Jeanne d’Arc
Jeanne d’Arc est sans doute, avec les personnages du mythe arthurien, l’une des grandes stars du médiévalisme. À titre d’exemple, plus de 140 films et téléfilms produits sur trois continents, de la France à l’URSS en passant par le Japon, lui ont été consacrés entre 1895 et 2019, sans compter les nombreuses oeuvres où elle apparaît de manière allusive. Le phénomène est d’autant plus frappant qu’à la différence des héros de Camelot, elle concentre presque sur elle seule l’intérêt que l’on porte à sa geste. Il faut avouer que celle-ci a de quoi susciter la fascination. Jeune femme issue d’un milieu paysan aisé, elle décide, sans doute âgée d’à peine 17 ans, de rejoindre les troupes de Charles VII en guerre contre les Anglo-Bourguignons pour la succession de la couronne. Affirmant être inspirée par des saints, elle revêt une armure masculine, aide le souverain à lever le siège d’Orléans puis à organiser un raid qui lui permet d’être sacré à Reims en juillet 1429. Finalement capturée par des troupes bourguignonnes, elle est livrée aux Anglais, jugée et condamnée par un tribunal composé en grande majorité d’ecclésiastiques français, avant de périr brûlée le 30 mai 1431 à Rouen. Destin extraordinaire donc, que les multiples usages médiévalistes vont, en l’espace de deux siècles, constamment réinterpréter et réutiliser différemment en fonction des contextes et des publics visés, à tel point qu’il est difficile de parler d’une seule Jeanne d’Arc. Il y en a, en réalité, des dizaines qui émergent de l’océan des productions – tous médias confondus – et des études qui lui ont été consacrées en un très grand nombre de langues.
Figure progressiste
Pourtant, Jeanne d’Arc a failli être reléguée au second plan des mémoires. En France, aux xviie et xviiie siècles, les auteurs absolutistes comme Eudes de Mézeray (1610-1683) voient en elle le simple instrument qui a permis à la monarchie d’être réinstaurée avant d’aller trop loin et d’être finalement punie par la Providence en continuant la lutte après Reims. Voltaire, lui, foncièrement anticlérical, se livre à une parodie érotique de sa geste avec son ouvrage La Pucelle d’Orléans, sans doute composé durant les années 1730. C’est la Révolution et ses suites qui amènent à un réinvestissement de la figure de Jeanne d’Arc. Marqué par les échos de 1789 et par les premiers soubresauts du romantisme et du nationalisme, le dramaturge allemand Friedrich von Schiller met en scène dans sa pièce La Pucelle d’Orléans (1801) une guerrière en lutte pour l’indépendance de ses compatriotes. Dans la préface de la traduction de ce texte dans la langue de Molière publiée dès 1802, Louis-Sébastien Mercier, auteur et homme politique républicain, voit en elle une « fille extraordinaire qui, si elle eût vécu de nos jours, fidèle à la cause et au cri d’un peuple entier, aurait marché avec nous à la prise de la Bastille, et à la destruction d’un trône horriblement entaché de trahisons et de sanglants parjures ».
Durant toute la première moitié du xixe siècle, cette vision est peu à peu légitimée par les travaux d’historiens libéraux et républicains. Parmi eux, Jules Michelet est l’un des plus influents. Dans ses cours en Sorbonne, qu’il consacre à Jeanne d’Arc en 1834-1835, puis dans le chapitre qu’il lui dédie dans le cinquième tome de son Histoire de France (1841), il affirme ce que Mercier ne disait qu’à demi-mot. Pour lui, la Pucelle est à la France ce que le Christ fut à la Chrétienté. Elle incarne la première expression de la Nation réunissant le peuple contre un envahisseur, et ses campagnes annoncent la levée en masse de 1792.
