Obscurantisme

William Blanc

Décrire le Moyen Âge en employant le champ lexical de l’obscurité est une habitude ancienne. On la trouve déjà chez des humanistes italiens du xive siècle comme Pétrarque, qui, parmi les premiers, bouleverse le rapport au temps en ne voyant plus l’Antiquité comme un âge de ténèbres avant la venue lumineuse du Christ, mais comme une ère de clarté dont il serait séparé par une longue nuit barbare. Rabelais, en 1532, dans Pantagruel, ne dit pas autrement puisque Gargantua affirme à son fils que son « temps était encore ténébreux et sentant l’infélicité et la calamité des Goths, qui avaient mis à destruction toute bonne littérature. Mais, par la bonté divine, la lumière et dignité a été de mon âge rendue aux lettres ». La métaphore se diffuse tout au long de la période moderne. On en trouve par exemple trace chez Fénelon qui écrit, dans la Lettre à l’Académie (1714) : « Il faut laisser voir un rayon de politesse naissante sous l’empire de Charlemagne ; mais elle doit s’évanouir d’abord. La prompte chute de sa maison replongea l’Europe dans une affreuse barbarie […]. À peine sortons-nous de cette longue nuit. » Ici le Moyen Âge, période vue comme sombre (la « longue nuit »), est opposé au « rayon de politesse », idée qui se diffuse à la même époque avec l’expression des « lumières » servant à désigner le rationalisme et le progrès.

L’antagonisme lueur-noirceur aboutit, au début du xive siècle, à l’apparition en français du substantif « obscurantisme », puis de l’adjectif « obscurantiste », caractérisant une hostilité souvent empreinte de fanatisme religieux aux Lumières, donc à la Modernité. Le Moyen Âge est ainsi perçu d’emblée comme un négatif qu’ont peu à peu éclairé les grandes découvertes scientifiques, permettant de décrire l’histoire comme une marche téléologique des ténèbres vers la clarté. La date de l’arrivée de Christophe Colomb en Amérique marque ainsi traditionnellement la fin de la période médiévale et le début d’une ère de la connaissance.

Cette rhétorique temporelle peut aussi devenir spatiale et géographique en désignant des pays et régions vues comme inférieures. Paul Morand écrit par exemple dans le Figaro du 19 octobre 1936 un texte sur l’Espagne oùdominent des stéréotypes tant médiévalistes qu’orientalistes : « L’Espagne est moins un pays de lumière qu’un pays de nuit ; comme un fauve, elle dort le jour et s’éveille avec le crépuscule. Son histoire est cryptique : obscurité des cavernes d’Altamira, pénombre des harems andalous, opacité d’un Moyen Âge éternellement prolongé […] le tragique de sa destinée s’est déroulé dans les ténèbres. […] L’Espagne est née et a vécu sous le signe de la nuit et du feu. »

En Angleterre, la notion d’« âges sombres » (Dark Ages) reprend cette association entre le Moyen Âge et l’obscurité. Elle se diffuse à la fin du xviie siècle, sous la plume d’auteurs protestants comme Gilbert Burnet dans son Histoire de la Réformation en Angleterre (1679), pour qui l’Église catholique avait écrasé la Chrétienté sous une sombre chape de plomb avant l’apparition de la Réforme au début du xvie siècle. On la retrouve par la suite dans de nombreux pays protestants. Sur le monument de la Réformation de Genève achevé en 1917, on peut ainsi lire la sentence « Après les ténèbres, la Lumière » (Post tenebras lux). Cette image se retrouve jusque dans des oeuvres récentes. Dans Le Nom de la rose (1980), roman d’Umberto Eco, Guillaume de Baskerville, moine enquêteur, véritable homme moderne et rationaliste perdu dans un Moyen Âge sombre, s’oppose au vieux bénédictin Jorge de Burgos, maître occulte de l’abbaye où se déroule l’action du roman, bibliothécaire aveugle plongé dans ses propres ténèbres, qui empêche jalousement l’accès aux livres et à la connaissance.

L’invention des temps médiévaux sombres induit rapidement la proposition inverse. Il y aurait eu un Moyen Âge lumineux que l’on associe souvent à certaines périodes bien précises. D’aucuns opposeront l’ère obscure qui s’étendrait du ve au xie siècles, au beau Moyen Âge des cathédrales et de leurs vitraux multicolores traversés par la lumière du soleil. Pareillement, en Angleterre, les Dark Ages se terminent par convention avec la conquête normande de 1066. D’autres auteurs font parfois coïncider le règne d’un souverain mythifié avec un court moment éclairant les ténèbres alentour. Fénelon parle, on l’a vu, du « rayon […] sous l’empire de Charlemagne » alors que la comédie musicale Camelot (1960) compare le règne d’Arthur à un « bref instant de lumière » (one brief shining moment), en s’inspirant sans doute du titre d’un des romans de T.H. White (La Chandelle dans le vent) publié en 1958.

Une idée similaire se retrouve dans le film Excalibur (1981) de John Boorman où le Moyen Âge sombre s’incarne dans de nombreux avatars visuels : donjons mal éclairés par des torches, évocation de salles de tortures, champs de boue recouverts par la brume et surtout métaphore temporelle. L’époque d’Arthur, véritable midi radieux, se déroule ainsi comme une parenthèse entre le brouillard du matin des premières scènes et le crépuscule final annonçant la nuit. Pour appuyer son propos, Boorman associe le règne du souverain à Camelot à un printemps idéalisé, éclairé par un soleil que reflètent des armures de plates chromées, et la fin de la Table ronde et le départ du roi vers Avalon à un hiver morne. La succession des saisons est également au coeur de la série médiévaliste Game of Thrones (2011-2019) où des créatures venues du Nord menacent d’engloutir un continent sous un long hiver, intrigue sans doute liée aux craintes que le réchauffement climatique ne provoque l’effondrement de la société moderne et la plonge dans un nouveau Moyen Âge obscur tel que le genre postapocalyptique l’évoque depuis le xixe siècle.

Bibliographie

Mommsen, Theodore, « Petrarch’s Conception of the “Dark Ages” », Speculum, vol. 2, n° 17, 1942.

Roger, Jacques, « La lumière et les lumières », Cahiers de l’Association internationale des études françaises, n° 20, 1968.

Voir aussi : Postapocalyptique