Paysan
Si les paysans ont constitué l’immense majorité de la société médiévale, ils sont le plus souvent absents des productions médiévalistes. Cette caractéristique s’explique d’abord par le fait que les textes du Moyen Âge, la plupart diffusés pour l’aristocratie, parlent en fin de compte bien peu du peuple des campagnes et ne lui donnent que très rarement la parole.
On peut toutefois entrevoir la paysannerie dans diverses productions médiévalistes où l’on dépeint leur quotidien sous les traits les plus sombres pour mieux montrer, aux yeux d’un public moderne, la violence attribuée à la société féodale. Dans la version cinématographique du Nom de la rose (1986) par Jean-Jacques Annaud, les fermiers habitant au pied de l’abbaye bénédictine vivent dans la crasse, grognent comme des bêtes plus qu’ils ne parlent et se nourrissent des déchets jetés par les moines qui profitent de leur crainte superstitieuse. Victimes de la tyrannie représentée par le seigneur et son donjon, l’expression des paysans se limite donc à une révolte qui préfigure parfois les révolutions des xviiie et xixe siècles mettant fin aux privilèges féodaux. Cette vision apparaît de manière humoristique dans Sacré Graal ! (1975) des Monty Python où un groupe de fermiers refuse de reconnaître Arthur comme leur souverain et préfère s’organiser en une « commune anarchosyndicaliste ». Mais on la retrouve aussi dans nombre d’oeuvres traitant de Robin des Bois, où les paysans, souvent représentés comme un grand collectif indistinct, s’unissent pour former une préfiguration de la nation et de la démocratie modernes que l’on fait remonter à la promulgation de la Magna Carta de 1215 par Jean sans Terre, lien tracé par exemple dans le film que consacre Ridley Scott en 2010 à l’archer de Sherwood. Dans plusieurs productions réalisées aux États-Unis, les paysans font ainsi écho au peuple américain qui s’est émancipé de la monarchie anglaise.
Dans un même ordre d’idée, dans Les Sept Samouraïs (1954) d’Akira Kurosawa, des héros chevaleresques protègent un village de fermiers contre une bande de guerriers pillards. Une fois leur tâche accomplie, les derniers d’entre eux, devant la tombe de leurs compagnons morts, ne peuvent que constater que les paysans sont les véritables vainqueurs du combat. Cette conclusion doit surtout être analysée comme un commentaire sur le Japon de l’après-guerre qui voit, en même temps que l’abolition de l’aristocratie (le kazoku) qui affirmait fièrement descendre des samouraïs, un gigantesque transfert de terres au bénéfice de la petite paysannerie grâce à la réforme agraire de 1946.
Dans les romans nationaux que se forgent les États au cours du xixe siècle, les jacqueries du Moyen Âge, réelles ou imaginaires, toujours dirigées par un héros, sont aussi relues comme des allégories de la défense du pays face à des envahisseurs étrangers. Les fermiers unis dans l’acte guerrier servent alors à diffuser l’image d’un peuple en armes à une époque où la conscription devient la règle. On retrouve cette idée en France avec le personnage du Grand Ferré, paysan picard ayant participé à la guerre de Cent Ans, mais aussi la série télévisée Thierry la Fronde (1963-1966) ; en Suisse avec Guillaume Tell, popularisé par la pièce de Friedrich von Schiller en 1804 adaptée en opéra par Rossini en 1829 ; en Écosse avec William Wallace (représenté sous les traits d’un fermier, qu’il n’était pas en réalité, dans le film Braveheart en 1995) ; tous confrontés à des envahisseurs (Anglais ou Habsbourg). Ces personnages sont d’ailleurs pourvus d’armes associées aux couches populaires et paysannes : l’épée, trop liée à la figure du chevalier, est rejetée au profit de l’arc pour Robin des Bois, de la hache pour le Grand Ferré, de l’arbalète pour Guillaume Tell ou de la fronde de Thierry de Janville.
Le remembrement et la mécanisation de l’agriculture des Trente Glorieuses poussent les fermiers à l’exode vers les centres urbains et transforment durablement les sociétés rurales dans les pays occidentaux, au point que l’on en vient à craindre La Fin des paysans, titre d’un livre publié en 1967 par le sociologue Henri Mendras. Le fermier médiéval devient alors le symbole de ce monde qui disparaît, que l’on cherche absolument à faire survivre en en retrouvant les traces. Cette volonté, qui s’inscrit en France dans le sillage des luttes au Larzac, débouche en 1975 sur la publication du livre de l’historien Emmanuel Le Roy Ladurie, Montaillou, village occitan, qui, en décrivant la vie d’un bourg de pasteurs ariégeois au xive siècle, rencontre un immense succès. Mais c’est nettement la fantasy qui a le plus popularisé cette image positive d’un monde rural, notamment Le Seigneur des Anneaux (1954-1955) de J.R.R. Tolkien, où le Comté des hobbits est décrit comme une société principalement agricole refusant l’industrie. Cette représentation globalement idyllique d’une communauté qui échappe au temps qui passe renvoie à l’angoisse toute contemporaine, liée au développement des sensibilités écologiques, de voir le monde paysan, désormais assimilé à la nature, définitivement disparaître pour être remplacé par l’agrochimie.
Bibliographie
Beaune, Colette, Le Grand Ferré, premier héros paysan, Paris, Perrin, 2013.
Blanc, William, Winter is Coming. Une brève histoire politique de la fantasy, Montreuil, Libertalia, 2019.
Dickerson, Matthew, Evans, Jonathan, Ents, Elves, and Eriador: The Environmental Vision of J.R.R. Tolkien, Lexington, University of Kentucky Press, 2006.
Voir aussi : Nature, Robin des Bois