Lancelot
Inconnu des premières chroniques arthuriennes de Monmouth (1135-1138) et de Wace (1155), Lancelot fait ses véritables débuts dans Le Chevalier à la charrette de Chrétien de Troyes (vers 1177-1181). Il y acquiert les principales caractéristiques qui font de lui un personnage paradoxal : s’il est entouré de mystère, il est aussi le plus talentueux des chevaliers du royaume d’Arthur, tout en étant (ou plus exactement parce qu’il est) l’amant de la reine Guenièvre, l’épouse de son suzerain.
Les débuts de Lancelot sur la scène romanesque sont eux aussi atypiques : son surnom, « du Lac », ne l’inscrit dans aucun lignage attesté, mais suggère une origine féerique ; son nom reste longtemps inconnu du lecteur (ou de l’auditeur médiéval) qui doit attendre le dernier tiers du Chevalier à la charrette pour l’apprendre, de la bouche de la reine. Ce détail est révélateur : au Moyen Âge, comme dans ses incarnations les plus contemporaines, Lancelot ne tient son identité que de Guenièvre, pour laquelle il nourrit un amour absolu et exclusif qui le définit entièrement.
Ces débuts du personnage renversent en outre les valeurs traditionnelles de la classe chevaleresque. C’est en effet par un scandale qu’il se fait connaître : pour avoir des nouvelles de la reine, il monte dans la charrette où l’on expose les condamnés de droit commun, préférant l’amour à la raison, la honte à l’honneur. Cette transgression donne le ton d’un parcours singulier, au cours duquel le personnage n’hésitera jamais – hormis dans la Queste del saint Graal, le plus édifiant des romans arthuriens (vers 1225) – à transgresser les conventions sociales ou religieuses, pour privilégier les valeurs de la fin’amor. Pour autant, conformément à la logique du roman courtois, son amour pour Guenièvre se révèle essentiellement source de prouesse : le meilleur des amants est aussi le plus brillant des membres de la Table ronde.
Le manque initial d’assise historique et biographique de Lancelot, couplé à la capacité du personnage à redéfinir les valeurs traditionnelles du monde chevaleresque, font de lui un héros romanesque par excellence, c’est-à-dire un personnage dont la voie n’est pas tracée d’avance par sa lignée ou par son nom, mais se décide au gré des aventures qu’il traverse et des décisions qu’il assume. Ouvert à tous les possibles, son parcours emblématise la dynamique du roman (déjà) moderne, qui explore les voies problématiques de l’accomplissement de l’individu dans le monde. De fait, c’est autour de Lancelot que s’écrit, au xiiie siècle, le premier grand roman biographique, l’immense Lancelot en prose (anonyme, vers 1215) qui formera le noyau du cycle connu sous le nom de Lancelot-Graal (1215-1235). Lancelot y est cette fois doté d’une lignée prestigieuse : fils de la reine Hélène et du roi Ban de Bénoïc, descendant du roi David et de Joseph d’Arimathie, il est (malgré lui) le père de Galaad, le futur élu du Graal. Lancelot sera présent jusqu’à la fin du royaume d’Arthur, en partie causée par la révélation publique de sa relation avec la reine. S’il est ici le personnage structurant du cycle, il conserve la plupart des traits de singularité qui le distinguaient chez Chrétien de Troyes : tenu longtemps dans l’ignorance de ses origines par la dame du Lac, réservé et mutique, il lui arrive périodiquement de s’abîmer dans la folie. Associée à ses extraordinaires qualités, cette propension à l’écart et à la défaillance compose un héros magnétique dont les autres personnages recherchent la présence et dont les disparitions suscitent des quêtes complexes qui structurent l’écriture par entrelacement caractéristique du Lancelot en prose.
La fortune du personnage, surtout anglophone en dehors du domaine français, se fonde essentiellement sur Le Morte Darthur, remaniement composé par Thomas Malory au xve siècle. Très souvent réédité dans l’Angleterre victorienne conservatrice et nationaliste, l’ouvrage inspire en particulier les peintres préraphaélites et Les Idylles du roi d’Alfred Tennyson (1859-1895). Élément-clé de la Table ronde, Lancelot apparaît ensuite dans la quasi-totalité des films arthuriens réalisés aux xxe et xxie siècles en Grande-Bretagne et aux États-Unis. On retiendra notamment Les Chevaliers de la Table ronde de Richard Thorpe (1953), où le héros sauve le royaume d’Arthur de la menace étrangère (sous-entendu : communiste) ; Excalibur de John Boorman (1981), où sa relation avec Guenièvre, qui suscite en lui des dilemmes moraux inconnus des textes fondateurs, est un prélude au dépérissement général du royaume ; et Lancelot, le premier chevalier de Jerry Zucker (1995) qui met en avant, dans la lignée de la démocratisation de la légende caractéristique de la lecture nord-américaine, un Lancelot self-made-man proche du héros de western, devenant le garant de l’idéal libéral et civilisateur où se reconnaissent les États-Unis.
En France, après avoir pâli au sortir du xvie siècle, l’étoile du personnage retrouve tout son éclat aux xxe et xxie siècles. Plusieurs oeuvres réactivent les singularités du héros au contact de préoccupations contemporaines : sa détermination à tracer sa propre route fait de lui l’emblème de la Résistance chez Aragon (« Lancelot », dans Les yeux d’Elsa, 1942) ; sa propension à l’anéantissement de soi consonne, dans l’oeuvre de Pascal Quignard, avec l’écriture et la lecture telles que l’auteur contemporain les conçoit (voir en particulier Les Désarçonnés, 2012) ; et son identité instable est réinterprétée dans une problématique transgenre, dans la bande dessinée Lancelot (Istin, Peru, Alexe, 2009-2014). Ce personnage de l’écart est le héros sombre et désespéré du crépusculaire Lancelot du Lac de Robert Bresson (1974) et, dans un tout autre registre, le chevalier ombrageux et solitaire de la série Kaamelott d’Alexandre Astier (2005-2009). Plus généralement, le personnage bénéficie de la vogue contemporaine de la légende arthurienne pour apparaître dans un large éventail de productions artistiques ou ludiques : littérature pour la jeunesse, comédies musicales, bandes dessinées, films d’animation, jeux vidéo, de plateau ou de rôle.
Bibliographie
Baumgartner, Emmanuèle, Chrétien de Troyes. Yvain, Lancelot, la charrette et le lion, Paris, PUF, 1992.
Blanc, William, Le Roi Arthur, un mythe contemporain, Montreuil, Libertalia, 2020 [2016].
Séguy, Mireille (dir.), Lancelot, Paris, Autrement, 1996.
Voir aussi : Amour courtois, Arthur, Chevaliers et chevalerie, Graal