En parallèle des travaux de Michelet, on confie à l’un de ses élèves, Jules Quicherat, l’édition critique des textes associés aux procès de Jeanne. Ce travail d’érudition, d’abord commencé en 1841 dans la précipitation afin d’éviter celui, concurrent, de l’auteur allemand et catholique Guido Görres, fait rapidement référence, mais caractérise Charles VII comme un roi faible. Henri Martin, autre historien républicain, vient compléter ce propos. Dans son Histoire de France populaire (1868) ouvrage illustré – et largement diffusé –, après avoir qualifié Jeanne de « messie de la nationalité » et avoir épelé son nom « Darc » pour mieux souligner ses origines modestes, il dresse un portrait d’elle en démocrate avant l’heure, trahie par un souverain plus préoccupé par son trône que par la nation puis brûlée par l’Église. Une image que la gauche ne cesse de reprendre en France jusque dans les années 1950.
Durant la IIIe République, les villes se parent de statues historiques commémorant le roman national. Jeanne est de loin le sujet favori de ce mouvement artistico-politique. Rien qu’à Paris, principalement entre 1874 et 1930, on lui érige sept monuments, dont quatre équestres. Au même moment, il est courant, pour des progressistes radicaux comme Jean Jaurès ou des francs-maçons, de faire référence à elle avec sympathie, ne serait-ce parce que son image peut facilement être comparée à celle de Marianne ou d’une allégorie de la République. Pareillement, on n’hésite pas à l’évoquer lorsque l’on parle de militantes engagées dans le combat politique. Dans un poème qu’il consacre en 1888 à Louise Michel, Paul Verlaine affirme que la communarde est une « presque Jeanne d’Arc ».
La popularité de Jeanne dans les milieux progressistes n’est d’ailleurs pas une particularité française. Aux États-Unis, Mark Twain, influencé par l’affaire Dreyfus, lui consacre en 1895 un long ouvrage, Mémoires de Jeanne d’Arc, dans lequel il livre un portrait de Jeanne en protodémocrate, dans la pure tradition de Michelet et de Quicherat qu’il a amplement lus. Pour lui, l’Amérique et la France républicaine incarnée par Jeanne sont unies dans un même combat contre les forces autocratiques, symbolisées quant à elles par les Anglais.
Pareillement, dès la fin du xixe siècle, on assimile dans une perspective anticoloniale des femmes se battant pour l’indépendance de leur pays à la Pucelle d’Orléans. Dans un livre publié aux États-Unis en 1901, Lakshmî Bâî, l’une des figures de la révolte des Cipayes en 1857, est qualifiée de « Jeanne d’Arc de l’Inde ». Le Petit Journal du 28 mai 1911 s’extasie en une pour « Yanitza, la Jeanne d’Arc albanaise », donnant ainsi l’impression à ses lecteurs que le modèle républicain et patriotique français s’exporte sur l’ensemble du globe, notamment, et très opportunément, contre l’Empire ottoman, proche de l’Allemagne.
Luttes mémorielles pour la Pucelle
De prime abord, les milieux catholiques français, encore marqués par l’analyse des auteurs absolutistes, peinent à réagir à cet usage républicain du personnage de Jeanne d’Arc. Mais tout change avec Félix Dupanloup. Réactionnaire convaincu, quoiqu’opposé au bonapartisme, cet ecclésiastique, nommé évêque d’Orléans en 1849, s’intéresse très rapidement à la figure de la Pucelle à qui il consacre deux panégyriques, en 1855 puis en 1869 ; dans ce dernier, il appelle à ce qu’elle soit reconnue sainte par l’Église. Homme politique – il devient député puis sénateur – et homme d’action, Dupanloup cherche par ce biais à utiliser la popularité de Jeanne pour faire revenir les masses dans le giron de l’Église. Ce faisant, il lance un processus qui aboutit, d’un côté à l’accaparement de cette figure par la droite nationaliste et antisémite, et de l’autre, dans un mouvement complémentaire, à sa canonisation.
