Merlin(s)
La figure de Merlin apparue dans l’Historia regum Britanniae de Geoffroy de Monmouth (1136) et en langue vernaculaire dans le Roman de Merlin, attribué à Robert de Boron (vers 1205), n’est pas celle qui est passée à la postérité. Le Merlin médiéval n’est pas une créature féerique : il s’inscrit dans un cadre strictement chrétien, qui fait de lui un nouvel évangéliste de la sainte relique qu’est devenu le Graal, un Antéchrist manqué, qui a renoncé à Satan et à ses pompes pour mieux choisir le camp de Dieu (même si, dans certaines versions tardives, il n’en est pas moins rattrapé par sa nature pécheresse et damné pour l’éternité).
Dans le monde déchristianisé du début du xxie siècle, le clivage Dieu/diable ne faisant plus recette, les spiritualités alternatives emploient avec bonheur cette figure mystérieuse dotée de pouvoirs surnaturels. Les variations modernes de la figure de Merlin tendent donc à s’éloigner de ses sources médiévales pour en faire le porte-parole d’idéologies ou de valeurs relevant d’un Moyen Âge fantasmé.
L’éclipse du Merlin médiéval
À partir de la fin du xiiie siècle, après la période de l’âge d’or des romans en prose, le personnage connaît une éclipse partielle. Même chez Malory, qui ranime la flamme arthurienne à la fin du xve siècle, Merlin ne joue qu’un rôle mineur. Entre la fin du xvie et celle du xviiie siècle, le personnage disparaît même complètement : sans doute a-t-il souffert de la concurrence du magicien Prospero de Shakespeare (La Tempête, 1611), qui, s’il s’inspire largement du « prophète des Anglais », ne cite jamais son nom. The Birth of Merlin, or, The Child Hath Found his Father, pièce de 1662 un temps attribuée à Shakespeare mais aujourd’hui considérée comme l’oeuvre de Rowley, assure seule la survie minimale d’un Merlin.
Lorsqu’il resurgit dans le xviiie siècle finissant, le personnage n’a plus grand-chose à voir avec sa première incarnation. Il en ira de même par la suite. Merlin sage, Merlin vieillard, Merlin conseiller d’Arthur, Merlin défenseur du paganisme, Merlin proche de la nature… ces caractéristiques du personnage depuis son revival plus ou moins romantique n’ont que peu de liens avec le Merlin médiéval.
Une renaissance au xixe et xxe siècles
Les premiers avatars allemands de Merlin préservent néanmoins la dimension métaphysique et surnaturelle du personnage. Die Geschichte des Zauberers Merlin de Dorothea Schlegel (1804), qui suit de très près la Vulgate arthurienne, jusqu’à l’« enserrement » de Merlin par Nynianne – autrement dit Vivianne –, est à l’origine de la désignation du « fils du diable » comme « enchanteur », terme qui lui est très rarement associé à l’époque médiévale. Quant à Merlin: Eine Mythe de Karl Immermann (1932), il oppose deux figures de magiciens, Merlin et Klinschor, ce qui est d’autant plus ironique que Klingsor, apparu dans le Parzival de Wolfram von Eschenbach (1200-1210), peut être considéré comme une variation sur le personnage originel.
