Orientalisme
À la fin du xviiie siècle, l’Occident, entrant de plain-pied dans la modernité, s’invente deux opposés, associés à l’irrationnel et à la magie, qui lui permettent de se définir comme une terre de science et d’ordre. Le premier de ces ailleurs, temporel, se situe au Moyen Âge. Le second, géographique, s’incarne dans l’Orient. L’apparition du médiévalisme, l’époque médiévale fantasmée, et de l’orientalisme, ce Levant rêvé comme l’a défini Edward Saïd dans son ouvrage L’Orientalisme. L’Orient créé par l’Occident (1978) sont donc concomitants. Nombre d’auteurs romantiques écrivent ainsi tout autant à propos des châteaux de l’époque féodale que sur les minarets et les contes des Mille et Une Nuits, au point parfois de mélanger ces éléments dans une même oeuvre. Walter Scott parsème d’allusions orientalistes le Moyen Âge qu’il dépeint dans ses récits, que ce soit dans Ivanhoé (1819), ou encore plus dans Le Talisman (1825) qui se déroule durant la troisième croisade. En France, deux ans seulement avant son roman Notre-Dame de Paris (1831), Victor Hugo publie son recueil de poèmes Les Orientales (1829), où il affirme en préface qu’il a « toujours eu une vive sympathie de poète […] pour le monde oriental. […] Là, en effet, tout est grand, riche, fécond, comme dans le Moyen Âge, cette autre mer de poésie. »
On a toutefois pleinement conscience, dès le début du xixe siècle, que l’Orient et le Moyen Âge fantasmés sont des créations littéraires et iconographiques. Pour le critique Jules Janin, ce processus s’explique par l’ambition des auteurs romantiques souhaitant se révolter contre le classicisme de leurs aînés qui aimaient pour leur part imiter l’Antiquité. Il s’en offusque dans un texte publié en 1830 : « On ne se contente plus de refaire, on veut créer quelque chose, et l’on invente, devinez quoi ? Une chose faite depuis des siècles ; on invente le Moyen Âge. Relevez-vous, tourelles, hauts clochers, tombes armoiriées [sic] ! réveillez-vous, paladins et clergé ! […] Après avoir inventé le Moyen Âge, on invente l’Espagne : l’Espagne, Grenade, Cordoue, les Maures […]. Après avoir inventé l’Espagne, on inventa aussi l’Orient, ses villes d’or, ses mosquées, ses harems, la sulamite, le Bosphore, l’opium et l’essence de rose […]. J’oubliais de dire que dans l’intervalle on avait encore inventé les goules, les larves, les gnomes, la salamandre, les vampires. »
Orientaliser le Moyen Âge
Toutefois, un simple conflit de générations ne peut expliquer à lui seul un phénomène double où, d’un côté, on orientalise le Moyen Âge et, de l’autre, on médiévalise l’Orient. Le premier processus s’appuie sur l’idée, en vogue au moins depuis les Lumières, que le Levant serait un territoire aux contours flous, synonyme de despotisme, de tyrannie, de moeurs sanglantes, mais aussi de magie noire, de superstitions, voire de monstruosités. Orientaliser le Moyen Âge permet donc d’accentuer le caractère angoissant de la période féodale. Dans La Tour de Nesle (1832), drame de Frédéric Gaillardet et d’Alexandre Dumas qui se déroule au xive siècle, l’un des protagonistes s’exclame « Oh ! la maudite ville de Paris ! Elle est pleine de Bohémiens et sorciers », comme si les uns allaient de pair avec les autres.
L’Orient des récits médiévalistes est aussi incarné par des personnages féminins, comme la juive Rebecca dans Ivanhoé ou « l’Égyptienne » Esmeralda dans Notre-Dame de Paris, qui ont pour fonction de donner à l’époque médiévale un caractère exotique et attirant. L’Orient fantasmé est alors associé à l’imagerie du harem, à la lascivité, à une sexualité permissive, mais aussi aux couleurs chaudes que l’on oppose à la grisaille des métropoles industrielles et au froid de l’Europe du Nord. Dans le poème qu’il consacre à Grenade dans Les Orientales, Hugo écrit ainsi que la ville « chante plus mollement la molle sérénade [et] peint ses maisons de plus riches couleurs ;/Et l’on dit que les vents suspendent leurs haleines/ Quand par un soir d’été Grenade dans ses plaines/Répand ses femmes et ses fleurs ». Cette idée se retrouve dans la peinture où l’on n’hésite pas à orientaliser les personnages des mythes médiévaux occidentaux. L’artiste britannique Frederick Sandys, proche de la confrérie préraphaélite, représente ainsi en 1864 la fée Morgane dans un décor levantin. L’enchanteresse est vêtue d’une robe aux couleurs vives et d’une peau de léopard, alors que l’on aperçoit des flammes qui brûlent à côté d’elle au moment où elle s’apprête à jeter un sort ; au second plan, on entrevoit sur un mur d’inquiétantes représentations de dieux égyptiens : autant de symboles d’émotions hors de contrôle, presque animales, associées au Moyen Âge et à l’Orient, que l’on oppose à la rationalité masculine occidentale.
