Poésie
Les poètes romantiques, les modernistes et les contemporains regardent souvent la période médiévale comme un lieu irréel et utopique vers lequel la création poétique devrait se tourner pour interroger les raisons de sa propre existence. Des romantiques anglais aux poètes extrême-contemporains en passant par les modernistes anglo-américains et brésiliens, les poèmes, les langues et les histoires du Moyen Âge permettent un questionnement sur l’avenir de la poésie, comme si cette période était le présent éternel de cette forme de création. Cela revient à conférer au poème un rapport d’immédiateté au monde, à penser la langue de sa composition comme toujours absolument nouvelle, à l’instar de la poésie médiévale.
Un enjeu romantique
La poésie romantique fait naître une nouvelle façon de concevoir le geste poétique : dire le présent en poésie comme si la tradition poétique occidentale n’avait pas existé. Les Lyrical Ballads (1798) de William Wordsworth et de Samuel Taylor Coleridge scellent ainsi dès leur titre une union entre le mouvement romantique anglais et le Moyen Âge sous le mode d’un rapport nostalgique. James Macpherson avait ouvert la voie d’un profond intérêt pour la philologie médiévale en composant en anglais des poèmes présentés comme légendaires et fictivement collectés dans les Highlands (Écosse), réunis sous le titre des OEuvres d’Ossian (1761-1765). En 1765, Thomas Percy avait également fait paraître un recueil de ballades médiévales, Reliques of Ancient English Poetry, qui connut de nombreuses rééditions tout au long du xixe siècle, contribuant à nourrir l’imaginaire médiéval du siècle. L’oeuvre contient une version de la ballade de « Robin des Bois et Guy de Gisborne », précédée par un texte dans lequel Percy cite The Annales of England de l’historien « antiquaire » du xviie siècle John Stow pour décrire la période historique qui vit naître la légende de Robin des Bois. La ballade de Sir Lancelot du Lake se trouve dans le livre II de la première série des Reliques, que Percy consacre aux ballades ayant servi de matériau à certaines pièces de Shakespeare (Book the Second, Containing Ballads that Illustrate Shakespeare), reconnaissant au passage à celui-ci un rôle de passeur. Ces Reliques, qu’allait populariser l’époque romantique, sont introduites par Percy lui-même, dans son Essay on Ancient Minstrels in England (1767), qui décrit la figure des poètes (scaldes, bardes, ménestrels et troubadours) qui, au Moyen Âge, chantaient leurs compositions au son de la harpe pour animer l’auditoire des cours dans lesquelles ils résidaient.
Ces ballades médiévales qui, depuis la seconde moitié du xviiie siècle, faisaient l’objet d’un engouement auprès des lecteurs anglophones, marquent le début d’une évolution des formes de la poésie anglaise. Compositions exhumées d’un passé lointain, les histoires de gentes dames et de vaillants chevaliers authentiquement amoureux opèrent un changement dans les goûts des poètes et des lecteurs ; la ballade devient la forme privilégiée des poètes romantiques anglais. Il s’agit à la fois d’une revendication et d’un renouvellement de la tradition poétique médiévale, la ballade anglaise comme celle de tradition germanique (chez Bürger, Herder ou Goethe par exemple) n’ayant que peu à voir avec la forme extrêmement complexe de la tradition lyrique médiévale. La ballade dans ses acceptions occitanes, toscanes ou en langue d’oïl, est en effet suffisamment savante pour que Dante lui reconnaisse, pour sa noblesse et sa beauté, une place entre la canzone et le sonnet dans le De vulgari eloquentia (livre II, écrit vers 1304). Mais lorsque les littératures anglaise et allemande la reprennent au xixe siècle, il s’agit désormais d’une forme populaire colportée par les chapbooks (livres de colportage).
L’immédiateté de la ballade s’oppose à l’artificialité de l’esthétique néo-classique selon deux voies : la naturelle et la surnaturelle, toutes deux liées au rapport supposé que les populations médiévales des régions du Nord entretenaient avec le monde au Moyen Âge. L’enjeu d’un retour imaginaire au Moyen Âge est alors pour les poètes celui d’un retour à l’enfance de l’humanité, à un âge du monde où la raison n’a pas encore bridé l’imagination. Ainsi la poésie devient-elle non seulement le lieu de l’expression des sentiments, mais également celui d’un contact retrouvé avec la magie de la nature. Un exemple de cette double voie empruntée par la poésie est donné par les Lyrical Ballads. Expliquant, dans Biographia Literaria (1817), le rôle que Wordsworth joua dans la composition des poèmes du recueil, Coleridge écrit que ce dernier, en poète de la nature, s’attachait à « donner le charme de la nouveauté à des choses de tous les jours », à produire un effet de défamiliarisation « éveillant l’attention de l’esprit de la léthargie de l’habitude, pour le tourner vers la joliesse et les merveilles du monde devant nous », tandis que lui-même travaillait à faire surgir « des personnes et personnages surnaturels, ou à tout le moins romantiques ». À Wordsworth, donc, la poésie de la nature et de son caractère merveilleux, à Coleridge le surnaturel. Le poème « Kubla Khan », écrit en 1797 et paru en 1816, dans lequel Coleridge décrit la merveilleuse demeure de l’empereur mongol à Xanadu, invoque l’apparition surnaturelle d’une créature imaginaire qui avait déjà habité les rêveries du poète : une demoiselle jouant de l’instrument mythique du Moyen Âge anglais, le dulcimer.