Alors que la légende arthurienne ne fait guère recette en France au xixe siècle, Merlin tire son épingle du jeu, peut-être en raison de ses liens avec la Bretagne continentale et de l’oeuvre de Hersart de la Villemarqué, Myrdhinn ou l’Enchanteur Merlin (1862). La Villemarqué est bien décidé à « inventer » une mythologie authentiquement bretonne, et le barde Merlin s’inscrit à la perfection dans ce grand dessein – peu importe que Merlin n’ait jamais été barde, ni druide d’ailleurs. Avec Merlin l’enchanteur (1860), Edgar Quinet poursuit le même projet, quoique plus politique, de créer une mythologie française. Les deux auteurs font presque l’impasse sur la légende arthurienne : leur Merlin a une histoire personnelle, centrée sur le récit de ses amours, mais son rôle de conseiller des rois ou a fortiori de prophète du Graal a quasiment disparu. De même dans Joyzelle (1903), pièce de théâtre symboliste de Maeterlinck, où il ne reste plus trace du légendaire arthurien, alors qu’on rencontre, par exemple, un « esprit aérien » nommé Arielle… On retrouve cette tendance dans L’Enchanteur pourrissant d’Apollinaire (1909). Par la suite, les écrivains français du xxe siècle qui s’intéressent à Merlin reprennent, avec des variations, le cadre arthurien, mais l’« enchanteur » demeure le point focal de leur approche, fût-elle résolument iconoclaste. De Jean Cocteau à Michel Rio en passant par René Barjavel, Théophile Briant et Jean-Louis Fetjaine, l’histoire d’Uterpendragon et d’Arthur est passée au prisme de celle de Merlin, ou Myrddin, comme il est censé s’appeler dans un hypothétique monde celte. Au minimum, comme le suggère le texte mode d’emploi qu’est Graal-Fiction de Jacques Roubaud (1978), Merlin apparaît comme le maître d’oeuvre de la légende arthurienne dans son ensemble, et il le demeure sous les plumes de Jacques Roubaud et Florence Delay dans la somme que constituent les douze pièces de Graal-théâtre (1977-2005). C’est aussi le cas dans la pièce de Tankred Dorst qui veut rendre compte de toute l’histoire arthurienne, Merlin ou la Terre dévastée (1981).
Dans le monde anglophone, en revanche, la renaissance arthurienne, et celle de Merlin qui en fait partie (au lieu d’en être le fer de lance) passent par trois auteurs qui ont une vision assez négative de ce dernier. Déjà dans Les Fiançailles de Triermain, improbable « poème narratif » de Walter Scott (1813), le personnage, doté d’un pouvoir surnaturel ambigu, est celui qui plonge dans un sommeil de cinq cents ans la fille féerique d’Arthur. À l’autre extrémité du siècle, Mark Twain fait de Merlin le villain d’Un Yankee à la cour du roi Arthur (1889), son roman de fantasy médiévaliste qui va connaître un énorme succès et d’innombrables adaptations. La perspective de Tennyson dans ses Idylles du roi (à partir de 1859) est moins négative, mais en reprenant le motif du vieux sage succombant aux séductions d’une femme fatale, le « poète lauréat » met en place le scénario récurrent des amours malheureuses d’un Merlin in his dotage (gâteux dans ses vieux jours), plus ou moins ridicule. Et T.H. White, qui est probablement le créateur le plus influent du xxe siècle en ce qui concerne la légende arthurienne, renchérit sur cette vision désobligeante de Merlin : s’il joue un rôle essentiel dans l’éducation du futur roi Arthur dans L’Épée dans la pierre (1938) – innovation de White, et en général des auteurs modernes qui ont du mal à admettre que l’interaction entre le roi et le magicien soit quasiment inexistante dans la plupart des textes médiévaux –, ce Merlin qui vit à rebrousse-temps est un personnage comique qu’on ne prend pas au sérieux. La magie « sérieuse », et sérieusement noire, se trouve du côté d’autres personnages, comme Morgause, Queen of Air and Darkness du deuxième volume (1939). La tonalité du dernier volume de The Once and Future King (The Book of Merlyn, 1977) est différente, cependant ; Merlin y apparaît plus comme un philosophe que comme un magicien. Au demeurant, chez White comme chez Tennyson ou Steinbeck, Merlin n’est qu’un élément parmi d’autres du monde arthurien, et c’est l’histoire d’Arthur qui suscite « terreur et pitié ».
