Nationalisme

Tommaso di Carpegna Falconieri

Genèse d’une idée (xixe siècle)

La conviction d’appartenir à une nation née au Moyen Âge et dont les traits significatifs seraient directement hérités de cette période est aujourd’hui répandue dans presque tous les pays occidentaux, sous des formes diverses. Il s’agit d’une construction idéologique qui a connu un incroyable succès du début du xixe siècle à la Seconde Guerre mondiale. Encore vivace dans certains pays et milieux politiques en Europe, cette certitude a été au coeur de nombreuses recherches sur le médiévalisme au cours des trente dernières années.

Le nationalisme se fonde sur l’idée qu’un peuple partage des caractères identitaires dans le temps long, qui le déterminent et le distinguent des autres peuples : le sang, le territoire, la langue, la littérature, les traditions, la foi. L’idée qu’un État, qu’une institution, qu’un corps social ou qu’une famille, puissent remonter le fil des générations jusqu’à ses origines médiévales au moyen d’une « généalogie » existe dès l’époque moderne et se fonde, en bonne partie, sur des faits historiques. Cependant, c’est seulement au début du xixe siècle que l’on transpose, pour la première fois, la recherche d’ancêtres aux nations : nouveau sujet politique, le peuple se voit attribuer une ascendance généalogique. À la fois produit inattendu de la Révolution française (qui, au nom de l’universalisme républicain, a favorisé les influences classiques au détriment des modèles médiévaux) et adversaire acharné de cette même Révolution (qu’il considère comme fossoyeuse des valeurs traditionnelles), un certain médiévalisme du premier xixe siècle applique au peuple les théories historiographiques du siècle précédent. Celles-ci attribuaient à la noblesse une origine remontant soit aux temps barbares, soit aux croisades : on déclare désormais que les attributs de continuité et de durée habituellement dévolus à l’aristocratie valent pour le peuple.

La conviction selon laquelle des continuités ethniques et culturelles existent du Moyen Âge à nos jours et que celles-ci se structurent inévitablement en entités étatiques apparaît avec la période culturelle romantique. Ce médiévalisme nationaliste se fait jour en Grande-Bretagne, où se forme le goût esthétique pour le Moyen Âge, et dans les territoires allemands qui, jusqu’en 1806, appartiennent au Saint-Empire romain germanique. Ces derniers sont terre d’élection de telles théories pour des raisons devenues évidentes au fil du temps : avant tout, l’histoire nationale de cet espace ne repose pas sur un héritage antique ; ensuite, on y a attribué une valeur positive aux migrations des ve et vie siècles (encore parfois appelées « invasions barbares »), que l’on a commémorées comme la première expression du fier, libre et pur peuple allemand. Deux temps forts culturels sont à retenir dans l’élaboration de cette origine médiévale : la publication de légendes germaniques et européennes recueillies par les frères Grimm (à partir de 1812) et l’édition critique de la Chanson des Nibelungen (par Karl Lachmann, 1826), poème composé au début du xiiie siècle et considéré comme une épopée germanique fondatrice.

Dès lors, et pour tout le xixe siècle, l’histoire médiévale est lue au prisme du nationalisme. Le Moyen Âge sert à donner une origine à la nation (qui, en réalité, constitue une modalité inédite de relation entre un État et les populations qui peuplent son territoire) et à y renforcer le sentiment d’unité. Le médiévalisme nationaliste se décline sous des formes variables selon les lieux, mais d’un espace à l’autre, les modes d’expression s’imbriquent, à tel point qu’ils peuvent aujourd’hui être étudiés de façon croisée et faire l’objet de comparaisons. Les mêmes structures mythiques se retrouvent partout : un peuple qui conquiert les terres où il s’établit de façon pérenne (comme les Francs et les Magyars) ou qui doit s’emparer, contre l’occupant, d’un territoire qui lui revient de droit, tels les Italiens et les Irlandais. Un héros, à la tête d’un peuple vaillant et combatif, comme Guillaume Tell pour les Suisses, Alexandre Nevski pour les Russes, William Wallace pour les Écossais ou Jeanne d’Arc pour les Français. Une bataille qui détermine le destin national : la conquête de Tolède pour les Espagnols, le siège de Lisbonne pour les Portugais, Legnano pour les Italiens, Kosovo Polje pour les Serbes, Grunwald pour les Polonais. Un bon souverain érigé en père de la Nation, tel Alfred le Grand pour les Anglais, Étienne pour les Hongrois, Tomislav pour les Croates, Louis IX pour les Français. Et enfin une oeuvre littéraire qui transmet l’épopée nationale, comme le Poème du Cid pour les Espagnols et le Kalevala pour les Finlandais (ce dernier étant, toutefois, en grande partie reconstruit a posteriori). Le tout étant célébré par des écrivains et des compositeurs qui, prophètes de leur nation, en subliment l’histoire, souvent en rappelant ses hauts faits médiévaux (comme Victor Hugo, Walter Scott, Giuseppe Verdi et Richard Wagner) et dont les textes influencent non seulement le grand public, mais aussi les historiens.