La fin du xixe siècle voit en effet, en réaction à la défaite de 1871 et à l’instauration de la IIIe République, l’apparition d’un nationalisme moderne en France, courant qui affirme que l’Hexagone serait menacé par des ennemis intérieurs : les juifs, les francs-maçons accusés d’athéisme et les protestants. Jeanne d’Arc devient pour les thuriféraires de ce mouvement, comme Édouard Drumont et le monarchiste Charles Maurras, tête pensante de l’Action française, un moyen d’associer le patriotisme à une race ou à une confession, montrant ainsi que le « vrai » peuple que Jeanne incarnerait ne peut être que blanc et catholique. Cette campagne au long cours, qu’accélère l’affaire Dreyfus, aboutit à de virulentes manifestations. En 1908, le cours en Sorbonne d’Amédée Thalamas est envahi violemment par les jeunes militants de l’Action française parce que celui-ci a remis en doute le caractère providentiel de sa geste. Dans un même élan, les nationalistes tentent de créer une fête de Jeanne d’Arc – projet qui, à l’origine, avait été porté par la gauche – afin de constituer un contrepoint à celle du 14 juillet.
Ouvert en 1894, au grand dam des républicains ou des francs-maçons, le procès en béatification, lorsqu’il aboutit en 1909, résonne comme une revanche sur la loi de 1905 instaurant en France la séparation de l’Église et de l’État. La presse réactionnaire et monarchiste exulte. Cet événement n’est d’ailleurs pas seulement célébré en France. Dans de nombreux pays, la Pucelle devient ainsi l’objet d’une lutte sourde de l’épiscopat catholique contre le modernisme et la laïcisation des États-nation.
La Grande Guerre accélère ce processus. Figure faisant écho à la virginité violée de la neutralité belge ou de la cathédrale de Reims bombardée par les Allemands, Jeanne devient, dans les pays de l’Entente, un symbole de la défense nationale plus que de l’émancipation du peuple. C’est particulièrement le cas en France : au sortir du conflit, en parallèle à l’annonce de sa canonisation le 16 mai 1920, une chambre dominée par des élus conservateurs, sur proposition du député réactionnaire Maurice Barrès, vote le 24 juin l’instauration d’une fête nationale dédiée à la Pucelle (chaque second dimanche de mai), que les catholiques et les monarchistes veulent transformer en outil de combat contre la République laïque. Cette idée perdure sous le régime de Vichy où Jeanne, vue sous l’angle de la jeune bergère, est une paysanne liée à la terre, incarnation de la « race » et de la tradition, à laquelle on oppose les villes modernes et cosmopolites.
Cette prise en main par la droite nationaliste de la figure de Jeanne d’Arc n’empêche pourtant pas des usages dissonants. En Allemagne, le dramaturge marxiste Bertolt Brecht déplace sa geste dans le contexte de la grande industrie agroalimentaire dans sa pièce Sainte Jeanne des Abattoirs (1932) avant d’en faire l’inspiratrice d’une jeune Française en lutte contre l’occupant nazi dans Les Visions de Simone Machard (écrit entre 1941 et 1943). Dans l’Hexagone, la gauche tente très longtemps de reprendre à son compte la figure de la Pucelle. Après la Seconde Guerre mondiale, le Parti communiste français, s’appuyant sur le fait que la victoire de 1945 a eu lieu le 8 mai, tente de transformer la fête de Jeanne d’Arc en célébration d’une Résistance dont elle aurait été l’annonciatrice, tout en comparant son martyr avec celui de Danielle Casanova, jeune militante morte en déportation à Auschwitz le 9 mai 1943.
Finalement, après plus d’un demisiècle de luttes mémorielles, au début des années 1960, les références à Jeanne d’Arc s’apaisent. Cette phase ne dure qu’une vingtaine d’années en France. À partir des années 1980, le parti du Front national, fort de ses succès électoraux, reprend à son compte une pratique popularisée au début du siècle par l’Action française et organise un défilé de mai dédié à la Pucelle. Cette fois, la gauche, à part quelques tentatives ponctuelles, laisse le champ libre à l’extrême droite, qui utilise par exemple l’héroïne médiévale contre le référendum sur la Constitution européenne en 2005. Dans une France où les catholiques sont devenus minoritaires, Jeanne d’Arc est désormais une figure nettement ancrée dans le camp traditionaliste.
