Médiévalisme (concept)

Vincent Ferré

Un « festival médiévaliste » à Dinan, une émission de radio consacrée en 2018 au « médiévalisme » et à la manière dont « le cinéma transforme le château du Moyen Âge »… le terme se répand depuis quelques années hors des cercles universitaires, pour se rencontrer aujourd’hui dans l’espace public. Il ne faudrait pas cependant que ce caractère d’évidence, de plus en plus prononcé, fasse oublier l’histoire du « médiévalisme » et la polysémie de ce substantif, utilisé parfois de manière péjorative pour désigner (dans le sillage d’Umberto Eco) la littérature populaire d’inspiration médiévale ou (avec Joseph Morsel) une idolâtrie du Moyen Âge ; et désormais, le plus souvent, pour penser la référence à la période médiévale dans des domaines aussi divers que la littérature, la philosophie contemporaine, le cinéma, les jeux vidéo, le discours politique, jusqu’aux attractions touristiques. On s’en tiendra ici à expliciter les grandes étapes de l’histoire de ce domaine, et le sens accordé au terme par l’ensemble des contributions qui composent le présent dictionnaire : le médiévalisme, envisagé ici dans une perspective temporelle et un empan géographique larges, recouvre aussi bien la création de fictions (littéraires et artistiques) se référant au « Moyen Âge » que l’étude scientifique de cette période dont la délimitation temporelle fait débat ; aussi bien la réception que la réinvention d’un « Moyen Âge » qui apparaît comme une « création continue ».

Du côté anglais, c’est John Ruskin qui popularise en 1853 le substantif medievalism, apparu en 1821, qu’il utilise pour nommer une période en architecture, en écho au classicism ; puis le terme en vient à désigner l’étude du Moyen Âge en même temps que sa reprise, son revival aux siècles ultérieurs, dans une dualité qui perdure aujourd’hui, medievalism recouvrant les deux ensembles que forment (en français) le médiévisme et le médiévalisme. Cette double signification explique d’une part le recours fréquent au néologisme neo-medievalism dans le second cas ; d’autre part la porosité, voire la concurrence, entre études médiévales et sphère médiévaliste.

C’est également le xixe siècle, entre romantisme, vague suscitée par les romans de Walter Scott, rejet de la modernité par les préraphaélites, utilisation d’un passé médiéval pour légitimer un discours nationaliste à la fin du siècle – pour ne nommer que quelques exemples de référence au Moyen Âge – qui constitue l’âge d’or d’un certain médiévalisme. La deuxième vague remarquable a débuté dans les années 1960 pour la fiction (que l’on songe au succès du Seigneur des Anneaux de J.R.R. Tolkien et de ses épigones) et dans la décennie 1970 du côté des études, avec A Dream of Order d’Alice Chandler (1970), qui a ouvert la voie au travail mené par Leslie J. Workman, en dehors de l’institution universitaire, au fil des numéros de la revue Studies in Medievalism (depuis 1979). En France, Jacques Le Goff s’interroge à la même époque sur l’actualité d’un « Moyen Âge pour aujourd’hui et pour demain » (« Les Moyen Âge de Michelet », Pour un autre Moyen Âge, 1977), avant les conférences de Paul Zumthor à Beaubourg sur la « Modernité du Moyen Âge » en 1979, puis le numéro de la revue Europe intitulé « Le Moyen-Âge maintenant » en 1983 ; l’ouvrage de Christian Amalvi, Le Goût du Moyen Âge (1996) et le colloque organisé en 1997 par Michèle Gally (La Trace médiévale et les écrivains d’aujourd’hui, 2000) anticipent de peu l’explosion de la fantasy littéraire (notamment due à la saga Harry Potter de J.K Rowling de 1998 à 2007) et cinématographique (films adaptés du même cycle et des oeuvres de J.R.R. Tolkien, de C.S. Lewis…). Commence alors la formalisation théorique d’un côté et de l’autre de l’Atlantique : en France, colloque « Médiévalisme. Modernité du Moyen Âge » (sous la direction de Vincent Ferré, 2009) et aux États-Unis quatre numéros de Studies in Medievalism intitulés « Defining Medievalism(s) » I et II (2009) puis « Defining Neo-Medievalism(s) » I et II (2010-2011), dirigés par Karl Fugelso.

En Europe, Umberto Eco joue pendant cette période un rôle majeur, à la fois comme auteur médiévaliste à succès (Le Nom de la rose, 1980) et comme médiéviste – sans oublier bien sûr ses travaux de théorie littéraire. Cependant, son essai le plus fréquemment cité, « Dreaming of the Middle Ages », à savoir la version anglaise de « Dieci modi di sognare il medioevo » (1983), célèbre pour avoir diffusé l’usage du terme « néomédiévalisme », dans la possible intention d’éviter l’ambiguïté due à la polysémie de l’anglais medievalism (recouvrant médiévisme et médiévalisme), introduit en réalité une forme de confusion en formalisant une opposition entre « néomédiévalisme » et études médiévales, qui seraient les seules à garantir un accès authentique au Moyen Âge. Le premier terme sert, par effet miroir, à désigner ce qui relève d’un revival discutable, tels les « châteaux postmodernes néomédiévaux à Manhattan » et plus encore la littérature de fantasy, présentée de manière négative comme une somme d’élucubrations – son représentant le plus connu, J.R.R. Tolkien, est pourtant épargné, quoique jugé avec une certaine condescendance. L’usage très flottant de medievalism et neomedievalism dans cet essai grand public, aux accents provocateurs, aurait dû inviter à la prudence toutes celles et tous ceux qui, dans le monde de la recherche, s’y réfèrent comme à un bréviaire du médiévalisme. Son influence explique d’ailleurs en partie les difficultés terminologiques contemporaines, puisqu’il a en réalité ajouté de l’ambiguïté à la polysémie antérieure ; de l’ambiguïté et un jugement de valeur, ce clivage entre médiévistique (études médiévales) et médiévalisme étant pensé chez Eco en termes axiologiques – en reformulant, d’une certaine manière, l’opposition entre médiéval et « moyenâgeux ».

