Perceval

Christophe Imperiali

Le personnage de Perceval naît à la fin du xiie siècle, sous la plume de Chrétien de Troyes, dans Le Conte du graal (entre 1181 et 1191). Il apparaît alors comme un jeune sauvageon, impulsif et irréfléchi, élevé par sa mère loin de toute civilisation, mais qui acquiert toutefois rapidement de hautes qualités chevaleresques. L’épisode central de son parcours est celui où, dans le château du Roi pêcheur, il voit passer devant lui un énigmatique cortège dont les deux objets principaux sont une lance qui saigne et un « graal ». Malgré sa curiosité, Perceval se retient de poser des questions, et ce silence lui sera lourdement reproché par la suite : s’il avait interrogé le roi, apprend-il, il l’aurait guéri et aurait rétabli la fertilité de son royaume, qualifié de « terre gaste ». Pour réparer son erreur, Perceval tente de retrouver le château du graal, mais le texte de Chrétien s’« inachève » avant ce possible retour.

Le mystère que cet inachèvement laisse planer sur l’issue de la quête et sur son sens profond a immédiatement suscité un nombre considérable de continuations, de réécritures et de traductions. On distingue trois grandes branches dans le déploiement historique de cette matière : la branche française commence rapidement à christianiser le récit du Graal, tandis que l’adaptation germanique de Wolfram von Eschenbach (Parzival, vers 1200) oriente la quête vers une forme d’empathie : plutôt que de poser une question portant sur le graal et la lance, comme dans Le Conte du graal, Parzival doit interroger le roi sur le mal qui le ronge. En Angleterre, la Morte Darthur de Thomas Malory (vers 1470, impression 1485) prolonge ensuite la branche française christianisée, mais c’est Galaad qui y apparaît comme le premier quêteur du « Saint-Graal », si bien que le riche développement anglophone de la matière arthurienne travaille très peu la singularité de Perceval.

Au sein de chacune de ces branches, unequestion fondamentale demeure : Perceval mène-t-il la quête à son terme ? Cette interrogation engage des variations radicales dans le profil du personnage : il est parfois le héros d’un récit d’« apprentissage » qui le mène d’une complète naïveté jusqu’au plus haut accomplissement ; mais parfois, son destin le porte à s’enfoncer dans une quête vaine ou une errance sans fin, devenant ainsi le symbole d’une lutte contre la perte de repères et de valeurs.

Après la fin du Moyen Âge, la tradition française a d’abord mis en avant le caractère « plaisant et récréatif » que l’on peut associer au personnage. Cette expression, qui apparaît dans le titre d’une adaptation en prose du Conte du graal datée de 1530, annonce la coloration dominante qui se dégage des « miniatures » consacrées à Perceval dans la Bibliothèque universelle des romans (1775 et 1783) ; elle est encore accentuée dans La Table ronde de Creuzé de Lesser (1811), où Perceval apparaît dans des scènes où sa naïveté est un ressort comique. C’est aussi le cas, bien plus récemment, dans la série Kaamelott (2005-2009) d’Alexandre Astier, où le personnage est surtout présenté comme un sot qui comprend tout de travers, ce qui fait de lui un personnage comique.

Pourtant, cette veine n’a pas été la plus exploitée dans la fortune diachronique de Perceval : c’est souvent, au contraire, la dimension religieuse ou mystique de sa quête qui a été privilégiée. Au moment où le romantisme remet le Moyen Âge au goût du jour, c’est bien cet aspect qui intéresse Hersart de la Villemarqué, dans ses travaux des années 1840 à 1860, lorsqu’il distingue Perceval des autres chevaliers parce que sa quête est de nature sacrée.

