Monstres
Alors qu’il entreprend, à partir de la seconde moitié des années 1840, des travaux de réhabilitation de Notre-Dame de Paris, Eugène Viollet-le-Duc peuple le sommet de la façade de la cathédrale de statues de créatures fantastiques, dont la plus connue reste sans conteste la stryge. Cette célèbre galerie de chimères montre bien à quel point le médiévalisme associe le Moyen Âge au monstre, de manière à donner une image de cette époque liée à la magie et à la superstition. Cela permet de mieux faire ressortir en contraste la modernité scientifique vue d’abord comme une ère positive, où la médecine, mais également l’hygiénisme voire l’eugénisme, chasseraient la monstruosité des maladies. Phénomène parallèle dans la rhétorique contemporaine, l’altérité négative est à la fois souvent médiévalisée et dépeinte sous les traits d’un monstre.
Le monstre médiéval comme alterite
Les Allemands de la Première Guerre mondiale, désignés par la propagande de l’Entente comme des « Huns », des barbares venus des « âges sombres » du haut Moyen Âge, sont ainsi vite qualifiés et représentés sur des caricatures comme des « ogres » issus des contes, mais aussi comme des êtres à mi-chemin entre l’humain et le porc, figure hybride qui inspire plus tard les orques de la fantasy médiévaliste. Ici, la monstruosité physique supposée des soldats du Kaiser fait écho aux violences qu’ils commettent à l’encontre des civils belges ou français, un comportement « monstrueux » qui, dans le discours allié, les sépare du concert des nations « civilisées ». On retrouve là un langage visuel déjà présent dans la galerie des chimères dans laquelle Viollet-le-Duc s’inspire, pour certaines de ses statues comme le « juif errant » ou le « singe », de théories racistes en vogue au xixe siècle.
Sur Notre-Dame de Paris, la stryge et les créatures qui l’accompagnent sont placées dans les hauteurs de la construction, comme si la modernité repoussait le plus loin possible la difformité d’un autre temps. Mais le principe du monstre est, étymologiquement, d’être « montré », ne serait-ce parce que, pôle opposé de la norme, il sert à définir celle-ci. Aussi la galerie des chimères est-elle très tôt visitée et prise en photo, au point de devenir, notamment pour le touriste américain du xxie siècle, l’incarnation visuelle de Paris, et par extension d’une « vieille Europe » qui garde pour le public outre-Atlantique un aspect archaïque.
Pareillement, le monstre médiévalisé est montré depuis le xixe siècle pour mieux être tourné en ridicule. Vers 1850 apparaît ainsi aux Pays-Bas la figure de Zwarte Piet (littéralement « Pierre le Noir »), un Africain noir (joué par un acteur blanc grimé) qui à Noël accompagne saint Nicolas en habit de page médiévaliste et amuse les enfants. Cette pratique renvoie sans doute aux très populaires minstrel shows qui se développent en Amérique à partir des années 1830, pendant lesquels des acteurs européens prennent l’apparence d’Africains et les tournent en ridicule durant des spectacles dont le nom, là encore, fait écho au Moyen Âge (le terme minstrel est une traduction du mot « ménestrel »), notamment à la figure de fou et du bouffon, voire du nain de cour dont la difformité est source d’amusement. Sauf qu’ici, c’est tout un groupe humain, toute une « race », qui est associé à une monstruosité que l’on domestique par l’humour et la moquerie.
Monstres et peuple « barbare »
Cette idée ne s’applique pas seulement à l’autre racialisé. Elle désigne également l’autre social. Car le monstre est aussi, pour les auteurs des classes bourgeoises, depuis le xixe siècle, le prolétariat qui s’entasse dans la misère de villes industrielles. Celui-ci revêt d’abord un aspect grotesque qui fait rire à travers la pratique du carnaval, rite d’inversion que l’on retrouve dans la fête des fous que dépeint Victor Hugo dans Notre-Dame de Paris (1831) : comme l’explique un personnage, « on se rassemble une cohue […]. Puis chacun à son tour va passer sa tête par un trou et fait une grimace aux autres. Celui qui fait la plus laide, à l’acclamation de tous, est élu pape. […] Il y a ici un suffisamment grotesque échantillon des deux sexes pour qu’on rie à la flamande, et nous sommes assez de laids visages pour espérer une belle grimace ». Le Moyen Âge populaire et disgracieux, comme celui des minstrels ou de Zwarte Piet, amuse donc, caractéristique qui perdure encore aujourd’hui dans les « fêtes médiévales » pendant lesquelles des troupes reprennent le motif de la danse macabre ou se costument en pestiférés, voire en zombies morts-vivants.
