Marco Polo
Marco Polo, qui séjourne entre 1271 et 1295 en Asie, notamment à la cour de Kubilai Khan, petit-fils de Gengis Khan, expérience qu’il raconte dans Le Devisement du monde (ou Livre des merveilles) écrit vers 1299, suscite très tôt une production médiévaliste teintée de fascination pour l’Orient. Dès 1797, l’auteur romantique anglais Samuel Taylor Coleridge, compose le poème Kubla Khan : il y décrit la ville mystérieuse de Xanadu dans laquelle le souverain, « se décréta un fastueux palais des plaisirs : /Où s’engouffraient les flots sacrés d’Alphée, /Par des grottes à l’homme insondables/Jusqu’aux abîmes d’une mer sans soleil ». Ce texte, publié en 1816, dépeint l’Orient comme une terre médiévalisée, pleine de mystères, de magie et d’onirisme. Assurant lui-même avoir composé son poème durant un sommeil induit par la drogue, Coleridge décrit d’ailleurs son texte comme « une vision dans un rêve : un fragment » ; mais il inscrit aussi Marco Polo comme un truchement permettant au lecteur occidental d’accéder à cet ailleurs. Ce n’est donc pas un hasard si la première traduction moderne du Devisement est le fruit du travail d’un orientaliste, le Britannique William Marsden, en 1818, deux ans seulement après la publication du texte de Coleridge. Par la suite, nombre d’oeuvres inspirées directement du voyage de Marco Polo sont autant d’invitations au dépaysement, accumulant les stéréotypes sur l’Orient décrit comme une terre sexualisée, prête à être prise par le colon européen, que l’on retrouve dans l’allusion au « palais des plaisirs » dans Kubla Khan ou dans la longue scène de danse du ventre du film La Fabuleuse Aventure de Marco Polo (1965).
L’Orient du Marco Polo médiévaliste est aussi une terre d’exploits, comme dans la bande dessinée petit format portant le nom du marchand du xiiie siècle, publiée par les éditions Aventures & Voyages en France de 1960 à 1987. Dans cette longue série, scénarisée par Jean Ollivier et dessinée par Enzo Chiomenti, le Vénitien est dépeint comme un agent secret au service de Kubilai qui, aidé de son serviteur asiatique Tigre Bleu, prévient de nombreux complots contre le Khan. Il incarne donc ici le prototype du « sauveur blanc » venu apporter dans la lointaine Chine les bienfaits de l’Europe.
C’est d’autant plus le cas que Marco Polo est représenté, dans la plupart des oeuvres où il est mis en scène, comme un homme moderne avant l’heure, notamment parce que ses périples auraient inspiré Christophe Colomb. Les auteurs contemporains gomment ainsi le plus souvent les croyances médiévales qui parsèment Le Devisement du monde pour faire du marchand vénitien un homme de science qui annonce déjà les explorateurs des Grandes Découvertes puis du xixe siècle. Oubliant la plupart du temps qu’il y a eu aussi de nombreux voyageurs orientaux au Moyen Âge, comme Ibn Battuta pour le monde musulman ou Zheng He pour la Chine, cette vision téléologique fait de l’homme occidental le seul à même d’explorer le globe et d’en tracer les limites. Cela se retrouve par exemple dans la fantasy : les auteurs de Donjons & Dragons mettent ainsi en scène un voyageur du nom de « Volo » qui dépeint l’univers fictif des Royaumes oubliés et ses mystères dans plusieurs ouvrages parus notamment durant les années 1990.
Cependant, Marco Polo, figure aux multiples facettes, représente également un pont et une possible compréhension entre l’Orient et l’Occident. Dans le film de 1965, Kubilai, joué par Anthony Quinn, incarne un souverain juste qui rejette l’obscurantisme et la xénophobie attribués à son temps pour mieux tendre la main au voyageur vénitien. À l’opposé, le Vieux de la Montagne, chef des assassins, apparaît pour sa part dans le longmétrage comme une allégorie de cette Asie qui, dans les yeux des Occidentaux d’alors, refuse de sortir d’un Moyen Âge sombre. En ce sens, la rencontre de Polo et du souverain mongol constitue un instant fragile d’utopie universaliste. Cette caractéristique se retrouve notamment dans le roman Les Villes invisibles (1972) d’Italo Calvino qui dépeint un dialogue entre Kubilai Khan et Marco Polo, dans lequel ce dernier décrit les cités qu’il a visitées comme autant de lieux merveilleux et impossibles. Leur échange s’achève d’ailleurs sur l’opposition entre dystopies et utopies, celles-ci étant, comme l’indique le titre du livre, difficiles à entrevoir, tel un espace qui peine à exister. On retrouve certes là l’idée répandue au Moyen Âge qui voulait que le paradis terrestre se situe aux confins du monde, mais aussi la notion romantique développée notamment par Coleridge : l’orient médiévaliste de nos songes est un rêve fugace, le fragment d’une vision.
Bibliographie
Abbrugiati, Perle, « Visions de l’Ailleurs dans Les Villes invisibles d’Italo Calvino », Cahiers d’études romanes, n° 23, 2011.
Kinoshita, Sharon, « Traveling Texts : De-orientalizing Marco Polo’s The Description of the World », in Travel, Agency, and the Circulation of Knowledge, Münster, Waxmann, 2017.
Tanase, Thomas, Marco Polo, Paris, Ellipses, 2016.
Voir aussi : Chine, Gengis Khan, Orientalisme