L’universalité proliférante du Merlin magicien
La légende arthurienne finit mal : tous ses personnages meurent avant d’avoir accompli leur rêve ou leur grand dessein, par la violence, dans la douleur. Si beaux que soient les textes, ils entérinent un constat d’échec. Or les genres de l’imaginaire ne sont pas portés sur la tragédie. Les innombrables réécritures (littéraires ou cinématographiques) des aventures d’Arthur et de Merlin vont donc s’attacher à donner une happy end à leurs aventures. Cela relève de la gageure puisque, comme Merlin le dit lui-même dans la Suite du Merlin (anonyme, vers 1220), Arthur est destiné à mourir d’une mort glorieuse alors que lui doit subir une fin honteuse.
D’un point de vue moderne, la nature même de Merlin est problématique : par définition, un fils du Diable s’inscrit inévitablement dans un système chrétien. Merlin sera donc plutôt magicien que prophète ou voyant, puisqu’il s’agit de le doter de « pouvoirs » relevant du paranormal. La filiation diabolique se décline en différentes variations, de l’elfe à l’extraterrestre. Le lectorat contemporain, qui jugerait invraisemblable une lecture orthodoxe chrétienne de Merlin, accepte sans difficulté la nécessaire suspension d’incrédulité requise pour faire de lui un de ces êtres dotés de facultés particulières qui peuplent les genres de l’imaginaire. Merlin peut donc être un semi-elfe dans La Trilogie des elfes de Jean-Louis Fetjaine (1998-2000), un demi-Atlante dans le cycle Pendragon de Stephen Lawhead (1987-1999), le fils d’un alien venu des étoiles dans Le Miroir de Merlin d’Andre Norton (1985), ou tout simplement ce que l’on appelle un psychic en anglais, c’est-à-dire un médium capable de connaître l’avenir, de voir à distance, d’expérimenter des prémonitions, etc. comme dans The Matter of Britain de Mark Adderley (2008-2011) par exemple. Le paradoxe est que toutes ces identités surnaturelles ou paranormales accroissent considérablement la charge d’inhumanité de Merlin, lui qui n’est jamais présenté comme faé au Moyen Âge, sauf dans les cas très rares où il est suggéré que son père est un « homme sauvage ».
Cette évolution va de pair avec l’explosion de popularité que connaît le personnage depuis une trentaine d’années ; Merlin est en effet l’un des piliers du médiévalisme en matière de fantasy, le personnage-pivot par lequel le surnaturel peut s’intégrer à la fiction. Il devient donc non plus seulement un ingrédient, mais l’emblème des récits. Seul ou accompagné (avec ou sans Arthur), Merlin fait une très brillante seconde carrière : par rapport au nombre de textes médiévaux dans lesquels il apparaît, sa popularité depuis la seconde moitié du xxe siècle suit une courbe exponentielle. Il est devenu le modèle du magicien, le prototype de Gandalf, de Dumbledore, et même du Prospero shakespearien ; peu s’en faut que son nom ne soit lexicalisé comme celui de Renart ou de Tartuffe. Pourtant, ces avatars de Merlin n’ont pas grand-chose à voir avec celui que l’on rencontre dans les textes originaux, et c’est plutôt le Gandalf de J.R.R. Tolkien qui rejaillit rétroactivement sur Merlin, et inspire les personnages suivants comme Dumbledore. Le raisonnement se fait passablement tautologique : Gandalf est un wizard, ce qui est traduit en français par le mot « magicien », et Dumbledore, également un wizard, est un « sorcier » en français ; alors que tous deux sont des avatars de Merlin, donc Merlin est un magicien, un sorcier, un enchanteur… sans que l’on sache exactement ce que recouvrent ces termes.