La même veine créatrice de surnaturel puise son inspiration dans des compositions en langues étrangères qui sont publiées en traduction sur la scène littéraire anglaise dès 1782. Plusieurs traductions paraissent ainsi – celle de Walter Scott est célèbre – de la ballade intitulée Lenore, que Gottfried August Bürger avait publiée dans l’Almanach des Muses de Göttingen (1774). Bürger, membre du groupe littéraire baptisé Hainbund (la « Ligue du bosquet »), contribue au développement du goût allemand pour le chant populaire, le Volkslied, dont la ballade est l’expression poétique la plus accomplie. La chevauchée fantasmagorique que Lenore accomplit la nuit à travers bois et prairies est, parmi d’autres exemples, un motif médiéval très probablement puisé dans la tradition perçue comme anglo-saxonne. En effet, Bürger a été particulièrement marqué par Sweet William’s Ghost, ballade qu’Herder, dans son essai sur Ossian intitulé Ossian et les chants des peuples anciens (1773), a traduite de l’anglais à partir de la version publiée par Percy.
Le motif de la course forcenée de l’amant conduisant à la mort est repris par Goethe, dans un poème inséré dans Claudine von Villa Bella de 1776, « Es war ein Buhle », qui fait référence à Lenore ; quant à ceux de la chevauchée mortelle et de l’amoureuse éconduite, ils sont également présents dans la ballade du Roi des Aulnes (1782). Goethe a lu l’histoire du roi des elfes dans le recueil intitulé Volkslieder (1778), où Herder traduit librement, sous le titre de Erlkönig, la célèbre ballade médiévale Elveskud qui, elle, est d’origine scandinave. Les elfes deviennent ainsi des aulnes et le thème féerique rebondit encore, des décennies plus tard, au temps du Crépuscule celtique de W.B. Yeats, comme dans le poème « The Stolen Child » (1889).
Au début du xixe siècle, deux ballades médiévales inspirent la composition de La Belle Dame sans merci de John Keats datant de 1819 (et 1820 pour une version ultérieure). Le poème contient, dans le titre, une référence à la ballade d’Alain Chartier, La Belle Dame sans mercy (1424), mais il reprend structure et motif de la ballade populaire Thomas Rymer. Une version de cette légende se trouve dans le recueil de Walter Scott Minstrelsy of the Scottish Border, paru pour la première fois en 1802 et réunissant des ballades médiévales anglo-écossaises et d’autres plus modernes. La légende, qui inspire encore W.B. Yeats dans Les Errances d’Oisin (1889) qui fait dialoguer Oisin (Ossian) avec saint Patrick sur le thème de la christianisation de l’Irlande, raconte que la reine des elfes, dans une robe de soie vert émeraude, apparaît à Thomas et lui demande de le suivre dans le royaume des elfes. Comme le chevalier de la ballade de Keats, Thomas n’a pas la liberté de revenir de son voyage.
Des préraphaélites au xxe siècle
La Belle Dame sans merci (1819, 1820), The Eve of St. Agnes (1820) de Keats et The Lady of Shalott (1833 et 1842) d’Alfred Tennyson sont des références privilégiées des peintres et poètes préraphaélites, qui prônent un retour à l’expression poétique et picturale d’avant la Renaissance. Ainsi, Dante Gabriel Rossetti présente et traduit en anglais les poètes italiens du Moyen Âge dans une anthologie intitulée The Early Italian Poets from Ciullo d’Alcamo to Dante Alighieri (1100-1200-1300) in the Original Metres, Together with Dante’s Vita Nuova (1861). Ce travail nourrit l’imaginaire de l’artiste qui compose et peint en donnant voix aux préoccupations qui auraient, selon lui, animé la scène poétique médiévale italienne. L’épouse du poète, Elizabeth Siddal, qui fut sa Béatrice, devient le sujet des toiles du poète et des poèmes du peintre – selon la formule célèbre de Rossetti « la plus noble peinture est un poème peint » –, adaptation préraphaélite du thème médiéval toscan selon lequel le poète reconnaît en la dame aimée l’image d’un dessin qu’il porte dans l’âme (dans une référence au Philèbe de Platon). Le rapport que Rossetti entretient avec le Moyen Âge est triple : philologue et traducteur passionné, il transpose l’imaginaire médiéval toscan de son objet d’étude dans sa poésie et sa peinture, et fait de sa vie une oeuvre d’art d’inspiration médiévale. Non seulement il raconte d’une façon nouvelle les faits et légendes du Moyen Âge italien, mais il fait aussi revivre Dante, ses amis et son amour comme des personnages de ses poèmes (Dante at Verona, vers 1852 ; The Portrait, 1869).