Orientaliser le Moyen Âge peut, enfin, être parfois un processus obéissant à une volonté politique directe, comme c’est le cas avec la toile La Bataille de Poitiers (1837) de Charles de Steuben qui dépeint l’affrontement en 732 entre les troupes de Charles Martel et celle de l’émir Abd al-Rahmân. Sans doute influencé par les compositions consacrées à l’expédition d’Égypte de Bonaparte comme La Bataille d’Aboukir (1806) de Gros, le peintre place d’un côté une armée franque chargeant de manière ordonnée et, de l’autre, une troupe sarrasine en plein chaos, où s’entremêlent les corps apeurés d’hommes de couleur et de femmes à demi-dénudées. Au second plan, on aperçoit un paysage de collines arides et de montagnes désertiques où dominent les tons jaunes, décors qui ne renvoient pas au lieu supposé de la bataille, mais à l’Afrique du Nord. Car cette toile, commandée par Louis-Philippe pour la Galerie des batailles du château de Versailles, est surtout un moyen pour la monarchie de Juillet de célébrer la conquête de l’Algérie commencée sept ans plus tôt, à l’instar des nombreuses peintures des salles des croisades situées non loin de là.
Médiévaliser l’Orient
L’entreprise coloniale préside aussi à la médiévalisation de l’Orient. Celui-ci est perçu désormais comme un ensemble de territoires arriérés peuplés de monstres. Le roman Vathek (1782) de William Beckford met ainsi en scène un calife vivant au Moyen Âge s’alliant avec le diable. Dans Dracula (1897) de Bram Stoker, l’un des protagonistes, Jonathan Harker, se rendant au château du vampire, a « l’impression très nette de quitter l’Occident pour entrer dans le monde oriental », et lorsqu’il entend le comte lui expliquer qu’il descend en droite ligne des Huns et d’Attila, il affirme que son récit « ressemble terriblement aux contes des Mille et Une Nuits, car tout cesse au premier chant du coq ». Pareillement, les repaires d’où agissent le diabolique génie du mal Fu Manchu, créé en 1913, et son avatar, le Mandarin, inventé dans les comics en 1964, prennent parfois l’apparence de donjons médiévaux, comme c’est le cas dans Le Château de Fu Manchu (1969), film tourné en partie dans la forteresse ottomane de Rumeli Hisari, construite au xive siècle à Istanbul.
Évidemment, cet Orient médiévalisé menace à tout instant l’Occident moderne. Dracula terrorise Londres alors que le Mandarin sème, lui, la panique en Amérique. Face à ce danger, les héros européens incarnent une nouvelle forme de chevalerie apte à amener la civilisation dans les territoires les plus reculés. Au début du xxe siècle, le haut-commissaire britannique pour l’Afrique du Sud Lord Milner rassemble autour de lui ses aides pour fonder un groupe en faveur d’une politique impérialiste qui est bientôt appelé La Table ronde. Celle-ci donne son nom à une revue : The Round Table Journal, A Quarterly Review of the Politics of the British Empire.
Cette idée devient à ce point populaire qu’elle prend parfois la forme, pour une partie des élites conservatrices, d’une fuite des métropoles jugées trop industrialisées vers un Moyen Âge oriental fantasmé. Là, nombre d’entre eux pensent rencontrer leurs pairs en voyant chez certains peuples la survivance d’une chevalerie qui n’aurait pas été corrompue par la modernité. Ainsi, dans Les Touaregs du Nord : exploration du Sahara (1864), le géographe Henri Duveyrier compare les habitants du désert à des seigneurs féodaux : « Les moeurs permettent, entre hommes et femmes [touaregs], en dehors de l’époux et de l’épouse, des rapports qui rappellent la chevalerie du Moyen Âge : ainsi la femme pourra broder sur le voile ou écrire sur le bouclier de son chevalier des vers à sa louange, des souhaits de prospérité ; le chevalier pourra graver sur les rochers le nom de sa belle, chanter ses vertus. » S’appuyant sur ce type de description, une théorie apparaît dès la fin du xixe siècle selon laquelle les Touaregs seraient les descendants de croisés égarés dans le désert au xiiie siècle. En Angleterre, le fameux Lawrence d’Arabie voit ses alliés bédouins comme des chevaliers. Envoyé en 1916 par l’armée britannique soutenir les tribus arabes contre l’Empire turc, il emporte d’ailleurs dans ses sacoches un exemplaire du Morte Darthur, roman de la Table ronde écrit à la fin du xve siècle par Thomas Malory.
