Philologie

Christopher Lucken

Dans la brève histoire de la linguistique sur laquelle débute son Cours de linguistique générale (1915), Saussure situe la philologie entre la grammaire et la linguistique. Certes, précise-t-il, « il existait déjà à Alexandrie une école “philologique”, mais ce terme est surtout attaché au mouvement scientifique créé par F.A. Wolf à partir de 1777 et qui se poursuit sous nos yeux ». En outre, « la langue n’est pas le seul objet de la philologie » ; celle-ci « veut avant tout fixer, interpréter, commenter les textes ; cette première étude l’amène aussi à l’histoire littéraire, des moeurs, des institutions, etc. ; partout elle use de sa méthode propre, qui est la critique ».

D’origine grecque, le terme de « philologie » désigne l’amour qu’on éprouve pour le logos, soit pour tout ce qui relève du langage et qui s’exprime à travers lui. Dans la mesure où le savoir était transmis de façon privilégiée sous forme écrite, ce terme désignait à l’époque antique le goût des études et de l’érudition qui caractérise ce lettré qu’était alors tout savant. À la Renaissance, la philologie est principalement constituée par les travaux consacrés aux lettres classiques et aux connaissances héritées de l’Antiquité gréco-latine. Elle s’étend au cours du xviiie siècle aux langues et aux cultures nationales issues du Moyen Âge et s’impose au xixe siècle comme la discipline chargée de régir, pour chaque pays ou chaque aire linguistique, les procédures permettant d’étudier et de décrire de façon scientifique les langues et les littératures anciennes.

Comme le note Saussure, la philologie entend tout d’abord fixer les oeuvres du passé. Celles du Moyen Âge ayant été copiées dans des manuscrits le plus souvent postérieurs à leur date de composition et pouvant présenter un nombre plus ou moins important de variantes, il faut non seulement apprendre à les lire (grâce à la paléographie), mais aussi en établir le texte avant de l’éditer. Diverses méthodes seront élaborées pour cela. Celle définie par Lachmann dans la première moitié du xixe siècle se fonde sur l’inventaire, la description (grâce à la codicologie) et le classement en familles de tous les manuscrits connus (au moyen d’un stemma codicorum). Cela permet de choisir les meilleures leçons (notamment sur la base des fautes communes) et de reconstruire un texte se rapprochant le plus possible de l’archétype ou de l’original. Devant les difficultés suscitées par cette méthode et ses présupposés, d’autres (comme Joseph Bédier dans le premier tiers du xxe siècle) préfèrent éditer le manuscrit qui paraît meilleur, quitte à en corriger les fautes évidentes à l’aide des autres témoins de la tradition manuscrite. On cherche aussi (avec Paul Zumthor et la New Philology à partir des années 1970) à mettre en valeur la mouvance des textes médiévaux et les interventions de scribes qui n’hésitent pas à réécrire et à modifier les textes qu’ils transcrivent en s’en faisant à leur tour les auteurs, et en donnant ainsi plusieurs versions d’une « même » oeuvre.

Les textes du Moyen Âge ayant été rédigés dans des langues qui ne sont plus d’emblée compréhensibles aujourd’hui, la philologie se charge aussi de les décrire, d’en tracer l’évolution et d’en établir les règles grammaticales. Elle est encore amenée à les comparer et à préciser les filiations et les liens éventuels qu’elles peuvent entretenir – regroupant par exemple dans une même famille les langues romanes issues du latin. Ce sera plus précisément le rôle de la grammaire comparée (incarnée notamment par le Système de la conjugaison du sanscrit publié en 1816 par Bopp), qui espère remonter jusqu’à l’origine des langues connues (en particulier à l’indo-européen) et accéder ainsi à l’état premier de la culture humaine.

Il ne suffit pas, cependant, d’établir l’édition définitive d’un texte et de connaître sa langue et son lexique pour en assurer la compréhension. Il faut encore le commenter et l’interpréter afin d’en préciser le sens. Cela demande d’en connaître en particulier les caractéristiques formelles (par exemple, la structure métrique et les procédés stylistiques), le genre littéraire, le contexte historique et culturel afin d’identifier ce qui est dû aux événements, aux institutions, aux moeurs ou aux croyances du moment, les relations ou les filiations qu’il entretient avec d’autres textes (dans le cadre notamment d’une histoire littéraire), ou les influences qu’il a pu subir ou exercer.

Chargée de décrire les langues qui servaient de fondements aux identités nationales et d’établir le corpus de textes à même de témoigner de leur passé prestigieux, la philologie a joué en Europe un rôle politique important au cours du xixe siècle. En témoignent par exemple les débats consacrés à l’origine, à la composition et à l’édition d’une Chanson de Roland chargée d’incarner le poème épique emblématique de la nation française. Il s’agit à chaque fois de légitimer une communauté nationale et linguistique sur la base d’une langue et de textes dont on aura assuré en toute rigueur l’existence.

De nombreuses publications et différentes institutions ont contribué à l’instauration de cette discipline : soit, pour s’en tenir à la philologie romane, des ouvrages comme la Grammaire comparée des langues de l’Europe latine avec la langue des troubadours de Raynouard (1816-1821) et la Grammatik de Diez (1836), des revuescomme la Romania (1872), la Zeitschrift für romanische Philologie (1877) et les Studi di filologia romanza (1883), des institutions scolaires comme la section des sciences philologiques et historiques de l’École pratique des hautes études de Paris (1869), et des sociétés savantes comme la Société des anciens textes français (1875).

La philologie a souvent été contestée depuis le début du xxe siècle par d’autres disciplines, comme la linguistique (pour l’étude de la langue), la sémiotique, le New Criticism ou la théorie littéraire (pour l’interprétation des textes). Saussure lui reprochait de s’attacher « trop servilement à la langue écrite » et d’oublier « la langue vivante ». On lui préfère une approche qui, plutôt que de se focaliser sur l’origine d’une oeuvre, s’ouvre à ses nombreuses réécritures – passées ou à venir – et donne ainsi aux lecteurs un rôle décisif dans son actualisation et son identité même. Demeure néanmoins cette méthode « critique » dont Saussure dit qu’elle lui est propre et qui invite à ne pas projeter dans les textes des idées préconçues et à lire autre que soi-même.

Bibliographie

Jansen, Katherine L. (dir), « The New Philology », Speculum. A journal of Medieval Studies, vol. 65, n° 1, 1990.

Turner, James, Philology. The Forgotten Origins of the Modern Humanities, Princeton, Princeton University Press, 2014.

Varvaro, Alberto, Première leçon de philologie, Paris, Classiques Garnier, 2017 [2012].

Voir aussi : Médiévalisme (concept), Nationalisme, Reconstitution, Roland