Les caractéristiques du Merlin médiéval, en admettant qu’il y ait un Merlin unifié, ne permettent pas de tracer un portrait-robot du personnage. Merlin est-il un magicien modèle ? Pas au Moyen Âge, ou du moins pas principalement, bien qu’il accomplisse quelques « sorts » et enchantements. Merlin est-il un enchanteur ? Il y a peu d’enchanteurs au Moyen Âge, contrairement à une opinion reçue, et les seules occurrences du terme à propos de Merlin sont des insultes placées dans la bouche de ceux qui ne veulent pas reconnaître la légitimité d’Arthur qu’il a placé sur le trône. Merlin est-il le mentor et conseiller d’Arthur ? Difficile de l’affirmer puisque dans la version la plus représentative de la légende arthurienne, celle du cycle en prose Lancelot-Graal (1210-1225 environ), Merlin disparaît de la scène dès la naissance d’Arthur, ou au plus tard au tout début du règne de ce dernier, en tout cas avant ce que décrit T.H. White, qui plaque sur le nom de Merlin quelques concepts des années 1930 sans rapport avec la figure médiévale. Merlin est-il un vieillard amoureux d’une très jeune femme (qu’elle soit perçue comme positive ou négative, dame du Lac ou Morgane, peu importe) ? Pas vraiment, puisque le Merlin médiéval n’a pas d’âge, au sens strict du terme, et qu’il prend à volonté l’apparence physique qui lui convient – aucun texte avant Le Morte Darthur de Malory n’a imaginé que Merlin irait choisir l’apparence d’un vieillard pour séduire une fée ; au contraire, la Suite-Vulgate précise bien que Merlin adopte une semblance de gracieux jouvenceau à l’occasion de sa première rencontre avec Niniane. Et d’ailleurs, les récits concernant les amours de Merlin sont aussi changeants que le nom de son « amie », ou que sa propre apparence physique.
Si Merlin est le prototype des plus célèbres magiciens modernes, il est donc lui-même, comme l’ont suggéré plusieurs chercheurs, un avatar du dieu métamorphe et prophétisant Protée, aussi appelé le Vieillard de la Mer. Et les Merlins modernes, ceux du xxe et du xxie siècles, se définissent plus par rapport à leurs prétendus descendants, qui leur servent de repoussoir ou de reflet inversé, que par rapport à leur ancêtre « protéiforme ». Tout au plus peut-on conclure que ses incarnations polyphoniques permettent d’élaborer un discours finalement assez homogène sur ce qu’est le surnaturel et sur les limites dans lesquelles il est tolérable, même dans le champ de l’imaginaire et de ses littératures.
Les nouvelles incarnations de Merlin
Depuis 1945, de nombreux récits font apparaître des personnages qui ne s’appellent pas Merlin, mais qui jouent le rôle de Merlin, mutatis mutandis, et dont on découvre au détour d’une phrase qu’ils sont en effet Merlin – c’est le cas par exemple, dans la série de Susan Cooper The Dark is Rising (1965-1977), de Merriman Lyon, ou « Great-Uncle Merry » (merry voulant dire « joyeux ») dont les petits-neveux finissent par se rendre compte que le nom n’est qu’une sorte de jeu de mots transparent sur Mer(ryman) Ly(o)n.
Inversement, on peut rencontrer des personnages qui s’appellent Merlin sans avoir de lien avec la matière arthurienne. C’est le cas de Merlin d’Ambre, fils du prince Corwin d’Ambre et de la demoiselle d’Enfer Dara dans Les Princes d’Ambre de Roger Zelazny : alors que le premier cycle (1970-1978) joue clairement avec un intertexte arthurien, le second (1985-1991) s’en éloigne en faveur de références mythologiques beaucoup plus éclectiques (bien qu’à dominante celtique) même si un Merlin occupe le devant de la scène, avec, dans un renversement ironique par rapport au Merlin médiéval, une mère « démoniaque ».
Parfois, la question onomastique est révélatrice d’un trouble plus profond : le Merlin de John Cowper Powys dans Porius (1951) sert à évoquer l’univers arthurien, mais l’écart entre les images habituelles de celui-ci et la force brute de l’être mystérieux ainsi désigné déstabilise le lecteur, tout comme les personnages du roman désarçonnés par l’irruption d’un Merlin primal dans l’allégorie chrétienne arthurienne qu’est Cette hideuse puissance de C.S. Lewis (1945).