Mais si le carnaval divertit, le peuple uni inquiète et angoisse. La fête des fous laisse ainsi rapidement place, chez Hugo, à la Cour des Miracles, où les allusions à l’orientalisme (les Égyptiens) se mêlent à la monstruosité du peuple médiéval : « C’était le royaume d’argot : c’est-à-dire tous les voleurs de France, [qui] défilaient quatre par quatre, […], la plupart éclopés, ceux-ci boiteux, ceux-là manchots, les courtauds de boutanche, les coquillarts, les hubins, les sabouleux, les calots, les francsmitoux, les polissons, les piètres, les capons, les malingreux, les rifodés, les marcandiers, les narquois, les orphelins, les archisuppôts, les cagoux ; dénombrement à fatiguer Homère. » Dans cet extrait, les distorsions monstrueuses des corps, auxquelles font écho celles des mots, fascinent autant qu’elles angoissent et l’auteur oppose la laideur populaire à la beauté géométrique vantée par le classicisme des élites, et il s’épuise d’avance, comme Homère, à classer le chaos de la Cour des Miracles. Cette image n’est pas seulement source d’invention littéraire. Elle a aussi des effets sur le réel lorsque des membres éminents de la bourgeoisie décrivent les masses urbaines révoltées en employant un champ sémantique renvoyant explicitement à la monstruosité et au Moyen Âge. À ce titre, la lettre que Viollet-le-Duc écrit à son père le 30 juin 1848, alors qu’un soulèvement révolutionnaire vient d’être écrasé dans le sang à Paris, est frappante. L’architecte n’a ainsi pas de mots assez durs contre les insurgés, formés en grande partie d’ouvriers de la capitale : « Ce sont des invasions de barbares venant du dedans, la lutte ne finira que quand la civilisation aura repoussé jusqu’au dernier de ces monstres ou quand ils auront massacré le dernier homme civilisé. »
Le détective-chevalier face au monstre
Face à cette violence médiévalisée du peuple urbain représenté comme une masse monstrueuse, nombre d’auteurs ont vite fait d’opposer un héros qui prend lui aussi des atours médiévalistes, mais positifs cette fois. Le détective privé, seul à même de lutter contre la faune criminelle des grandes villes devient un nouveau chevalier pourfendeur de monstres. Dans son article « A Defense of Detective Stories » (1901), Gilbert Keith Chesterton, auteur britannique de nouvelles policières, rapproche ainsi le rôle du détective de celui d’un héros des chansons de geste féodales : « Le maintien de l’ordre silencieux et invisible grâce auquel nous sommes gouvernés et protégés est une quête chevaleresque victorieuse. » Cet antagonisme, entre barbarie du crime et chevalerie sécuritaire, qui rejoint celui opposant, dans le discours médiévaliste, le Moyen Âge sombre des monstres au Moyen Âge lumineux des romans arthuriens, se retrouve à travers le combat acharné que se livrent dans les comics le Joker et le superdétective Batman. Si, très rapidement après son apparition en 1939, ce dernier est qualifié de « chevalier noir », son éternel ennemi, lui, prend tous les traits du fou médiéval ou des monstres disgracieux imaginés par Victor Hugo. L’un de ses créateurs, Jerry Robinson, l’a ainsi comparé à Quasimodo, parallèle que l’on retrouve lors du duel final du film Batman (1989) de Tim Burton durant lequel le super-héros affronte le Joker au sommet d’une cathédrale néo-gothique.