Johanisme et féminisme
Pourtant, la figure de Jeanne ne se résume pas à un conflit mémoriel entre la droite et la gauche. Pour le comprendre, il faut s’intéresser au monde anglophone où la Pucelle, sous l’influence de Michelet via Twain, devient une figure progressiste et radicale. Dans un poème publié en 1913 dans la revue The Glebe éditée par Man Ray, Elizabeth Gurley Flynn, membre du syndicat révolutionnaire IWW (Industrial Workers of the World) est appelée la « Jeanne d’Arc des travailleurs ». On peut y lire qu’à l’instar de la Pucelle, la militante est « elle aussi haïe par l’Église et l’État/S’ils osaient ils l’enverraient au bûcher/Et la condamneraient pour sorcellerie ou d’autres crimes ».
L’imagerie de Jeanne est aussi présente dans diverses luttes portées notamment par les femmes, comme la mobilisation contre l’alcoolisme considéré comme une source de violences conjugales. Le 12 juin 1899, le Los Angeles Herald explique ainsi que l’oratrice Eva Marshall Shontz, militant pour la tempérance, est une « Jeanne d’Arc moderne ». Dans la foulée, les féministes américaines s’emparent de la prophétesse médiévale dans laquelle elles voient l’une de leurs préfiguratrices. Anna Elizabeth Dickinson (1842-1932), l’une des pionnières de ce courant, lui consacre des conférences tout au long de sa vie. Mais ce sont les suffragettes visant à obtenir le droit de vote pour les femmes qui finissent d’ancrer Jeanne dans le Panthéon des icônes féministes. Alors que le mouvement s’affirme au début du xxe siècle, certaines de ses militantes les plus en vue, en Angleterre et aux États-Unis, défilent en s’habillant comme la Pucelle, en armure et à cheval, s’appropriant ainsi symboliquement l’équitation militaire, activité jusquelà réservée aux hommes. En 1909, la suffragette Elsie Howey s’avance dans les rues de Londres dans le costume de Jeanne, suivie deux ans plus tard par Marjorie Annan Bryce. La même année, la Joan of Arc Suffrage League est fondée à New York.
Au Japon, Jeanne d’Arc est également utilisée, dès la fin du xixe siècle, par des militantes féministes, notamment par l’une des plus célèbres, Fukuda Hideko, figure du Mouvement pour la liberté et les droits du peuple. Une illustration dans une biographie parue en 1887 la montre en train de lire un livre consacré à la Pucelle. Aussi est-elle très rapidement comparée à Jeanne dans la presse nippone. Ce processus est sans doute facilité par le fait que le Japon est fasciné par les gestes des femmes samouraïs ; à la fin du xixe siècle, certaines représentations de l’impératrice semi-légendaire Jingu ont pu être inspirées de peintures de Jeanne d’Arc.
Ces adaptations féministes de la figure de Jeanne vont également de pair avec une réappropriation du corps des femmes. Alors que l’iconographie du xixe siècle (notamment sur la toile Jeanne d’Arc au sacre du roi Charles VII réalisée par Dominique Ingres en 1854) la dépeint avec une longue chevelure, durant l’entre-deux-guerres se diffuse une coupe de cheveux courts (dite « coupe à la garçonne ») à laquelle on donne le nom de la Pucelle. Très vite, les féministes adoptent ce style capillaire, symbole du rejet des canons esthétiques contraignants imposés par les hommes, même si la coupe (attribuée par certains au coiffeur parisien Monsieur Antoine) n’a pas grand-chose à voir avec celle que portait effectivement Jeanne d’Arc au Moyen Âge. Elle devient rapidement un véritable phénomène de mode, adopté notamment par les flappers aux États-Unis. À partir de ce moment, la Pucelle est à son tour représentée la plupart du temps avec une coupe à la garçonne.