Ezra Pound, qui revendique l’héritage de Rossetti dans son rapport au Moyen Âge toscan, incarne lui aussi le personnage du philologue médiéval que nous retrouvons, dans le Canto XX (1924-1928), lorsqu’il se rend à Fribourg-en-Brisgau pour interroger « old Lévy » au sujet du manuscrit « settant’uno R. superiore » de la Bibliothèque ambrosienne de Milan. Pound présente et traduit Guido Cavalcanti (poète florentin du xiiie siècle) en anglais à plusieurs reprises et pendant de longues décennies d’efforts acharnés. Dans les années qui précèdent la première édition de ce travail, Sonnets and Ballate (1912), Pound se consacre à une série d’expériences poétiques vouées à transposer ce travail de philologue en poésie. Personae (1909) est, par exemple, composé de monologues dans lesquels le poète incarne tour à tour de célèbres troubadours, comme Bertran de Born, Peire Vidal, Arnaut de Mareuil. Pound prête sa voix aux célèbres figures du Grand Chant (c’est-à-dire l’ensemble des compositions des troubadours) qui, s’exprimant en anglais, miment le rythme et la phonétique de l’occitan. Ainsi, le poète réussit à réaliser l’effet par lequel en poésie « tous les âges sont contemporains », comme il l’écrit dans la préface de The Spirit of Romance (1910). Dans ce recueil d’essais, Pound compose le canon de l’imaginaire médiéval moderniste. S’y trouvent, d’Arnaut Daniel à Camões, en passant par les troubadours, Dante et Villon, autant de références d’un Moyen Âge que l’oeuvre de Pound éclaire d’un jour nouveau.
Augusto de Campos, figure emblématique de la poésie brésilienne, fondateur en 1952 avec son frère Haroldo et Décio Pignatari de la revue Noigandres (le titre constitue d’ailleurs une référence à un hapax d’Arnaut Daniel cité par Pound dans le Canto XX), traduit pour sa part en portugais les troubadours, Dante et Cavalcanti (Mais provençais : Raimbaut e Arnaut, 1982 et Invençao : de Arnaut e Raimbaut a Dante e Cavalcanti, 2003). Comme dans le cas de Pound, ces traductions ont une valeur fondatrice pour la création d’un imaginaire poétique, celui des deux frères de Campos, qui font de la référence médiévale un élément central de leurs compositions. Un exemple particulièrement saisissant est l’usage de la matière médiévale que fait Haroldo de Campos dans les Galaxies (1984).
Performances contemporaines
Sur ces dernières décennies, Jacques Roubaud est (d’une certaine manière) à la poésie française ce que Pound est à la poésie en langue anglaise. Comme ce dernier, il a étudié le Moyen Âge en philologue et traducteur, en particulier le Grand Chant auquel il consacre une anthologie, Les Troubadours (1971) et un ouvrage critique de référence, La Fleur inverse (1986). En tant que membre de l’Oulipo, Roubaud participe à une installation artistique à l’abbaye de Fontevraud, Le Livre d’Aliénor (2014), à l’endroit même où le gisant de cette reine (petite-fille de Guilhem IX d’Aquitaine, qui composa le vers de pur néant, de dreyt nien) la représente tenant contre sa poitrine un livre vide. Ce vide inspire à Jacques Roubaud, Michèle Audin, Valérie Beaudouin, Marcel Bénabou, Frédéric Forte, Paul Fournel, Ian Monk et Jacques Jouet, des lectures des textes médiévaux et des compositions nouvelles sur leur modèle, constituant un ensemble de 31 poèmes en occitan, français et anglais, partagés en trois groupes correspondant aux motifs de la vie d’Aliénor : les chants des troubadours, la Bible et la matière de Bretagne.
Enfin, la poétesse franco-norvégienne d’expression anglaise Caroline Bergvall et le poète italien Lello Voce incarnent les formes les plus contemporaines du médiévalisme en poésie. L’une fait revivre le potentiel expressif de la langue de Chaucer et de la tradition poétique norroise dans Drift (2014) et le rapport du troubadour à la nature dans la performance intitulée Raga Dawn (2016). Lello Voce et Frank Nemola ressuscitent la tradition orale du chant des troubadours en traduisant en italien La Fleur inverse de Raimbaut d’Orange (vers 1140-1175). La célèbre canso est transposée en une composition absolument moderne dans laquelle la voix de Voce est accompagnée par la musique du célèbre trompettiste sarde Paolo Fresu, dans une édition sonore intitulée Il Fiore inverso (2016).
Bibliographie
Backès, Jean-Louis, Le Poème narratif dans l’Europe romantique, Paris, PUF, 2003.
Burle, Élodie, Gally, Michèle, Manzari, Francesca (dir.), Modernités des Troubadours, Aix-en-Provence, Presses de l’Université de Provence, 2018.
Buffard-Moret, Brigitte, Demaules, Mireille (dir.), La Ballade, histoire et avatars d’une forme poétique, Paris, Honoré Champion, 2020.
Voir aussi : Brésil, Italie, Peinture, Troubadours