est le peuple », lui répond son compagnon, alors qu’une suite de plans montre toutes les facettes de l’édifice, avant de conclure : « À cette époque-là […] une cathédrale, c’était beaucoup plus qu’une simple église. […] On y faisait des réunions, on y faisait même du théâtre. C’était, comme une maison du peuple. »

Cette idée a la vie dure. Présentant en 1980 Le Temps des cathédrales pour la chaîne de télévision française Antenne 2, l’historien Georges Duby qualifie lui aussi les vastes églises gothiques de « maisons du peuple ». Celles-ci, en préfigurant les bourses du travail, les MJC, voire des mairies de la République sociale et laïque, sont donc devenues dans l’imaginaire médiévaliste progressiste le pôle opposé des châteaux, de ces bastilles qu’il faut continuer de prendre.

Bibliographie

Audra-André, Valérie, « De l’utopie à la praxis : William Morris et le Guild Socialism », Revue française de civilisation britannique, vol. 1, n° XIII, 2004.

Kaufman, Amy, « Our Future is our Past: Corporate Medievalism in Dystopian Future », Studies in Medievalism, n° 22, 2013.

Voir aussi : William Morris, Nationalisme, Obscurantisme