On peut aussi être confronté à des variations narratologiques : alors que traditionnellement, on ne pénètre pas dans l’intériorité d’un magicien (J.R.R. Tolkien ne fait connaître le point de vue personnel de Gandalf qu’une seule fois, quand le magicien évalue l’état de Frodo arrivé blessé, à Fendeval), ne serait-ce que pour préserver l’aura de mystère qui participe de sa légende, certaines réécritures modernes font parler leur Merlin à la première personne, comme Jack Whyte dans ses Chroniques de Camulod (1992-2005). Un Merlin qui dit « je » bouleverse tous les présupposés de lecture – et dans certains cas, cause une amère désillusion au lecteur tant son discours est banal et trivial. Un processus analogue intervient dans la série Merlin de la BBC (2008-2012), ou encore dans Merlin, les années oubliées, de T.A. Barron (1996) : à la figure impressionnante du mage qui sait tout se substitue la silhouette d’un adolescent aux prises avec des problèmes d’identité et des questions métaphysiques insolubles.
Trois types de scénarios
Le Merlin contemporain apparaît tout d’abord dans les réécritures « simples » de la légende arthurienne, où l’on essaie, en vain dans la majorité des cas, de conduire le projet grandiose de l’enchanteur au succès, comme le fait Michel Rio (Merlin, 1989). Les réécritures de pure fantasy, quant à elles, n’hésitent pas à recourir à un imaginaire surnaturel bien plus échevelé que celui du xiiie siècle, ou au contraire, dans une perspective rationaliste, à subvertir le surnaturel en faisant de Merlin un charlatan manipulateur, ou un génie scientifique (Michel Rio encore, mais aussi Philip Reeve dans Arthur, l’autre légende, 2007). À l’intérieur de cette catégorie, on trouve des variations totalement anachroniques illustrant un agenda écologique et/ou féministe (Les Dames du Lac de Marion Zimmer Bradley, 1983) ou au contraire des versions « réalistes » qui restituent la véritable couleur des siècles obscurs au lieu du cadre fictif de la féodalité, comme la trilogie de Mark Adderley (The Hawk and the Wolf, The Hawk and the Cup, The Hawk and the Huntress, 2008-2011), ou le diptyque Le Pas de Merlin de Jean-Louis Fetjaine (2002-2004). Le présupposé sous-jacent est que la nouvelle narration révèle la véritable histoire secrète d’Arthur et de son entourage, et fait bien plus sens que les romans médiévaux en montrant Merlin tel qu’il est vraiment : chamane barbare plus que magicien à la sauce victorienne, druide résistant contre la christianisation du monde celtique et la destruction des anciens dieux, romain allié aux « autochtones » Pictes (comme dans le film d’Antoine Fuqua, Le Roi Arthur, 2004). La Saga du roi Arthur, trilogie de Bernard Cornwell (1998-2001), est particulièrement représentative de cette tendance qui va souvent de pair avec un pessimisme polémique et une volonté affichée de dépouiller de son charme artificiel une période sombre et une figure malfaisante.
La deuxième modalité d’apparition de Merlin s’inscrit dans la modernisation du modèle arthurien : on garde les mêmes personnages, réincarnés ou réveillés de leur sommeil, ou « symbolisés » par des figures nouvelles, le même scénario global, avec les aménagements rendus nécessaires par la substitution de la guerre moderne aux charges de chevaliers, mais en transférant le tout à l’époque contemporaine, ou dans un futur de science-fiction où l’histoire est un éternel retour. Merlin devient druide, gourou ou savant fou, pour mieux manipuler un scénario qui n’excède pas les limites du cadre arthurien traditionnel : cela va de la célèbre bande dessinée Camelot 3000 (Mark W. Barr, Brian Bolland, 1982-1985) au roman LGBTQ Once & Future (Cori McCarthy et A.R. Capetta, 2019) qui met en scène un Merlin gay et juvénile, de plus en plus juvénile d’ailleurs à chaque incarnation, puisqu’il vit « à l’envers » du fait d’une malédiction, habilement recyclée du postulat de T.H. White. Il n’y a pas (encore) de version où Merlin est une femme, comme cela a été le cas pour Tristan (Camelot 3000) ou Arthur (dans Once and Future, précisément), sans doute parce que son archi-ennemie est Morgane et qu’on risquerait de perdre la tension entre genres qui enrichit le sous-texte avec un Merlin au féminin.
