Peste noire

Aude Mairey

La peste noire qui s’est abattue sur l’Occident à partir de la fin de l’année 1347 a anéanti entre 40 et 60 % de la population en cinq ans. Elle marque le début de la deuxième grande pandémie de peste – la première, appelée « peste justinienne » a sévi aux vie-viiie siècles en Europe et dans l’empire byzantin ; la troisième a ravagé l’Asie entre le milieu du xixe et le début du xxe. Cette deuxième pandémie, qui s’est étendue bien au-delà de l’Europe, ne s’est éteinte qu’au début du xviiie siècle, et les « retours » de peste ont été nombreux à la fin du Moyen Âge, mais aussi durant toute l’époque moderne, par exemple à Milan en 1576 et en 1630, à Londres en 1665 ou à Marseille en 1720, provoquant chaque fois des dizaines, voire des centaines de milliers de morts. Les célèbres tenues des médecins avec leurs masques en forme de bec ne datent d’ailleurs que du xviie siècle, et non de l’époque médiévale. Quant à l’expression « Mort noire » (Black Death), utilisée dans de nombreux pays (même si les Français préfèrent « peste noire »), elle apparaît timidement au xvie siècle, mais n’est popularisée qu’au xixe, l’adjectif « noir » renvoyant au sens figuré du latin nigra, « horrible ».

Depuis quelques années, les recherches sur la peste ont progressé de manière exponentielle grâce aux paléosciences, à commencer par la paléogénétique qui a permis de séquencer le génome du bacille Yersina pestis, du nom de son découvreur Alexandre Yersin en 1894, et de montrer qu’il était bien à l’origine des trois grandes pandémies. Et l’on est certain aujourd’hui que la peste noire s’est développée en Asie centrale par le biais de rongeurs (marmottes puis rats) et des puces qui les accompagnaient, probablement en raison d’une modification des conditions climatiques, et qu’elle s’est d’abord propagée au sein des territoires dirigés par les Mongols via, notamment, les routes commerciales. La légende d’une proto-guerre bactériologique, selon laquelle l’armée de la Horde d’or, qui assiégeait le comptoir génois de Caffa, au bord de la mer Noire en 1347, ravagée par la maladie, aurait jeté des cadavres par-dessus les murs avant de lever le siège, est sans doute fausse, d’autant qu’elle n’est évoquée que par une unique source italienne. Mais elle a nourri la métaphore meurtrière et guerrière de la peste, qui hante encore notre imaginaire contemporain, comme en témoigne une partie des recherches actuelles, axées contre le bioterrorisme, et ce d’autant plus que la peste n’a pas disparu – elle reste endémique et resurgit parfois, comme à Madagascar en 2017. Malgré ces avancées récentes, les chercheurs n’ont pas encore vraiment réussi à expliquer la phénoménale vitesse de propagation de la peste du xive siècle.

Une épidémie exemplaire

C’est peut-être pour cela que les parallèles avec la pandémie de Covid-19, « étrange fracas de l’irruption du présent dans le passé » selon l’expression de l’historien Patrick Boucheron, ont été si nombreux. Un exemple parmi mille autres : fin avril 2020, le directeur général de la Santé publique, Jérôme Salomon, a déclaré que « [d]ans l’histoire, [l’épidémie due au Covid-19] peut être comparée à la pandémie de peste de 1347. […] C’est la première fois dans l’histoire du monde que l’ensemble des pays sont touchés en même temps ». Les dégâts de la peste noire, sous ses formes bubonique ou pulmonaire pour l’essentiel (il existe aussi une forme septicémique, moins courante), ne sont pourtant en rien comparables. Mais elle reste l’horizon d’attente ultime des discours et des peurs de toute pandémie comme si, pour un monde moderne, une catastrophe ne pouvait être que médiévale, ou menacer de faire retomber notre société dans un Moyen Âge assimilé à une époque sombre ou à une Apocalypse. Cette peur, qui date de bien avant le Covid-19, s’est nourrie de l’horreur exprimée par certains contemporains : que l’on songe aux vibrantes descriptions de Boccace dans son Décaméron (1353) ou de Guillaume de Machaut dans son Jugement du roi de Navarre (1349) ou encore aux fameuses « danses macabres » qui ont envahi l’Europe au xve siècle. Il en est de même durant l’époque moderne puisque, parmi les oeuvres majeures de la période, se détachent par exemple le Journal de l’année de la peste de Daniel Defoe (1722), qui narre l’épisode de peste survenu à Londres en 1665, entre fiction et livre d’histoire, ou encore le célèbre tableau de Nicolas Poussin intitulé La Peste d’Asdod (1630-1631).

Depuis le xixe siècle, qui est aussi le siècle du choléra et de la tuberculose, la métaphore meurtrière qu’est la peste s’incarne sous différentes formes en littérature et dans les arts. Citons par exemple le roman historique d’Alessandro Manzoni, Les Fiancés, publié pour la première fois en 1827, qui se déroule dans la Lombardie des années 1628-1630 et qui contient une description minutieuse de la peste qui a alors ravagé Milan. Le roman gothique de Mary Shelley Le Dernier Homme (1826), qui narre quant à lui une prophétie selon laquelle le monde sera dévasté par la peste au xxie siècle, est probablement le premier roman dystopique et postapocalyptique ; il trouve son pendant dans La Peste écarlate de Jack London (1912) qui met également en scène un monde futur décimé par une mystérieuse maladie, dans lequel ne subsistent que quelques individus ayant perdu leur passé et leur culture. Et bien sûr, La Peste d’Albert Camus (1947) reste une référence incontournable, d’autant que l’analogie avec le fascisme, relativement claire, a eu un fort retentissement.