Peinture et fantasy
Terre de nouveaux exploits chevaleresques, l’Orient offre enfin un trophée de choix incarné par le corps hyper sexualisé de la femme orientale. Celle-ci devient l’allégorie de la société vaincue par le conquérant européen. Car, même s’il se fantasme en guerrier médiéval, l’Occidental est un moderne qui vient réveiller un Orient engoncé au Moyen Âge, image que l’on retrouve dans la peinture, où l’homme du Levant est souvent représenté comme un être gras et concupiscent, incapable de la moindre virilité, tout juste bon à se prélasser sur une mer de coussins, comme on peut le voir dans La Mort de Sardanapale (1827) d’Eugène Delacroix, ou encore dans les toiles de Jean-Léon Gérôme. Le Charmeur de serpent (vers 1879) de ce dernier représente un groupe de guerriers assis par terre dans ce qui semble être un ancien palais ottoman délabré, en train de regarder un enfant dénudé jouer avec un reptile. Ils sont rassemblés autour d’un chef âgé, affalé sur des peaux de bête, laissant négligemment un sabre pendre à sa ceinture. Le vieil homme incarne ici un Orient pensé comme léthargique qui, à la différence de l’Occident, serait resté bloqué dans l’époque féodale.
Le tandem médiévalisme-orientalisme, si présent au xixe siècle, se retrouve au xxe siècle dans nombre d’univers de fantasy où les deux ailleurs, le Moyen Âge et le Levant, semblent constamment se répondre. C’est d’autant plus le cas que certains des premiers auteurs du genre placent l’action de leurs romans non pas dans un univers imaginaire, mais dans des contrées inexplorées – donc à coloniser – du globe. Typique de ce que l’on pourrait qualifier de « fantasy des vallées perdues », le comics américain Tim Tyler’s Luck (parfois traduit Richard le Téméraire) met en scène à la fin des années 1930 des héros qui découvrent successivement, au coeur de l’Afrique, deux royaumes cachés où règne la magie. Le premier est dirigé par une souveraine nommée Loana dont les atours rappellent ceux des harems de la peinture orientaliste. Le second est empli de chevaliers du Moyen Âge et s’inspire sans doute en partie de la légende faisant des Touaregs des descendants des croisés.
Mais, même dans les mondes imaginaires, on retrouve çà et là des allusions à l’Orient. En arrivant dans le palais des elfes, le protagoniste du roman de fantasy Trois coeurs, trois lions (1961) de Poul Anderson a l’impression d’être « dans une série de pièces tout droit sorties des Mille et Une Nuits ». Par la suite, nombre d’univers fictifs de fantasy médiévaliste ont inclus, dans leurs décors, des contrées renvoyant à l’orient médiéval fantasmé. En brodant à partir des romans de J.R.R. Tolkien, le Jeu de Rôle des Terres du Milieu donne par exemple, avec des ouvrages comme Far Harad (1988), un Orient au monde inventé par l’auteur du Seigneur des Anneaux. Le cinéma et la télévision ne sont pas en reste. Le sérail désertique de Jabba le Hutt, qui, dans Le Retour du Jedi (1984), maintient enchaînée la princesse Leia revêtue d’un bikini doré, constitue un lointain écho de La Mort de Sardanapale. Pareillement, la série Game of Thrones (2011-2019) est remplie d’évocations orientalistes puisque les scènes de la maison close de Petyr Baelish à Port-Réal, ou celles du palais de Dorne (tournées dans l’Alcazar de Séville), parmi tant d’autres, évoquent une imagerie que n’auraient pas reniée les romantiques du xixe siècle. Depuis eux, sans une part d’Orient, le voyage vers le Moyen Âge rêvé ne semble pas être complet.
Bibliographie
Allen, Malcom Dennis, The Medievalism of Lawrence of Arabia, University Park, The Pennsylvania State University Press, 1991.
Altschul, Nadia, Politics of Temporalization: Medievalism and Orientalism in Nineteenth-Century South America, Philadelphie, University of Pennsylvania Press, 2020.
Ganim, John M., Medievalism and Orientalism: Three Essays on Literature, Architecture and Cultural Identity, New York, Palgrave Macmillan, 2005.
Voir aussi : Afrique, Assassins, Islam et monde islamique, Turquie