Il peut arriver que des ouvrages de la première catégorie se prolongent dans la deuxième, comme c’est le cas pour Avalon, « post-script » et conclusion, dans un futur proche, du Pendragon Cycle de Stephen Lawhead (1999), mais ce cycle, qui commence avec la destruction de l’Atlantide et fait de Merlin un semi-Atlante, s’inscrit dans un sous-genre de fantasy mythologique qui dépasse le cadre de la légende arthurienne. C’est aussi ce qu’a fait Marion Zimmer Bradley, quand elle a composé, avec Diana Paxson, les romans de la série Avalon, en particulier Les Ancêtres d’Avalon (2004) qui construisent un pont entre sa relecture de l’histoire de l’Atlantide (La Chute d’Atlantis, 1987) et celle de l’histoire d’Arthur, où « Merlin » n’est pas un individu, mais un titre, décerné à des personnages différents et en général très secondaires. Le personnage de Merlin se prête parfaitement à ce que le critique John Clute appelle la « fiction mythique », qui englobe le légendaire arthurien, mais l’excède largement et établit des liens et des contrastes entre cet univers et d’autres systèmes mythologiques. Avec sa trilogie Le Codex Merlin (2001-2006), Robert Holdstock fait ainsi de Merlin une sorte d’immortel errant de mythe en mythe et d’époque en époque, qui rejoue en partie le scénario arthurien, mais l’enrichit et le complique, par exemple, avec la légende de Jason et des Argonautes.
D’où un troisième type de réécriture, où le personnage, éventuellement accompagné d’Arthur, s’engage dans des aventures inédites et sans aucun rapport avec les données de base de la légende arthurienne, même s’il conserve le plus souvent son antagonisme violent avec une figure morganienne, éventuellement redoublée par celle de Viviane ou de Mordred, fréquemment devenu sorcier à l’époque moderne, peut-être en raison de sa fausse filiation avec Morgane. Cela peut donner des séries pour adolescents comme My Boyfriend Merlin (Priya Ardis, 2011) dont le titre annonce le programme, la trilogie de Merlin in Moab (Caryl Say, depuis 2014), qui revient à une Arthuriade assez classique après des détours mythologiques syncrétiques, ou des romans plus inclassables comme Arthur and Merlin: The Awakening (Bob Stegner, 2020) qui cèdent à la tentation de faire de Merlin le héros universel capable de résoudre tous les problèmes, y compris, dans le cas de Stegner, une pandémie provoquée par un accident dans un centre de recherches d’armes biologiques.
Et tout cela ne tient pas compte du filon des livres de développement personnel, dans lesquels Merlin joue le rôle d’un guide spirituel afin d’aider l’apprenti(e) à naviguer dans le labyrinthe des traditions plus ou moins magiques qui lui permettront de réaliser son potentiel. De La Voie du magicien. Vingt leçons spirituelles pour transformer votre vie (Deepak Chopra, 1995) au Livre secret de Merlin (Katherine Quenot, 2007), ces ouvrages mi-fiction mi-self-help se multiplient, jouant avec plus ou moins de brio avec la popularité de la figure du mage inscrite au coeur de l’imaginaire médiévaliste.
Bibliographie
Thompson, Raymon H., « The Enchanter Awakes: Merlin in Modern Fantasy », in Carl B. Yoke, Donald Hassler (dir.), Death and the Serpent: Immortality in Science Fiction and Fantasy, Contributions to the Study of Science Fiction and Fantasy, n°13, Westport, Greenwood Press, 1985.
Zussa, Gaëlle, Merlin, un mythe médiéval recyclé dans la production culturelle contemporaine, Genève, Slatkine, 2010.
Voir aussi : Magie, magiciens et magiciennes