Mais, au bout du compte, les oeuvres réellement médiévalistes en lien avec la peste noire proprement dite ne sont pas si nombreuses. Une nouvelle d’Edgar Allan Poe publiée en 1842, Le Masque de la mort rouge, conte l’histoire du prince Prospéro, retranché dans une abbaye médiévale avec sa cour pour fuir une épidémie qui le rattrapera finalement. Cette nouvelle a été adaptée à plusieurs reprises au cinéma, notamment en 1964 par Roger Corman tandis que Fritz Lang s’en est également inspiré pour le scénario d’un film muet sorti en 1919, La Peste à Florence. Le film le plus célèbre sur la peste noire demeure toutefois sans doute Le Septième Sceau d’Ingmar Bergman (1957). La mise en scène de la partie d’échecs entre la Mort et un chevalier revenu des croisades dans un pays frappé par l’épidémie est une réflexion philosophique sur la nature de la mort et l’existence de Dieu, qui se termine par une danse macabre étourdissante. Pour sa part, Le Joueur de flûte de Jacques Demy (1972) est une adaptation de la légende allemande du joueur de flûte de Hamelin qui attire les rats hors de la ville pour les noyer dans la rivière. Cette légende date en fait du xiiie siècle, mais est ici relocalisée en 1349, en lien avec les dates de l’épidémie du xive siècle. Le film interroge notamment la place des minorités par l’intermédiaire d’un vieux médecin juif qui finit sur le bûcher pour avoir tenté de mettre au point un remède contre la maladie. Plus récemment, Peste noire de Christopher Smith (2010), situé au xive siècle en Angleterre, mélange conséquences de l’épidémie et sorcellerie dans le genre du film d’action.

Dans le domaine littéraire, le roman contemporain médiévaliste le plus célèbre est sans doute Un monde sans fin de Ken Follett (2007), dont l’action est située dans la ville fictionnelle de Kingsbridge, et qui est en partie une réflexion sur les capacités d’innovation de l’humanité, en l’occurrence dans le domaine médical. Mais il faut également citer Le Grand Livre de Connie Willis (1992), oeuvre de science-fiction qui met en parallèle une Oxford du futur frappée par une épidémie et une Angleterre médiévale frappée par la peste noire dans laquelle se retrouve coincée une historienne voyageuse du temps ; ou encore La Chronique des années noires de Kim Stanley Robinson (2002), une uchronie selon laquelle la peste de 1347 aurait anéanti la quasi-totalité de l’Europe, laissant place aux luttes acharnées entre la Chine, l’Inde et l’Islam. Là encore, la dimension postapocalyptique est très forte.

La matrice des pandémies apocalyptiques

Comme l’a montré Justine Breton, la peste – ou toute autre forme d’épidémie – apparaît régulièrement dans des séries médiévalistes, mais souvent de manière ponctuelle (par exemple dans la série Vikings, 2013-2020), généralement pour mettre en avant le « côté obscur » du Moyen Âge, en particulier son supposé manque d’hygiène caractéristique d’une société perçue comme « arriérée ». Il en va de même dans certaines fêtes médiévales où se pressent parfois des cortèges de pestiférés (mais aussi de lépreux, autre maladie « médiévale »). Toutefois, un événement inattendu survenu dans World of Warcraft (Blizzard, 2004), l’un des plus célèbres jeux de rôle de fantasy en ligne (MMORPG), a démontré que nos contemporains peuvent avoir des réactions tout aussi « obscures ». Le célèbre épisode du « sang vicié » (ou « peste du sang corrompu »), survenu en 2005 à la suite d’une erreur de programmation, a transformé le monde peuplé d’Azeroth en un vaste charnier, ce qui a suscité l’intérêt de scientifiques qui ont étudié les réactions des joueurs, souvent irrationnelles et parfois franchement égoïstes, face à une épidémie qui s’est propagée en quelques heures.

La peste noire apparaît donc, par bien des aspects, comme la matrice des pandémies apocalyptiques, dans leurs déclinaisons modernes autant que médiévales.

Pourtant, nombre de sources de toutes provenances indiquent que la vie a continué. Il faut souligner que la peste noire n’a pas, comme cela a souvent été dit, fait imploser la société médiévale occidentale. Elle n’a été qu’un facteur parmi d’autres, certes important, des transformations de la fin du Moyen Âge. Elle a, par exemple, contribué à la constitution de véritables politiques de santé publique, traduites par la mise en place de quarantaines (dès 1348 à Venise), prolégomènes d’une société foucaldienne, hygiéniste, sous surveillance – comme si la vraie peste noire avait plus accouché de notre modernité qu’incarné le Moyen Âge obscur et sale du médiévalisme…

Bibliographie

Boucheron, Patrick, « La peste noire », cours au Collège de France, 2021.

Breton, Justine, « Épidémies dans un monde sans science : affronter la maladie dans les séries médiévalistes », in Moez Lahmédi, Kamel Feki (dir.), Virus, épidémies et pandémies dans la littérature, le cinéma et les séries. Imaginaire épidémique, modalités et enjeux, à paraître.

Castex, Dominique, Kacki, Sacha, « Commémorer les épidémies dans un monde changeant : mémorialisation de la peste et autres fléaux infectieux du Moyen Âge à nos jours », L’Espace politique, vol. 2, n° 41, 2020, en ligne.

Voir aussi : Obscurantisme, Postapocalyptique