Littérature de jeunesse
Pour les plus petits
Les fictions en lien avec le Moyen Âge, de manière plus ou moins directe, sont très nombreuses au sein de la littérature d’enfance et de jeunesse, dès le plus jeune âge, parallèlement à d’autres objets culturels destinés au même public. C’est d’abord par le biais de la Bibliothèque bleue (xiie -xiiie siècles) que les plus jeunes ont pu découvrir de grandes figures médiévales et des romans historiques, puis la légende arthurienne et le Roman de Renart sous forme d’adaptations telles que celle de Jeanne Leroy-Allais, illustrée par Benjamin Rabier, en 1909. Au xixe siècle, des oeuvres écrites dans une perspective patriotique contribuent au roman national, telles que Jeanne d’Arc par Louis-Maurice Boutet de Monvel (1929), ou encore Louis XI par Georges Montorgueil et Job (1905).
Actuellement, des albums fictionnels ou documentaires – voire des formes hybrides mêlant pédagogie et divertissement – s’adressent à une assez large tranche d’âge allant de 3 à 10-11 ans, pour une première approche, dans un cadre privé ou scolaire, du Moyen Âge des châteaux forts, des chevaliers et des tournois. L’album documentaire Les Châteaux forts paru aux éditions Auzou (2014), destiné à un jeune public, est représentatif des thèmes abordés, ici de manière assez exhaustive : l’organisation spatiale à l’intérieur des enceintes du château et du château en soi, la vie quotidienne intra-muros du seigneur et des habitants, mais aussi celle des paysans vivant près du château et celle de leurs enfants, les temps forts tels que le tournoi ou l’attaque du château, sans oublier le banquet. Un personnage, le cochon Oscar, fait office de guide, avec des remarques humoristiques ; chaque double-page renvoie par ailleurs à un carnet de jeux. Hors de la sphère pédagogique, dans les albums évoquant des histoires de princes et de princesses, ces dernières ne sont plus toujours prisonnières d’un traître geôlier, d’un dragon ou encore victimes d’un mauvais sort, attendant d’être délivrées par un preux chevalier comme dans La Belle au bois dormant de Disney (1959). Et quand bien même elles attendent le prince charmant, elles s’ennuient fermement comme l’héroïne de la bande dessinée Princesse Libellule cherche prince désespérément (Alexandre Arlène et Stéphanie Bellat, 2011). Désormais elles ne s’en laissent plus conter, portent la culotte et les armes, comme la princesse Elizabeth dans La Princesse et le dragon de Robert Munsch (1980, trad. 2005), elles questionnent leur condition voire se rebellent ou refusent leur destin, comme dans La Princesse Rose-Praline de Gaël Aymon et Julien Castanié (2010). Ces deux albums cités sont parus aux éditions Talents Hauts, qui abordent les questions de genre, mais on trouve la même tendance chez des éditeurs plus classiques. À l’image des Douze princesses rebelles dans le conte écrit par Jessie Burton et illustré par Angela Barrett (2018), elles annoncent les héroïnes que les mêmes lecteurs devenus plus grands rencontreront au fil des pages de récits relevant en particulier de la fantasy.
Dans ces mêmes albums comme plus tard dans les romans, la figure du chevalier héroïque, double héritage des héros de la légende arthurienne et d’Ivanohé, a tendance à être parodiée, comme dans Le Chevalier désastreux de Dick King-Smith (1990), permettant de rassurer les très jeunes lecteurs (masculins) par « une mise à distance du discours convenu sur la virilité », comme le souligne Cécile Boulaire.
Le genre de l’album peut constituer par ailleurs un lieu de réinvention, à l’instar du Grimoire de sorcière d’Elzbieta (1990) se situant entre bestiaire merveilleux, recueil d’histoires fantaisistes liées aux animaux familiers de la sorcière, et recettes magiques. Ce grimoire prétend donner l’illusion de l’authenticité avec humour en s’inspirant directement d’illustrations de manuscrits médiévaux, de gravures, tout en jouant d’associations inattendues : une image évoquant la baleine telle que représentée dans les bestiaires médiévaux, avec un bateau sur son dos, se trouve en regard de l’histoire d’un poulet devenu monture de sorcière. L’album se termine par un dessin de charivari correspondant à la reprise d’une illustration du Roman de Fauvel dans un manuscrit du xive siècle. Quant aux illustrations par Olivier Charpentier de l’anthologie La Poésie médiévale chez Mango jeunesse (2001), qui reprennent les types d’ornements des manuscrits médiévaux, avec entrelacs et motifs végétaux, elles font véritablement résonner les poèmes.