Le fait que le medievalism est entendu parfois au sens étroit (des études médiévales ou « médiévisme »), parfois au sens large (englobant aussi la réception-recréation du Moyen Âge), qu’il demeure concurrencé par le neomedievalism – lui-même compris dans un sens hérité d’Eco, ou élargi à des domaines tels que les relations internationales –, ralentit la constitution du champ de recherche et rend difficiles les échanges entre chercheurs. C’est d’autant plus le cas qu’il n’existe pas d’équivalent strict, d’un pays à l’autre, dans toutes les langues pratiquées par ceux-ci : que l’on songe, par exemple à la Mittelalter-Rezeption en allemand (qui occulte l’aspect créatif de cette activité), ou à la diversité d’expressions qui ont encore cours en français au côté de « médiévalisme » – « modernités médiévales », « Moyen Âge contemporain », « Moyen Âge aujourd’hui »… L’ambivalence des termes anglophones explique aussi, ou reflète, le regard des diverses disciplines, qui peuvent rejeter le médiévalisme (à l’instar de certains médiévistes, au nom de la rigueur scientifique) ou au contraire chercher à l’annexer. On peut résumer ainsi ces tensions : le médiévalisme (medievalism, neomedievalism) englobe-t-il les études médiévales (medievalism) ou en constitue-t-il une partie ? Les objets culturels (séries, jeux…) faisant l’objet d’une mode du côté de la recherche anglo-américaine, le médiévalisme relève-t-il en fait des cultural studies ? Ou encore : les publications les plus citées se faisant en langue anglaise, est-il l’apanage des facultés d’études anglaises ?

L’alternative est sans doute de refuser ces revendications exclusives, de chercher à associer ces disciplines, et à ouvrir l’empan géographique et historique, non seulement pour éviter de réduire les objets d’étude à la culture contemporaine anglophone, mais aussi dans un souci épistémologique. Prendre en compte en effet le Brésil et la Turquie, l’Afrique et la Russie, ou encore l’Italie et l’Allemagne, représente un gardefou contre un danger qui consisterait à se référer à un « Moyen Âge » monolithique et en apparence naturel, quand il serait en réalité créé de toutes pièces et relatif. Chaque oeuvre, chaque étude médiévaliste, se doit de préciser à quel « Moyen Âge » elle s’intéresse, lequel fait l’objet d’un réinvestissement. On ne peut se contenter (ce qui est pourtant fréquent) de définir de manière tautologique le médiévalisme comme ce qui succède au Moyen Âge ; il importe que soient explicités la version, l’ancrage, les limites historiques, de cette période aux bornes temporelles discutées et dont l’existence même fait l’objet de débats, pour certains pays. Considérer qu’un passage à la Renaissance se produit au xvie siècle, voire dès le xive siècle en Italie, ou qu’au contraire elle constitue un phénomène intégré au « long Moyen Âge » tel que conçu par Jacques Le Goff, change évidemment la date de naissance du médiévalisme : peut-on remonter au xviie siècle, celui du Don Quichotte (1605, 1615) de Cervantès, qui non seulement lit, mais rejoue, les aventures médiévales ? Si le travail des antiquarians anglais est bien connu (dont John Leland, William Camden…), des lecteurs francophones peuvent aussi songer à Rabelais, dont le Pantagruel (1532) subvertit chroniques et épopées médiévales.

Autrement dit, aucune étude médiévaliste ne devrait ignorer la diversité des actualisations du médiévalisme, aussi malléable que la référence au mouvant Moyen Âge, ce Moyen Âge mobilisé aussi bien par les tenants du progressisme que du conservatisme en politique, par les discours religieux et le marketing touristique ; présent dans des artefacts restaurés, interprétés (châteaux, enluminures, armes) ; convoqué par le cinéma, la fantasy, le roman policier à travers topoï (telle l’inquisition) et grandes figures historiques (Jeanne d’Arc, Saint Louis) et fictionnelles… ce Moyen Âge, selon l’expression de Le Goff, « creux de la vague du temps » rempli par nos rêves médiévalistes.

Bibliographie

Eco, Umberto, « Dreaming of the Middle Ages », in Faith in Fakes. Travels in Hyperreality, Londres, Vintage, 1986 [1995] ; « Dieci modi di sognare il medioevo », in Sugli specchi e altri saggi, Milan, Bompiani, 1985.

Emery, Elizabeth, Utz, Richard (dir.), Medievalism: Key Critical Terms, Woodbridge, Boydell & Brewer, 2014.

Decourtieux, Christine, Morsel, Joseph, L’histoire (du Moyen Âge) est un sport de combat… : réflexions sur les finalités de l’histoire du Moyen Âge destinées à une société dans laquelle même les étudiants d’histoire s’interrogent, Paris, LAMOP, 2007.

Workman, Leslie (dir.), Studies in Medievalism, 1979-1997.

Voir aussi : Moyen Âge (concept)