Masculinité

Manon Berthier

En parallèle et en réponse aux mouvements féministes des décennies précédentes, une approche masculiniste dite « mythopoétique » émerge au début des années 1980, d’abord aux États-Unis. Il s’agit de « réparer l’imagination » afin de retrouver une certaine « masculinité profonde » (Robert Bly, 1990), censée être enfouie, érodée par la modernité, en puisant dans les mythes et le folklore préindustriels. Roi, guerrier, magicien, amant, homme sauvage : ces archétypes, rappelant la psychologie jungienne et repris par des théoriciens comme Robert Moore ou Robert A. Johnson, ont notamment été conçus à partir de la tradition littéraire médiévale et de ses réceptions. Le mécanisme n’est pas nouveau : dès le xixe siècle, les chevaliers de la Table ronde sont reconstruits comme modèles pour les hommes de la noblesse et de la haute bourgeoisie britannique par des auteurs victoriens comme Alfred Tennyson (Les Idylles du roi, à partir de 1859), qui fait d’Arthur la figure centrale de son cycle de poèmes et l’incarnation d’une « masculinité idéale ». Outre-Atlantique, cette valorisation de la prouesse et de la masculinité (supposément) médiévales est en quelque sorte démocratisée, par le biais notamment d’organisations de jeunesse comme celle des « Knights of King Arthur », fondée par le pasteur William Forbush en 1893 : les jeunes garçons y sont organisés par rang (pages, écuyers, chevaliers) au sein de Châteaux et appelés à élire leur roi, supervisés par un Mage Merlin adulte. Un code d’honneur chevaleresque recréé informe ce modèle éducatif, selon des principes de piété, de courage et de force, de générosité et de camaraderie. Ces groupes connaissent un grand succès (plus de 130 000 membres au début du xxe siècle), et inspirent la création du scoutisme par Robert Baden-Powell, en Angleterre d’abord : le premier camp, en 1907, a ainsi notamment pour objectif de réveiller la mémoire d’Arthur et d’en ressusciter la chevalerie.

La diffusion de cet idéal d’héroïsme et de masculinité n’est bien sûr pas sans conséquences sur les représentations que l’on se fait des hommes et des relations entre eux au Moyen Âge, mais également sur l’identité et les comportements de ceux qui s’abreuvent à cette culture populaire foisonnante. En France également, dans des séries de bande dessinée à succès comme Yves le Loup (René Bastard, 1957-1965) ou Chevalier Ardent (François Craenhals, 1966-2003), on (re)crée des personnages à l’image de l’époque et du lectorat (jeune, urbain et masculin) autour d’aspects comme la quête, l’initiation, la transmission. Ce sont en effet ces enjeux qui cristallisent le fantasme d’une masculinité « médiévale », fixe et monolithique, un idéal perdu qu’il s’agirait de restaurer : si les angoisses relatives à une perte ou une défaite de la masculinité connaissent des variations spécifiques à leur contexte d’émergence, on retient généralement de cet imaginaire médiéval l’importance des liens homosociaux du compagnonnage chevaleresque, du code d’honneur et de l’initiation des jeunes garçons par des mentors masculins – Arthur et Merlin, Frodo et Gandalf, Harry et Dumbledore, etc. Dans les milieux les plus réactionnaires, cela prend également la forme d’une célébration de l’héroïsme guerrier, et la rhétorique masculiniste est alors souvent couplée à celle du suprémacisme blanc. On retrouve ainsi l’iconographie médiévaliste chez les « chevaliers » du Ku Klux Klan dès la fin du xixe siècle comme dans l’Allemagne nazie, ou plus récemment chez certains bikers et dans les rassemblements d’extrême droite (runes et mythologies nordiques, croix de templiers, etc.).

Dans les arts et la culture populaire, les fictions de l’imaginaire à travers leurs différents médias comptent parmi les formes privilégiées pour discuter de la variété des rôles possibles : elles permettent de projeter angoisses ou désirs dans le temps et/ ou l’espace afin d’en examiner les possibles conséquences ; et en raison de ses liens de filiation avec l’épopée antique et le romance médiéval, la fantasy en particulier permet l’exploration du rôle et du développement du héros masculin. Même plus souvent utilisés pour répondre à la nostalgie d’un héroïsme masculin traditionnel que pour rejeter ou remettre sérieusement en question ce concept même, certains aspects des rôles de genre qui font l’objet de débats dans la société actuelle peuvent néanmoins être mis en évidence et discutés dans, et par, les oeuvres. La figure du garçon qui devient homme (Belgarion chez David et Leigh Eddings, FitzChevalerie dans la série de romans de Robin Hobb, Eragon chez Christopher Paolini…) et celle du chevalier (Boromir chez Tolkien, Lan Mandragoran dans La Roue du temps de Robert Jordan ou encore Jaime Lannister dans la série Game of Thrones) sont particulièrement exploitées, tandis que des représentations plus ambivalentes se multiplient au fur et à mesure que les créatrices et créateurs minorisés parviennent à imposer d’autres formes de récit : anti-héros, relations inter-espèces, personnages homosexuels et transgenres, adjuvants qui permettent à l’agentivité féminine de se déployer pour subvertir l’hégémonie masculine… Notons enfin que la réception du Moyen Âge comme exclusivement blanc influence également les structures narratives : l’objectif de la quête du héros est finalement bien souvent le retour au règne bienveillant des hommes blancs, ce qui se manifeste à travers des représentations impérialistes plus ou moins subtiles – on pense par exemple à l’orientalisme du Trône de fer de G.R.R. Martin (depuis 1996), tout en lui reconnaissant l’importance saisissante accordée aux personnages d’eunuques.

Bibliographie

Aronstein, Susan, « The Return of the King: Medievalism and the Politics of Nostalgia in Mythopoetic Men’s Movement », in Clare Simmons (dir.), Medievalism and the Quest for the Real Middle Ages, Portland, Frank Cass & Co, 2001.

Fendler, Susanne, Horstmann, Ulrike Maria (dir.), Images of Masculinity in Fantasy Fiction, Lewiston/ New York, Edwin Mellen Press, 2003.

Ramey, Lynn Tarte, Tison, Pugh (dir.), Race, Class, and Gender in « Medieval » Cinema, New York, Palgrave Macmillan, 2007.

Voir aussi : Chevaliers et chevalerie, Femmes, Nationalisme