À l’instar des suffragettes, les féministes de la seconde vague vont faire largement usage de la figure de Jeanne d’Arc, notamment durant les années 1980, mais toutes ne proposent pas la même vision de la Pucelle. Anne Llewellyn Barstow, qui lui consacre en 1986 une biographie (Joan of Arc: Heretic, Mystic, Shaman), s’inscrit par exemple dans la naissance des courants féministes néopaïens (notamment la Wicca) qui affirment qu’il aurait existé une religion primitive dirigée par des femmes, ensuite étouffée par un christianisme masculin, une idée déjà en germe dans La Sorcière (1862) de Jules Michelet. La Jeanne d’Arc qu’elle décrit est ainsi une héritière des prêtresses antiques, opprimée par l’Église, et son exécution annoncerait la grande chasse aux sorcières de l’ère moderne. De son côté, la féministe radicale Andrea Dworkin préfère insister sur la virginité de Jeanne d’Arc dans son très influent essai Intercourse (1987), dans lequel elle lui consacre un long développement. Pour cette militante jugeant que la pornographie est un instrument de la domination masculine, le refus de la Lorraine d’avoir des relations sexuelles a été un moyen pour elle de résister au patriarcat.
La troisième vague du féminisme, associée à l’affirmation des revendications LGBTQ, met à son tour parfois en avant une Jeanne lesbienne et/ou transgenre, figure déjà en germe dans la représentation très androgyne que fait d’elle Dante Gabriel Rossetti dans sa toile Joan of Arc Kissing the Sword of Delivrance (1863), ou dans la biographie que lui consacre en 1936 l’autrice britannique Vita Sackville-West, elle-même homosexuelle recourant au travestissement. Mais il faut attendre la fin du xxe siècle pour que cette facette de la mémoire de Jeanne s’exprime explicitement, notamment en 1996 lorsque l’activiste américaine transgenre Leslie Feinberg fait largement référence à elle dans son essai Transgender Warriors.
Les Jeanne d’Arc de la culture populaire
La culture populaire nord-américaine, dominante à partir de l’après-guerre, a également fait un très large usage de la figure de Jeanne d’Arc. La plupart des oeuvres qui lui sont consacrées ont en effet été réalisées aux États-Unis, et l’on y perçoit l’influence de la vision féministe et progressiste de la Pucelle.
Ainsi, elle est bien présente dans la contre-culture des années 1960. Alors que le chanteur canadien Leonard Cohen compose deux chansons en l’honneur de la Lorraine dans l’album Songs of Love and Hate (1971), dans lequel il est possible de lire une critique de l’intervention militaire au Vietnam (« je suis fatiguée de la guerre » explique la Pucelle dans le morceau Joan of Arc), Joan Baez, autre figure de la musique folk et militante très active dans les mouvements progressistes comme dans la lutte pour les droits des femmes, est comparée assez rapidement à elle par son propre père qui, en 1966, dans The Village Voice, affirme qu’elle a un « complexe de Jeanne d’Arc ». Le parallèle a sans doute été facilité par le fait que la prophétesse médiévale et la chanteuse contemporaine portent le même prénom. En tout cas, il est encore en usage aujourd’hui. En 2015, la rockeuse Patti Smith qui affirme que « le xvie siècle [sic] avait Jeanne d’Arc, nous avons Joan Baez ».
Durant les années 1990 et 2000, dans les productions à destination des adolescents, Jeanne incarne une figure de la jeunesse en révolte contre un monde adulte vu comme trop conservateur et dominé par les hommes. Cela apparaît nettement dans le mouvement punk féminin des Riot grrrls (littéralement « filles émeutières ») qui se propage notamment grâce à l’usage de fanzines dont l’un se nomme Some Misplaced Joan of Arc (reprenant les paroles d’une chanson de Patti Smith). En transposant la vie de Jeanne dans le monde moderne, une série télévisée comme Joan of Arcadia (2003-2005) développe un propos similaire, mais de manière plus modérée.