De l’hégémonie au reflux

Au xixe siècle, la présence du néomédiéval est perceptible presque partout, des romans aux oeuvres musicales, en passant par le mobilier. L’identification du Moyen Âge comme berceau de la nation s’exprime tout particulièrement à travers les politiques de construction, de restauration et de reconstruction des monuments, avec Viollet-le-Duc en France et Pugin en Angleterre. Les styles architecturaux médiévaux sont alors vus comme l’expression de l’identité nationale : les Anglais reconstruisent le Parlement de Westminster, détruit par un incendie, sous une forme néogothique (1840-1876) alors que Français et Allemands se disputent la paternité de l’art gothique, tout particulièrement après la guerre de 1870. Dans tous ces pays, les historiens – souvent spécialisés dans l’étude du Moyen Âge – s’imposent alors en guides de l’opinion publique, comme Michelet en France, Herculano au Portugal et Ranke en Allemagne. Pour appuyer leurs travaux, plusieurs pays créent des institutions vouées à l’étude et à l’édition de sources médiévales qui servent à alimenter l’histoire nationale : les Monumenta Germaniae Historica (1819), l’École nationale des chartes (1821) ou l’Istituto storico italiano (1883). À la fin du siècle, ce Moyen Âge « national » atteint les masses via l’enseignement obligatoire, participant désormais des connaissances élémentaires reçues par chaque citoyen.

Ce mouvement de grande ampleur perd pourtant de sa vivacité au cours de la Première Guerre mondiale, durant laquelle plusieurs modes d’expression privilégiés du médiévalisme, en particulier l’architecture, sont interrompus. Le Moyen Âge comme glorieux temps des origines nationales persiste toutefois dans la rhétorique politique de tous les pays européens (URSS comprise) jusqu’à la Seconde Guerre mondiale. Il s’efface après cette tragédie, dans un contexte de redéfinition des histoires nationales déterminé par la guerre froide, la décolonisation et la construction européenne, de même que par une substantielle réduction du rôle dévolu à l’histoire dans la société occidentale postmoderne. Le médiévalisme nationaliste se maintient toutefois plus longtemps dans des États restés fascistes (l’Espagne franquiste et le Portugal de l’Estado Novo) et, de façon générale, reste privilégié par les groupes politiques affiliés à l’extrême droite.

En Europe occidentale, le médiévalisme identitaire se maintient également – et parfois prolifère aujourd’hui encore à une échelle régionale – au sein de découpages nationaux contestés : on pense, par exemple, aux continuités culturelles revendiquées par le panceltisme entre Bretagne, Irlande, Écosse et pays de Galles. Dans l’ex-bloc de l’Est, de la Russie à la Bulgarie, l’histoire est plus largement réécrite en termes ethniques et nationalistes depuis une trentaine d’années ; le Moyen Âge « national » y tient un rôle de premier plan dans la reconquête d’identités historiques indépendantes. Le recours au médiévalisme nationaliste a été essentiel, par exemple, dans les propagandes serbe et croate durant les guerres de Yougoslavie (1991-1995), tout comme plus récemment dans le conflit opposant la Russie et l’Ukraine, en cours depuis 2014.