Dans un poème de 1918 intitulé « Perceval-Parsifal », Fernand Divoire travaille dès lors la dichotomie creusée au sein du « même » personnage : comment peut-il être à la fois « Perceval », ce jeune homme éclatant de vie et d’insouciance, et « Parsifal », cet être pétri de pitié et de pureté ? C’est que Wagner est passé par là : quelques décennies plus tôt, son opéra Parsifal (1882) a implanté durablement Perceval au coeur de la culture européenne… sous le nom de Parsifal. Plaçant la compassion au coeur de sa lecture, Wagner accentue la bêtise du jeune homme, mais en fait le support d’un autre type de connaissance : un savoir par compassion (Mitleid), qui se révèle en fin de compte bien plus profond que le savoir rationnel qui caractérise les autres personnages du drame.

Se mêlant aux sources médiévales, la relecture wagnérienne contribue à ouvrir une infinité de nouvelles perspectives sur le mythe de Perceval : Julien Gracq, notamment dans Le Roi pêcheur (1948), en est profondément tributaire, lui qui lit ce mythe comme une dramatisation de l’opposition fondamentale entre le maintien de l’ordre établi et le franchissement transgressif. De même, Wagner pave la voie à diverses interprétations où la « terre gaste » apparaît comme image de l’état du monde contemporain, Perceval endossant alors un rôle de possible rédempteur, chez T.S. Eliot (La Terre vaine, 1922), Tankred Dorst (Merlin ou la Terre dévastée, 1981, et Parzival ein Szenarium, 1990) ou Yves Bonnefoy (« L’Acte et le lieu de la poésie », 1959).

C’est en revanche par-delà Wagner, en reprenant contact avec les textes médiévaux, que naissent des interprétations faisant de Perceval le symbole d’une emprise de la langue sur le monde : Perceval le questionneur est tantôt opposé à OEdipe, celui qui répond (chez Claude Lévi-Strauss dans Anthropologie structurale II, 1973), tantôtenvisagé comme le modèle d’une langue qui soit en prise directe avec les choses (Bonnefoy, Le Graal sans la légende, 2013) ; tantôt encore il illustre la force que peut avoir une question juste, posée au bon moment : Simone Weil, dans une lettre à Joë Bousquet, en fait le prototype de l’attention à l’autre, Peter Handke le peint comme un enfantautiste luttant pour rompre le silence (Voyage au pays sonore, ou l’Art de la question, 1989), tandis que David Lodge, plus plaisamment, déplace les enjeux sur un terrain académique en faisant poser une question naïve, mais profonde à son jeune Persse au coeur d’un prestigieux colloque international (Un tout petit monde, 1984).

Du côté du cinéma, on retrouve toute la diversité du personnage, avec des films directement inspirés de Chrétien de Troyes (Éric Rohmer, Perceval le Gallois, 1978), de Wolfram (Richard Blank, Parzival, 1980), de Malory (John Boorman, Excalibur, 1981), ou de Wagner (Daniel Mangrané, Parsifal, 1951 ; Hans-Jürgen Syberberg, Parsifal, 1982). La figure percevalienne imprègne aussi un film comme Stalker d’Andreï Tarkovski (1979, d’après Acardi et Boris Strougatski), sans pourtant y être nommée, tandis qu’au contraire c’est le nom du personnage associé à une quête qui marque le rattachement au patronage de Perceval de Ready Player One (Steven Spielberg, 2018, d’après Ernest Cline) ou du roman de science-fiction Les Masques du réel (Christian Léourier, 1991).

Du jeune sot au rédempteur, du quêteur au questionneur, Perceval ne cesse de réapparaître sous de nouveaux éclairages, porteur de nouvelles questions.

Bibliographie

Groos, Arthur, Lacy, Norris J. (dir.), Perceval/Parzival. A Casebook, New York/Londres, Routledge, 2002.

Imperiali, Christophe, Éloge de la curiosité. Perceval en question, Paris, Classiques Garnier, 2015.

Imperiali, Christophe, En Quête de Perceval. Étude sur un mythe littéraire, Paris, Honoré Champion, 2019.

Voir aussi : Graal, Richard Wagner