Postapocalyptique

William Blanc

Le Moyen Âge symbolise, pour les tenants de la modernité, son envers absolu. Pour eux, l’effondrement de celle-ci provoquerait la fin d’un mouvement allant de l’avant vers le progrès et, mécaniquement, le retour en arrière vers une seconde époque féodale synonyme le plus souvent d’obscurantisme ou de violence. Aussi, dès que des romanciers se sont mis à imaginer une société survivant à une catastrophe planétaire, beaucoup lui ont donné des caractéristiques médiévalistes. L’une des oeuvres fondatrices de ce que l’on appellera par la suite le genre postapocalyptique, Londres engloutie (1885) de Richard Jefferies, décrit ainsi une Angleterre revenue à un Moyen Âge où règnent de petits potentats locaux brutaux, situation que l’on retrouve par exemple dans le cycle Fondation d’Isaac Asimov (commencé en 1942) à une échelle galactique cette fois. Pareillement, le héros du Nuage pourpre (1901) de M.P. Shiel, dernier survivant masculin de l’espèce humaine, finit par sombrer dans la folie et par s’habiller avec des atours orientalistes, ce qui, dans l’esprit d’un Britannique du début du xxe siècle, équivaut à un retour à une primitivité toute médiévale. La nature même de la catastrophe évoque parfois une imagerie médiévaliste. Dans Der Untergang der Stadt Passau (« La chute de la ville de Passau », 1975) de Carl Amery, l’humanité est ravagée par un fléau qui rappelle, en plus virulente, la Peste noire du xive siècle, la forçant de nouveau à adopter des moeurs féodales.

Le Moyen Âge des fictions postapocalyptiques est souvent synonyme de barbarie. Celle-ci peut toutefois prendre plusieurs formes. Dans Hymne (1938) d’Ayn Rand, la société est dominée par un conseil, dont l’imagerie renvoie à l’Inquisition, qui a fait régresser la technologie au point que l’humanité ne sait même plus se servir de l’électricité. Le totalitarisme, souvent comparé à un régime féodal et à la barbarie des premiers siècles du Moyen Âge par les démocraties occidentales (les armées du IIIe Reich sont ainsi régulièrement dépeintes comme une horde de Huns), fait craindre que le triomphe de pareilles dictatures n’entraîne une régression technologique et sociale, comme c’est le cas dans les romans uchroniques de la série Le Monde de la Terre creuse (1988-1991) d’Alain Paris. Pareillement, le cycle d’Hawkmoon (1967-1975) de Michael Moorcock décrit une Europe plongée dans une nouvelle époque médiévale ravagée par des hordes de guerriers en armures dont la sauvagerie est symbolisée par leurs casques représentant des animaux. L’association entre le Moyen Âge postapocalyptique et une humanité régressant dans la bestialité se retrouve d’ailleurs dans plusieurs oeuvres, comme la bande dessinée Le Neuvième Jour du diable (1986) de Didier Convard ou Les Fables de l’Humpur (1999) de Pierre Bordage.

Face à cette barbarie médiévaliste, les auteurs usent logiquement d’autres éléments tirés du Moyen Âge pour préserver ce qui reste de la civilisation. Nombre d’oeuvres postapocalyptiques mettent ainsi en scène la refondation d’un ordre de chevalerie dans un futur dévasté, comme le comics Atomic Knights (1960). Le roman Un cantique pour Leibowitz (1959) de Walter M. Miller se concentre sur la vie d’une abbaye après un holocauste nucléaire, dans laquelle les moines sauvegardent le reste des connaissances humaines. Le bâtiment symbolise ici un Moyen Âge presque rassurant parce qu’immuable, alors que la modernité, à force de changements trop violents a fini par s’autodétruire. Cette imagerie se retrouve incarnée cette fois dans le château où se réfugient, après une guerre atomique, les héros du roman Malevil (1972) de Robert Merle. Pareillement, c’est dans la forteresse royale de Vincennes, construite au xive siècle, que s’abritent les protagonistes du Club des punks contre l’apocalypse zombie (2016) de Karim Berrouka pour se protéger d’une invasion de morts-vivants, mais aussi des tenants de l’ordre capitaliste d’avant l’effondrement.

Pour ceux qui portent un regard critique sur la modernité, le monde postapocalyptique n’est en effet pas un objet de crainte, mais il incarne plutôt un retour désirable à la nature dont auraient été proches les hommes et les femmes des temps médiévaux. Londres engloutie inspire par exemple au romancier préraphaélite et militant socialiste William Morris son utopie médiévaliste des Nouvelles de nulle part (1890) : « Je n’ai pas foi, explique-t-il ainsi dans une lettre du 13 mai 1885 à Georgiana Burne-Jones, dans le futur de la “civilisation” que je sais être condamnée à la destruction […] et je me console souvent à l’idée d’un monde de nouveau barbare. »

Dans les années 1970, alors que la jeunesse occidentale rejette la société industrielle et se fascine pour les romans de J.R.R. Tolkien, Ralph Bakshi réalise le dessin animé Les Sorciers de la guerre (1977) qui décrit un monde postapocalyptique où la magie et les créatures féeriques sont revenues peupler la Terre après un conflit nucléaire dévastateur. Dans ce long-métrage, les antagonistes principaux sont ceux qui redécouvrent l’ancienne technologie militaire et tentent de l’utiliser à des fins sordides, au risque à nouveau de détruire le monde. Sans avoir un propos aussi militant, beaucoup d’oeuvres de fantasy ultérieures mettent en scène un nouveau Moyen Âge qui n’est plus associé à une période obscure, mais à un univers merveilleux où la nature a repris ses droits sur la culture. Le cycle de Shannara (commencé en 1977) de Terry Brooks, Ariel (1983) de Steven R. Boyett ou Le Loup dans l’ombre (1987) de David Gemmell, s’inscrivent tous dans ce mouvement. Dans une forme de mise en abyme, le cycle Emberverse de S.M. Stirling (2004-2018) dépeint lui un univers postapocalyptique où les plus à même de s’adapter sont les fans de fantasy ou les adeptes de reconstitution historique.

Ce type de discours ne se limite d’ailleurs pas au champ littéraire. En France, depuis 2019, les collapsologues proches des milieux écologistes radicaux se réunissent autour d’une revue appelée Yggdrasil, en référence à l’arbre de la mythologie nordique qui, selon leur interprétation, survit à l’apocalypse du Ragnarök tel qu’il est narré dans les Eddas. Comme ils l’expliquent eux-mêmes : « La légende raconte qu’après le grand cataclysme, Yggdrasil, symbole de l’éternité, survivra. […] Vivre avec les catastrophes et avec les mauvaises nouvelles qu’elles charrient, n’est pas qu’une histoire de fin du monde. Pour beaucoup, c’est une opportunité pour se rassembler, retrouver confiance […] et imaginer ensemble d’autres modes d’organisation et de possibles horizons. » Désormais, dans une société qui voit la modernité se diriger vers une crise écologique sans précédent, le Moyen Âge d’après l’effondrement apparaît moins comme un désastre que comme un horizon.

Bibliographie

Duret, Christophe, Le Goût pour le Moyen Âge dans les fictions postcatastrophiques contemporaines : une lecture mésocritique, thèse de doctorat, Université de Sherbrooke, 2019.

Sturtevant, Paul, « A Grail or a Mirage ? Searching the Wasteland in The Road Warrior », in Harty Kevin (dir.), The Holy Grail on Film. Essays on the Cinematic Quest, Jefferson, McFarland, 2015.

Voir aussi : Nature, Obscurantisme, Peste noire