Héros pour pré-ados
Pour la catégorie des (pré-)adolescents et adolescentes, le Moyen Âge reste encore en bonne part la source revendiquée des romans historiques ou de fantasy (de même que des bandes dessinées, des jeux vidéo, ou des films de ce genre multimédiatique).
« Une seule aventure pour 600 récits », résume Cécile Boulaire en évoquant les récits historiques qu’elle nomme « moyenâgeux », au sens d’une fabrique du médiéval. En effet, le Moyen Âge est dans ces fictions, selon elle, bien plus un monde qu’une époque, avec une géographie, une galerie de personnages et une série d’événements (ou micro-événements) immuables, les récits présentant dans leur immense majorité une même trame narrative, celle du parcours initiatique d’un jeune orphelin de basse extraction, dont le rêve est de devenir chevalier, à l’image du jeune Guillaume dans Sans nom ni blason par Jacqueline Mirande (1984). Le Faucon déniché de Jean-Côme Noguès (1972), dont le héros est un jeune paysan, devenu un grand classique scolaire, constitue en cela une des rares exceptions à la règle. Cependant, malgré le manque d’ambition littéraire de certains d’entre eux, ces récits sont plébiscités par les adultes prescripteurs, dans la mesure où ils semblent répondre idéalement au double objectif de la littérature de jeunesse depuis ses origines : instruire et plaire.
On peut toutefois noter avec Yvon Houssais certaines évolutions depuis le début du xxie siècle : si le xiiie siècle reste le cadre temporel de prédilection, un déplacement du château vers la ville en ce qui concerne le cadre spatial, permet, malgré certains clichés qui perdurent (comme la saleté et la promiscuité), la découverte de réalités historiques souvent inédites pour les jeunes lecteurs, comme les corporations, le monde des étoffes et de la teinture dans La Couleur du crime de Martine Pouchain (2000), la construction d’édifices religieux dans Le Secret de la cathédrale de Béatrice Nicodème (2006), et des aspects parfois plus sombres, comme la persécution des juifs sous le règne de Saint Louis dans Les Brumes de Montfaucon d’Anne Pouget (2005). Les récits portent désormais davantage sur l’histoire des mentalités. Le traitement des croisades, évoquées en arrière-plan, démystifiées, reflète visiblement l’héritage humaniste des sociétés occidentales modernes et leur inquiétude devant la résurgence du fanatisme religieux.
La part des héroïnes, assez rares auparavant dans ces productions, se fait plus conséquente, comme dans les récits de l’autrice américaine et féministe Karen Cushman. Le Livre de Catherine (1998) prend ainsi la forme du journal impertinent et haut en couleur d’une jeune fille de 14 ans que son père veut marier à des prétendants qui lui déplaisent, et qui relate son quotidien dans l’Angleterre de la fin du xiiie siècle. Ce récit, particulièrement original et réussi dans sa forme, a été autant loué pour son authenticité historique (mentalités, description fidèle de la vie de tous les jours), que décrié pour son caractère artificiel (avec la révolte de Catherine, son indépendance d’esprit, le dénouement du récit). Mais l’on peut estimer que la vraisemblance du récit est un faux problème : le véritable intérêt des fictions médiévalistes résiderait plutôt dans le fait que le cadre historique choisi constitue un prisme privilégié et enrichissant pour permettre à de jeunes lecteurs et lectrices d’interroger leur propre époque.
Vers la fantasy
Au plan générique, on remarque des phénomènes d’hybridation apparus en France vers les années 1970-1980 avec la publication du Hobbit de J.R.R. Tolkien (sous le titre Bilbo le Hobbit) dans une collection jeunesse et le retentissement du Nom de la rose d’Umberto Eco, amenant le roman historique vers la fantasy, le fantastique ou l’ésotérique. Les Haut-Conteurs de Patrick Mc Spare et Olivier Péru (2010-2017), dont le héros Roland, fils d’aubergiste, parcourt une Europe inspirée du xiiie siècle au sein d’une confrérie d’artistes-enquêteurs, ou encore Grimpow de l’Espagnol Rafael Abalos (2005), inspiré de la lutte des Templiers contre l’Inquisition, proposent ce type de mélanges. Dans la tétralogie Arthur de l’Anglais Kevin Crossley-Holland (2000-2006), c’est cette fois l’histoire du roi légendaire qui se superpose (à la fin du xiie siècle) aux aventures du héros quittant le manoir paternel pour suivre son oncle en croisade.
