Morgane

Justine Breton

Archétype de la dangereuse magicienne, Morgane constitue l’une des figures essentielles de la légende arthurienne. La littérature médiévale offre plusieurs facettes contradictoires du personnage, qui se sont progressivement étoffées au fil des réinterprétations. Morgane est généralement présentée comme la fille du duc Gorlois de Cornouailles et d’Ygerne, ce qui fait d’elle la demi-soeur du roi Arthur, avec qui elle donne parfois naissance à un fils incestueux nommé Mordred, lequel provoque la destruction du royaume. Selon les sources, son nom prend plusieurs formes – Morgana, Morgan, Morgain, Morgue, etc. –, symptomatiques du caractère changeant du personnage. En effet, elle est régulièrement superposée ou confondue avec d’autres figures féminines de la légende, notamment Viviane, la dame du Lac, mais aussi Morgause, sa soeur, ou encore Anna, soeur d’Arthur selon l’Histoire des rois de Bretagne de Geoffroy de Monmouth (xiie siècle). Dans les quatre tomes de L’Apprentie de Merlin (2010-2013) de Fabien Clavel, par exemple, l’héroïne prend comme diminutif « Ana », mais se nomme en réalité Morgana.

Malgré ces différents noms, toutes les oeuvres s’accordent sur le fait que Morgane est au coeur d’une communauté féminine, d’où elle tire une partie de son pouvoir ou de son autorité. Elle est ainsi associée à d’autres fées, parfois considérées comme ses soeurs, et dont le nombre varie : si elles sont neuf à régner sur Avalon et à y accueillir Arthur à sa mort selon la Vie de Merlin de Geoffroy de Monmouth (vers 1150), elles ne sont plus que trois dans Le Morte Darthur de Thomas Malory (1495). Cette image d’un pouvoir féminin fort et réparti entre des soeurs a d’ailleurs contribué à rapprocher Morgane de la déesse irlandaise Morrigan, avec qui elle partage nombre de caractéristiques. Dans les romans de Chrétien de Troyes (xiie siècle), Morgane est d’abord présentée comme une fée et une guérisseuse hors pair, qui vient en aide aux chevaliers arthuriens blessés grâce à ses onguents et à sa science. Il s’agit d’une femme éduquée, qui selon Malory est instruite dans un couvent, où elle est formée aux arts magiques. Elle acquiert également son savoir de Merlin, comme dans le cycle du Lancelot-Graal, tandis que des adaptations du xxe siècle lui attribuent des caractéristiques traditionnellement associées à Viviane, faisant de Morgane non seulement l’élève, mais aussi l’amante de l’enchanteur.

Toutefois, par sa maîtrise de connaissances naturelles et surnaturelles, le personnage finit par inquiéter. Dès le début du xiiie siècle, les réécritures de la légende arthurienne modifient son rôle dans les aventures des chevaliers pour faire de Morgane une ennemie et, surtout, une sorcière. Cette image, largement popularisée par le cycle du Lancelot-Graal, perdure en grande partie aujourd’hui. Les oeuvres et productions médiévalistes conservent généralement cette représentation : Morgane est l’éternelle méchante, celle qui abuse de son pouvoir et qui cherche à corrompre la cour arthurienne, comme dans Excalibur de John Boorman (1981). C’est sous cette forme destructrice qu’elle apparaît aussi dans les comics Camelot 3000 (1982-1985) et dans plusieurs tomes de Marvel Comics depuis 1955, comme lorsqu’elle s’allie au Docteur Fatalis pour affronter le super-héros Iron Man (Iron Man, n° 150, 1981). Parmi les dons qui lui sont attribués, et ce depuis la tradition médiévale, Morgane maîtrise l’art de l’illusion – à tel point qu’un phénomène de réfraction optique semblable à un mirage, la fata Morgana, est toujours aujourd’hui nommé d’après la fée.

Puissante, mais trompeuse, elle se fait tentatrice pour les chevaliers et, plus généralement, pour tous les hommes. Cette image à la fois attirante et dangereuse du personnage se développe tout particulièrement dans les arts picturaux du xixe siècle, et contribue à diaboliser Morgane. Ainsi Michel Rio la décrit-il comme un mélange « de grâce et de mort » dans le deuxième tome de sa trilogie arthurienne, justement intitulé Morgane (1999). Dans cette perspective, elle apparaît régulièrement dénudée et dotée d’un regard provocateur, comme dans la série Camelot (2011), qui souligne bien cette image de femme fatale que conserve le personnage. Par le rôle qu’elle joue dans la chute d’Arthur, directement ou en donnant naissance à Mordred, Morgane reste largement associée à la mort, même si son rôle n’est plus toujours néfaste, mais apparaît davantage comme une fatalité. Dans la série Cursed, la rebelle (2020), elle devient par exemple la Veuve, une allégorie de la mort dont l’action se veut inéluctable, mais neutre.

Néanmoins, dès la fin du xxe siècle, et sous l’influence des vagues successives de féminisme et de la lente évolution des mentalités, certains auteurs et artistes proposent de réhabiliter plus directement la figure de Morgane. Dans ses romans ayant fait date, Les Dames du Lac (1986) et Les Brumes d’Avalon (1987), Marion Zimmer Bradley réécrit ainsi la légende arthurienne du point de vue de Morgane, laquelle n’est plus perçue comme l’opposante volontaire du souverain, mais comme la représentante d’une religion matriarcale, et une force créatrice victime de la folie des hommes. Cette nouvelle perspective s’inscrit dans une dynamique plus large visant à accorder la parole aux traditionnels évincés de l’histoire, comme le propose l’anthologie Sword Stone Table : Old Legends, New Voices (2021) dirigée par Swapna Krishna et Jen Northington.

Bibliographie

Harf-Lancner, Laurence, Les Fées au Moyen Âge. Morgane et Mélusine. La Naissance des fées, Genève, Slatkine, 1984.

Hebert, Jill M., Morgan le Fay, Shapeshifter, New York, Palgrave Macmillan, 2013.

Larrington, Carolyne, King Arthur’s enchantresses : Morgan and her Sisters in Arthurian Tradition, Londres, I.B. Tauris, 2006.

Voir aussi : Marion Zimmer Bradley, Femmes, Sorcières, Merlin(s)