Les historiens prêtent attention à la réutilisation contemporaine des catégories culturelles ayant fondé le nationalisme du xixe siècle sur des imageries médiévales, encouragés en cela par les recherches portant depuis une trentaine d’années sur le médiévalisme. D’orientation progressiste, elles ont appuyé l’idée que la nation (comme le genre) est une construction culturelle : la biologie et le déterminisme n’y ont aucun rôle ; la nation est faite d’hybridations et de césures. Cette construction est lue à travers trois concepts fondamentaux développés par les historiens : l’« invention de la tradition » (Eric Hobsbawm et Terence Ranger), les « communautés imaginées » (Benedict Anderson) et l’« histoire croisée » (Bénédicte Zimmermann et Michael Werner). Le premier concept invite à prendre conscience de la jeunesse de certaines traditions occidentales prétendument pluriséculaires ou millénaires – qui, bien souvent, remontent au xixe siècle. Pareillement, avec les « communautés imaginées », on soutient que le sentiment d’appartenance à une identité commune, telle que la nation, est en grande partie un artéfact culturel, lui-même relativement récent. Enfin, l’appel à une « histoire croisée » incite à écrire l’histoire à partir d’une multiplicité de points de vue, tout comme à étudier les influences réciproques et les connexions établies entre les cultures au-delà de déterminants nationaux. Les histoires globales et transnationales oeuvrent en ce sens, telle l’Histoire mondiale de la France dirigée par Patrick Boucheron (2017).

Ces concepts ont été principalement appliqués à la période médiévale par des historiens spécialistes du haut Moyen Âge (par exemple Patrick Geary ou Walter Pohl) qui, à l’opposé de l’historiographie nationaliste des xixe et xxe siècles, ont conclu à une construction continue et à une évolution constante des identités ethniques, rappelant par exemple que les Germains de Tacite, les Goths d’Alaric et les Allemands du xxe siècle n’appartiennent pas au même peuple. La dimension politique de ce courant historiographique ne doit pas être négligée. Il s’est notamment construit dans les années 1990 et 2000, alors que l’on assistait au retour, en Europe orientale, de conflits interethniques et de mouvements nationalistes autoritaires. Répondant à ceux qui, d’un côté, postulaient une continuité parfaite, il imposait désormais la discontinuité comme seule explication des processus historiques – ce qui ne reflète pas davantage la complexité de l’histoire.

Plusieurs chercheurs nuancent actuellement cette historiographie, introduisant le concept de « refaçonnage » (refashioning) que l’on doit à Emiko Ohnuki-Tierney. Ils proposent de réfléchir aux formes intermédiaires qui existent entre traditions et traditions inventées, ces formes naissant de remodelages culturels souvent inconscients. Les continuités et les discontinuités coexistent. Il est vrai que la nation telle que nous la comprenons aujourd’hui est un concept né au xixe siècle et que les références à sa genèse médiévale sont fallacieuses et idéologiques. Mais il est tout aussi vrai qu’il existe des persistances au sein des populations et des cultures qui, bien qu’évoluant continuellement et bien qu’ayant été associées au fil du temps à des identités collectives différentes de celles que nous connaissons aujourd’hui (l’appartenance à un métier, à une commune ou encore à une foi), ont fait partie, au xixe siècle, de ces regroupements politiques nationaux qui étaient alors consciemment construits.

Bibliographie

Carpegna Falconieri, Tommaso di, Médiéval et militant. Penser le contemporain à travers le Moyen Âge, Paris, Publications de la Sorbonne, 2015 [2011].

Geary, Patrick J., Quand les nations refont l’histoire. L’invention des origines médiévales de l’Europe, Paris, Flammarion, 2011 [2002].

Grévin, Benoît, « Nationalisme et médiévalisme », in Tommaso di Carpegna Falconieri, Pierre Savy, Lila Yawn (dir.), Middle Ages without Borders: A Conversation on Medievalism, Rome, École française de Rome, 2021.

Thiesse, Anne-Marie, La Création des identités nationales. Europe, xviiie-xxe siècle, Paris, Seuil, 1999.

Voir aussi : Allemagne, Espagne, Grande-Bretagne, Italie, Russie