Dans le domaine de la fantasy épique, sous l’influence durable du Seigneur des Anneaux de Tolkien (1954-1955), les univers médiévalistes de type féodal, caractérisés par de grands paysages naturels et sauvages, à l’onomastique évocatrice, font partie des attendus des lecteurs et lectrices, de même que les intrigues fondées à la fois sur une quête et sur la réparation d’un préjudice, comme dans Le Livre des étoiles d’Erik L’Homme (2001-2003). La Quête d’Ewilan de Pierre Bottero (2003) reprend certaines images déjà un peu figées pour mieux les mettre à distance par l’humour. Ainsi, les deux héros, une fille, Camille (alias Ewilan) et un jeune garçon d’origine africaine, Salim, s’interrogent sur l’authenticité de l’aspect médiéval de certaines bourgades ou châteaux de l’empire de Gwendalavir. L’auteur se réfère aussi à la légende arthurienne, soit de manière décalée, soit en se la réappropriant, par le biais du personnage de Merwyn Ril’ Avalon, de son histoire d’amour éperdue avec Vivyan, et de ses commentaires humoristiques sur les chevaliers de la légende arthurienne. On y voit apparaître également Bjorn, chevalier fanfaron, qui évolue cependant tout au long du cycle jusqu’à obtenir les plus grandes responsabilités au sein de l’armée de Gwendalavir. Ce monde a l’effet d’un reflet inversé, lorsque la nature préservée de Gwendalavir rappelle à Camille, avec nostalgie, ce que les hommes ont fait de son monde d’origine, ce qui doit résonner comme un appel aux jeunes lecteurs à réfléchir sur la façon dont ils peuvent agir sur leur propre monde.
C’est encore sur un autre mode que J.K. Rowling fait référence au Moyen Âge par le biais de l’école des sorciers de Poudlard. Les tournois de quidditch, les affrontements par baguettes interposées, renvoient de manière humoristique aux tournois et affrontements des chevaliers médiévaux, tandis que l’organisation en maisons n’est pas sans évoquer différents fiefs en concurrence pour leur suprématie.
Dans la lignée des Dames du Lac de Marion Zimmer Bradley, et avec la référence à la religion wicca en partage, la trilogie de Philip Pullman À la croisée des mondes (1995-2000) met pour sa part à l’honneur la figure de la sorcière, dans un monde parallèle évoquant Oxford au xixe siècle, où sévit l’Autorité, une institution religieuse qui n’est pas sans rappeler les pires moments de l’Inquisition. Loin d’être maléfiques, les sorcières incarnent des valeurs de profonde humanité, de liberté, de courage et d’émancipation. On retrouve ce phénomène, cette fois sans référence directe à la tradition judéo-chrétienne diabolisant cette figure, dans des récits de fantasy pour la jeunesse tel le cycle Witch Song d’Amber Argyle (2011-2015) avec des adolescentes qui se découvrent sorcières et décident d’assumer ce don – parfois vécu au départ comme un cadeau empoisonné –, leur lutte se superposant à d’autres quêtes identitaires qui peuvent être celles de jeunes filles d’aujourd’hui.
Enfin, il faut mentionner par ailleurs que certaines oeuvres s’inspirent du Moyen Âge oriental, comme le cycle à succès Le Clan des Otori de Lian Hearn (2002-2007) dont le cadre est très inspiré du Japon féodal, ou Les Nuits de Shéhérazade, une réécriture très réussie des Mille et Une Nuits par Renée Ahdieh (2015).
Comme le montre ce tour d’horizon, le Moyen Âge constitue bien dans les oeuvres et types de productions évoquées un « past present », comme l’évoque Clare Bradford, un monde-miroir permettant aux jeunes lecteurs d’interroger leur rapport à l’autre et à la différence, les stéréotypes genrés, certains modèles de société, tout en affirmant comme dans les autres oeuvres de littérature de jeunesse des valeurs cardinales (amitié, loyauté, sens de la justice) ; et le tout en s’évadant dans des contrées d’ailleurs et d’autrefois, avec à la clé de possibles expériences métafictionnelles et esthétiques dès le plus jeune âge, en particulier dans les albums (Les Trois Cochons de David Wiesner, 2001) ou les bandes dessinées (L’Âge d’or de Cyril Pedrosa et Roxanne Moreil, 2018-2020).
Bibliographie
Boulaire, Cécile, Le Moyen Âge dans la littérature pour enfants (1945-1999), Rennes, PUR, 2002.
Bradford, Clare, The Middle Ages in Children’s Literature, Basingstoke, Palgrave Macmillan, 2015.
Cazanave, Caroline, Houssais, Yvon (dir.), Médiévalités enfantines. Du passé défini au passé indéfini, Besançon, Presses universitaires de Franche-Comté, 2011.
Voir aussi : Châteaux, Chevaliers et chevalerie, Fantasy, Roman historique