Avant même l’ère #MeToo, Jeanne continue d’incarner une figure de l’émancipation féminine. Dans le titre Joan of Arc (2013) du groupe de rock canadien Arcade Fire, Jeanne d’Arc affirme « aux garçons que leur temps est révolu » et Madonna dédie également en 2015 une chanson à la Pucelle dans son album Rebel Heart. Dans une interview au magazine Rolling Stone, la chanteuse s’en explique, en dressant un parallèle avec le récit de son propre parcours, celui d’une self-made woman réussissant malgré tout à devenir l’une des interprètes ayant vendu le plus d’albums de toute l’histoire de la musique pop : « J’ai toujours été attirée par sa geste, et, plus que par tout autre chose, par son engagement pour les causes auxquelles elle croyait. […] Les femmes ont besoin de modèles comme celui-là, d’autant qu’il y en a peu. »
Dans ce vaste ensemble de productions, une autre facette de Jeanne d’Arc est peu à peu mise en avant, celle de la femme guerrière. Les combattantes médiévales, particulièrement dans les jeux de rôle et les jeux vidéo, sont notamment devenues depuis la fin du xxe siècle des personnages permettant de représenter l’émancipation féminine, et l’on retrouve nombre d’alter ego de Jeanne d’Arc dans des univers de fantasy, comme Repanse de Lyonesse, personnage inventé en 1996 pour le monde transmédiatique de Warhammer. Dans le film cyberpunk Tron: Legacy (2010), la coupe courte de l’aventurière virtuelle Quorra évoque celle de Jeanne d’Arc, parallèle assumé par l’actrice Olivia Wilde qui incarne ce personnage et que l’on retrouve chez une autre combattante des mondes informatiques, Art3mis du roman Ready Player One (2011) qui est décrite avec « une chevelure de jais, coupée à la Jeanne d’Arc [portant] une armure en écailles vert-de-gris ».
La culture populaire japonaise est elle aussi marquée, depuis longtemps, par la figure de Jeanne d’Arc. Parmi les plus frappantes, il faut citer en premier lieu le film d’animation Belladonna (1973), adaptation médiévaliste psychédélique de La Sorcière de Michelet, dont l’héroïne semble incarner un double de Jeanne d’Arc, portant le même nom qu’elle et mourant comme elle sur un bûcher dressé par un pouvoir masculin violent. Pour renforcer la comparaison, le film se conclut sur un plan montrant la prise de la Bastille par les femmes de Paris en 1789 puis par une évocation de La Liberté guidant le peuple (1830) d’Eugène Delacroix, images qui s’inscrivent dans la droite ligne des thèses des historiens français républicains du xixe siècle. Le manga Genkaku Picasso (2008-2010) propose quant à lui une variation à la fois similaire et différente autour de la figure de la Pucelle. Si Jeanne y incarne toujours un désir d’émancipation, ce n’est plus celle du peuple pris comme un ensemble, mais d’une jeune japonaise contemporaine transgenre qui, d’homme, devient une femme et adopte le même prénom que la Pucelle d’Orléans, personnage qu’elle admire.
Dans une même volonté d’interroger les frontières de genre, l’autrice américaine Lidia Yuknavitch publie en 2017 Le Roman de Jeanne qui décrit, dans un futur dystopique où la Terre a été ravagée par la crise écologique, la résistance d’une jeune femme (Jeanne) aidée par un être asexué (Christine) face à une dictature patriarcale. Parsemé de réflexions queer, cet ouvrage rend également hommage à l’autrice médiévale Christine de Pizan, contemporaine de Jeanne d’Arc et perçue aujourd’hui, aux États-Unis, comme une des annonciatrices du féminisme.
Figures plastiques, désormais détachées du personnage historique qui les a inspirées, les Jeanne d’Arc du médiévalisme font tellement partie du paysage de la culture de masse globale que l’actrice afro-américaine Zendaya peut s’afficher en 2018 pour le gala du Met de New York coiffée au carré et portant une robe, réalisée par le couturier Versace, qui renvoie directement à l’armure de la Pucelle. Dernier avatar de Jeanne en date, en attendant le prochain.
Bibliographie
Beaune, Colette, Jeanne d’Arc. Vérités et légendes, Paris, Perrin, 2008.
Blaetz, Robin, Visions of the Maid: Joan of Arc in American Film & Culture, Charlottesville, University Press of Virginia, 2001.
Bouzy, Olivier, Contamine, Philippe, Hélary, Xavier, Jeanne d’Arc. Histoire et dictionnaire, Paris, Robert Laffont, 2012.
Krumeich, Gerd, Jeanne d’Arc à travers l’Histoire, Paris, Albin Michel, 1993.
Voir aussi : Christine de Pizan, Femmes, Nationalisme, Progressisme