Mélusine
Mélusine est une fée-serpente, ancêtre mythique de la lignée des Lusignan. Tard venue, dans deux romans de la fin du Moyen Âge de Jean d’Arras (1393) et Coudrette (vers 1401), Mélusine est pourtant l’une des fées les plus connues de cette période. Son rayonnement culturel est d’abord dû au succès immédiat et durable de ces romans, à la circulation de la légende de Mélusine en Europe, mais aussi à la persistance remarquable des enjeux politiques qui lui sont associés. Par son corps hybride, la fée cristallise par ailleurs des questionnements relatifs à la féminité.
Les romans médiévaux ont été imprimés dès 1473-1474, pour l’adaptation en allemand du roman de Coudrette par Thüring Von Ringoltingen (1456), en 1478 pour celui de Jean d’Arras. Le roman allemand est traduit en tchèque, en polonais, en danois, et, de là, en russe, en suédois et en islandais. Parallèlement circulent des traditions orales autour de la fée qui se fond par coalescence avec d’autres figures folkloriques locales. Mélusine peut ainsi être une géante bâtisseuse en Poitou, une femme-poisson à Sassenage et au Luxembourg (où Melusina est un symbole national), et une divinité élémentaire du vent en République tchèque, Meluzíni. Ces traditions orales donnent lieu à des productions culturelles et commerciales diverses : albums, dessins animés, logos, enseignes.
La vitalité particulière de Mélusine dans l’espace germanique au xixe siècle est à signaler. On peut évoquer entre autres oeuvres un conte romantique de Tieck qui rapproche, comme souvent en Allemagne, Mélusine d’une divinité des eaux (1800) ; Die neue Melusine (1817-1819) de Goethe, où l’héroïne est une naine ; ou l’oeuvre de Fontane, hantée par une Mélusine élémentaire (Oceane von Parceval, 1882 ; Die Stechlin, 1898). Moritz von Schwind lui consacre un cycle d’aquarelles, Kreutzer et Grillparzer un opéra (1833) et Félix Mendelssohn une ouverture, Die schöne Melusine (1834).
Dès la fin du Moyen Âge, plusieurs lignages se réclament de Mélusine parmi lesquels les Luxembourg, les Sassenage, ou les La Rochefoucauld. L’intérêt de ces lignages pour celle qui est devenue leur fée tutélaire se manifeste surtout par de nombreuses armoiries à la Mélusine. Une fausse princesse de Lusignan fonde également un Ordre de Mélusine (1885). Si, dans cette production héraldique et historique – en particulier dans les textes généalogiques et armoriaux des xvie et xviie siècles –, Mélusine est associée à l’essor lignager, elle est au contraire liée à un imaginaire de la fin, qui se manifeste diversement, dans plusieurs textes littéraires (xixe-xxie siècles). Des romans ou bandes dessinées historiques et merveilleux contemporains offrent ainsi une réflexion sur la fin des lignages ou sur la tension entre mémoire généalogique et oubli (Manuel Mujica Láinez, El Unicornio, 1965 ; François Bourgeon, Le Dernier Chant des Malaterre, 1990 ; Marijo Chiché-Aubrun, Les Dames de Lusignan, 2003 ; Corinne de Vailly, Mélusine et Philémon, 2012). Dans des récits romantiques luxembourgeois, Melusina est aussi bien la mère de la ville que celle qui la précipitera dans l’abîme, même si au siècle suivant elle peut incarner la lumière qui s’érige contre les ténèbres du nazisme et de l’ignorance (Michel Stoffel, La Clé de Mélusine, 1944 ; Franz Binsfeld et Jules Krüger, Melusin, 1951). Elle a pu enfin être une figure de la chute, une femme fatale mortifère.
Mélusine, femme-serpent, malgré les efforts des auteurs et des enlumineurs médiévaux pour détourner les topoï littéraires et picturaux associés à cette figure, est aux siècles suivants, dans certains textes, un démon succube ou un esprit élémentaire dépourvu d’âme (par exemple pour Jean Thenaud, Triumphe de Prudence, 1509-1517 ; Paracelse, Liber de nymphis, 1566). Elle devient une femme fatale sous la plume de Musset (La Confession d’un enfant du siècle, 1836), de Barbey d’Aurevilly (Une vieille maîtresse, 1851) ou de Zola, informant en particulier le personnage de Nana (1879), qui, apparaissant sous les traits de la fée au théâtre, éblouit le Tout-Paris dont elle précipite la chute morale et sociale. Parallèlement, Mélusine inspire les poètes comme Nerval (« El Desdichado » ; Chansons et légendes du Valois, 1854), et Jean Lorrain (« Mélusine », deux sonnets et un conte, 1883-1892). À partir du xxe siècle, Mélusine a pu incarner un idéal féminin (Franz Hellens, Mélusine ou la robe de saphir, 1920) prenant les traits de la femme-enfant (Yvan Goll, Mélusine, 1920 ; André Breton, Nadja, 1928 et Arcane 17, 1944) ou de l’Androgyne (Jean Markale, 1983 ; Claude-Louis Combet, Le Roman de Mélusine, 1986). Ce renversement s’explique par une poétique de la réversibilité caractéristique du mythe, par la relecture positive de figures féminines condamnées par le christianisme, et par l’influence des travaux portant sur les grandes déesses matriarcales préhistoriques.
Dans plusieurs romans ou cycles romanesques contemporains (A.S. Byatt, Possession, 1990 ; Mireille Calmel, La Légende des Hautes Terres, 2008-2010 ; Philippa Gregory, The Cousins’ War, 2009-2014, adapté en série), Mélusine est associée à des lignages féminins, déplacement qui va de pair avec une réflexion sur la place de la femme dans la société et sur une langue proprement féminine dans plusieurs de ces textes – le chant, langue exclusive et ineffable, unissant Mélusine ou ses doubles à ses filles. Les enjeux féministes portés par la fée sont encore plus marqués chez Irmtraud Morgner (Leben und Abenteuer der Trobadora Beatriz, 1974), où Mélusine combat le patriarcat aux côtés de Perséphone.
Figure malléable, aux multiples possibles, toujours en devenir et s’inscrivant dans une transmédialité, Mélusine peut intégrer des mouvements culturels divers ; elle peut donner corps ou prêter sa voix à des idées nouvelles. Son lien marqué avec la nature dans certaines oeuvres, comme dans la pièce de Goll qui inspire à Aribert Reimann un opéra en 1971, aboutit à un manifeste écologiste dans Mélusine des détritus (Marie de la Montluel, 2002). Le dynamisme de la figure mythique de Mélusine est encore perceptible par le déplacement et la resémantisation de certains mythèmes, comme la queue de serpent, emblème politique, signe de duplicité morale ou d’autosuffisance sexuelle, ou comme le cri, détail romanesque qui devient incontournable après « les cris de la fée » dans « El Desdichado » de Nerval : il retentit comme un signe d’espoir dans Arcane 17, dans Possession, ou comme le vain appel de Cassandre dans Mélusine des détritus.
Bibliographie
Behar, Henri, Bouloumié, Arlette, Mélusine moderne et contemporaine, Lausanne, L’Âge d’homme, 2001.
Montandon, Alain, Mélusine et Barbe-Bleue, Essai de sociopoétique, Paris, Honoré Champion, 2018.
Pavlevski-Malingre, Joanna, De la lignée à la nation. Melusigne, Merlusine, Melusina : fortunes politiques de Mélusine du Moyen Âge au XXIe siècle, Paris, Honoré Champion, à paraître.
Voir aussi : Allemagne, Femmes, Folklore, Sorcières