Le super-vilain emblématique de DC Comics doit aussi beaucoup à Gwynplaine, héros malheureux d’un autre roman hugolien, L’Homme qui rit (1869). Victime d’une conspiration visant à le priver d’un héritage prestigieux, ce dernier a été défiguré durant son enfance, sa bouche étant depuis déformée par un terrible rictus. Malgré tout, il tente (en vain) de récupérer ses biens et finit par périr dans l’Angleterre du xviie siècle qu’Hugo assimile à l’Ancien Régime, donc à un long Moyen Âge. Pour l’auteur romantique devenu, presque quarante ans après Notre-Dame de Paris, un républicain soutenant les mouvements populaires, la monstruosité de son héros ne « montre » plus la violence du prolétariat, mais exprime au contraire celle d’un pouvoir oppresseur et tortionnaire qui s’exerce tant sur les corps que sur les vies. Comme le dit Gwynplaine devant les lords d’Angleterre : « Je représente l’humanité telle que ses maîtres l’ont faite. L’homme est un mutilé. Ce qu’on m’a fait, on l’a fait au genre humain. On lui a déformé le droit, la justice, la vérité, la raison, l’intelligence, comme à moi les yeux, les narines et les oreilles ; comme à moi, on lui a mis au coeur un cloaque de colère et de douleur, et sur la face un masque de contentement. Où s’était posé le doigt de Dieu, s’est appuyé la griffe du roi. Monstrueuse superposition. Évêques, pairs, princes, le peuple, c’est le souffrant profond qui rit à la surface. Milords, je vous le dis, le peuple, c’est moi. » Ce corps déformé fait ainsi écho à un discours qui associe toute forme de pouvoir autoritaire à l’imagerie médiévaliste des chambres de torture et des donjons, parallèle que l’on retrouve notamment dans Le Nom de la rose (1980) avec le personnage de Salvatore, un ancien hérétique dont les membres, le visage et le phrasé distordus évoquent les supplices de l’Inquisition.
Monstres de la modernité
Devenu figure du peuple souffrant, le monstre peut dès lors aussi incarner un héros. Gwynplaine est sans doute l’une des premières d’une longue lignée de créatures médiévalistes à être réhabilitée par des auteurs de fictions, notamment à partir des années 1970, après que le processus de décolonisation s’est achevé et alors que l’Occident découvre peu à peu l’autre sans jugement péjoratif. Outre des oeuvres comme le roman Grendel (1971) de l’américain John Gardner qui donne la parole au monstre de la légende de Beowulf, outre les récits de fantasy qui transforment les dragons en personnages positifs (par exemple Le Dragon et le Georges publié en 1976 par Gordon R. Dickson), il faut noter dans cette veine la série de dessins animés Gargoyles, les anges de la nuit (1994- 1997) dans laquelle un clan de chimères (qui ressemblent fortement à celle de Viollet-le-Duc) venues du Moyen Âge se réveillent à l’époque contemporaine aux États-Unis et deviennent des protecteurs de la veuve et de l’orphelin. Même le Joker se change lui aussi en héros de tout un peuple en révolte en reprenant les atours de Gwynplaine dans le film Joker (2019) de Todd Phillips.
Cette réhabilitation se double également d’une inversion, car, dans nombre de fictions, le monstre médiévalisé, qui jusque-là incarnait la barbarie dans la pensée moderne, en vient à représenter les dérives de cette dernière. En réalité, cette tendance commence dès le début du xixe siècle avec la créature de Frankenstein qui, dans le roman gothique de Mary Shelley publié en 1818, incarne une science devenue folle. Pareillement, les orques inventés par J.R.R. Tolkien, s’ils semblent reprendre des caractéristiques liées à la propagande anti-allemande, ont aussi été pensés comme des métaphores des soldats des tranchées, aliénés par une guerre industrielle et réduits à être de simples instruments de mort et de destruction. On retrouve une idée similaire dans le poème « Brocéliande » (1942), où Louis Aragon oppose les résistants, assimilés à des chevaliers arthuriens, et des créatures cauchemardesques qui renvoient aux hordes nazies, à leurs tanks et à leurs avions : « Il pleut des diamants taillés des javelots des malédictions/Des bêtes aux articulations soignées/Des Dragons maigres affamés de pâtures/Des monstres hybrides à cheval sur le fer et la méchanceté de l’homme/Des Animaux faits de rumeur et de dévastation ». À quatre-vingts ans de distance, ces lignes appellent à un examen plus large : la modernité n’aurait-elle pas en fin de compte accouché d’aberrations plus terrifiantes que les pires cauchemars médiévalistes ? En ce début de troisième millénaire, la question reste ouverte.
Bibliographie
Blanc, William, « Les Orques ou les porcs de la fantasy. Le sens de l’animalisation de l’autre dans les oeuvres de l’imaginaire », Fantasy Art and Studies, n° 9, automne 2020.
Camille, Michael, Les Gargouilles de Notre-Dame. Médiévalisme et monstres de la modernité, Paris, Alma, 2011.
Voir aussi : Barbares, Obscurantisme