Japon

William Blanc Maxime Danesin

Le médiévalisme japonais répond aux particularismes du pays qui l’a vu naître. L’archipel nippon est en effet au xixe siècle l’une des très rares sociétés extraeuropéennes à entrer de plain-pied dans la modernité en l’espace de quelques décennies, en s’industrialisant à marche forcée après la restauration de Meiji en 1867 qui met fin à plus de deux siècles et demi d’isolement. Convaincues que leur pays doit se hisser au niveau de l’Occident, les élites japonaises lui imposent de l’imiter en tout point, en adoptant ses costumes, sa philosophie, ses concepts politiques, et en se créant à l’instar d’autres nations européennes un Moyen Âge fantasmé propre à glorifier l’empire et sa noblesse guerrière dans un vaste « roman national ».

Nationalisme nippon

Le médiévalisme japonais semble donc de prime abord un produit d’importation, qui a toutefois comme originalité de considérer tout ce qui se situe avant l’entrée brutale dans la modernité comme un seul Moyen Âge monolithique, large période dominée par la figure du guerrier samouraï (appelé aussi bushi), vite comparé à un chevalier. C’est sans doute le livre d’Inazo Nitobe, Le Bushido : l’âme du Japon (1900), qui incarne le mieux cette volonté de procurer au Japon son Moyen Âge. Écrit en anglais par un Japonais converti à la foi quaker et vivant aux États-Unis, cet ouvrage, rempli de références à des auteurs occidentaux, reprend tous les stéréotypes du médiévalisme conservateur. S’appuyant notamment sur la fameuse citation d’Edmund Burke dans ses Réflexions sur la Révolution de France (1790) – « Mais le siècle de la chevalerie est passé. Celui des sophistes, des économistes et des calculateurs lui a succédé ; et la gloire de l’Europe est éteinte à jamais » –, Nitobe veut montrer aux lecteurs occidentaux, à qui est sans doute principalement destiné le livre, que le Japon, en perdant ses chevaliers, souffrirait, comme l’Europe et les États-Unis, des mêmes maux créés par la modernité : déclin de la virilité, affaiblissement physique et éthique. Il idéalise aussi fortement les bushi, en les dotant d’un code moral strict et fixe, le Bushido, là où en réalité ont existé des habitus évoluant au fil des siècles.

Le livre de Nitobe rencontre un grand succès dans l’archipel nippon. Rapidement traduit (en 1908), il y diffuse l’idée selon laquelle le retour aux valeurs chevaleresques des samouraïs serait un moyen de mobiliser la nation dans un effort guerrier en imposant à toute sa population masculine – et plus seulement à une élite minoritaire – de suivre à la lettre le code du Bushido. Pour ce faire, alors que le pouvoir des samouraïs, incarné par le régime des shoguns, du xiie  au xixe siècles, s’est construit contre l’autorité impériale, les classes dirigeantes du Japon Meiji mettent en avant la figure de Kusunoki Masashige, bushi qui se suicida rituellement (seppuku) en 1336 après avoir été défait par les ennemis de l’empereur Go-Daigo. Célébré par une statue équestre à l’occidentale érigée en 1900 devant le Palais impérial de Tokyo, Masashige incarne un médiévalisme utilitaire où le sacrifice pour le souverain devient la vertu centrale que se doit de suivre tout soldat. Pareillement, dans La Pierre et le Sabre, le très populaire roman-feuilleton historique publié entre 1935 et 1939 dans le journal Asahi Shimbun, Eiji Yoshikawa met en scène le samouraï Miyamoto Musashi dans le Japon du début du xviie siècle qui, après plusieurs décennies de guerres entre grands seigneurs, tombe sous la coupe du très autocratique shogun Tokugawa. À travers le parcours du bushi, qui, après une jeunesse turbulente, finit par reconnaître l’autorité de son maître, Yoshikawa, proche des cercles fascisants japonais, cherche surtout à diffuser l’idée que le retour au bushido ne promeut pas l’exploit individuel, mais l’obéissance à l’État incarné par l’empereur.

Ces usages idéologiques de la figure du samouraï par le pouvoir impérial se multiplient avec la montée en puissance du militarisme à partir du début des années 1930 puis avec le déclenchement de la Seconde Guerre mondiale. Alors que Masashige apparaît sur des billets de banque, les soldats nippons, en Chine ou sur le front du Pacifique, se sacrifient régulièrement dans des charges suicides reproduisant le seppuku des héros des fictions médiévalistes comme les 47 ronins, samouraïs, qui au xviiie siècle ont mis rituellement fin à leurs jours après avoir vengé leur seigneur. Souvent mise en scène, leur légende connaît d’ailleurs un regain d’intérêt durant la période militariste au théâtre ou au cinéma lorsque Kenji Mizoguchi l’adapte pour le grand écran en 1941. Pareillement, à l’instar des « chevaliers du ciel » occidentaux de la Première Guerre mondiale, les pilotes suicides japonais, les kamikazes, prennent exemple sur les samouraïs, et notamment sur Masashige, avant de piquer avec leurs machines vers des navires adverses.

Mangas et films de l’après-guerre

La capitulation du Japon en septembre 1945 et son occupation par les forces américaines ne mettent pas fin à ce genre d’usage. Le 12 octobre 1960, le premier secrétaire du Parti socialiste du Japon, Inejiro Asanuma, est assassiné à l’arme blanche – selon certaines sources, avec un sabre court de samouraï, le wakizashi – en direct à la télévision par un jeune militant d’extrême droite, Otoya Yamaguchi. Peu après, celui-ci se pend dans sa cellule en inscrivant sur le mur la phrase « sept vies pour mon pays, dix mille années pour Sa Majesté l’Empereur » attribuée à Masashige. De son côté, l’écrivain Yukio Mishima se plaît lui aussi à mettre en scène des samouraïs mourant glorieusement pour l’empereur, ce qui ne l’empêche pas, comme Nitobe avant lui, de mélanger cette imagerie avec d’autres tirées du médiévalisme occidental. Ainsi, dans son film Yukoku (1965) inspiré de sa nouvelle Patriotisme (1961), il interprète un jeune officier mettant fin à ses jours selon le rite du seppuku après le coup d’État manqué du 26 février 1936 alors que résonne en fond sonore l’opéra Tristan et Isolde (créé en 1865) de Richard Wagner, musicien apprécié au Japon depuis l’ère Meiji.

Après la Seconde Guerre mondiale, les représentations des samouraïs évoluent toutefois fortement vers une critique du militarisme. Un film comme Hara-Kiri (1962) de Masaki Kobayashi moque ainsi l’hypocrisie du Bushido. Pareillement, des auteurs de manga marqués par un discours progressiste comme Osamu Tezuka avec Sarutobi (1960-1961), voire marxiste, tel Sanpei Shirato avec Kamui-den (1964-1971), préfèrent mettre en avant dans leurs oeuvres le personnage du ninja, guerrier de l’ombre venu du peuple qui, à l’instar de Robin des Bois, combat les puissants et aide les paysans. Toutefois, même dans ces oeuvres, l’influence de la culture occidentale se fait sentir. Le cinéaste Akira Kurosawa propose avec Yojimbo (1961) de mettre en scène un samouraï sans maître (un ronin), foncièrement individualiste, qui refuse de choisir un camp. Inspiré par la figure du cow-boy et du détective privé des romans hardboiled américains – Kurosawa emprunte peut-être à La Moisson rouge (1929) de Dashiell Hammett –, ce film exerce une grande influence durant toutes les années 1960 et 1970. La jeunesse en révolte contre l’autorité se reconnaît alors plus dans les ronins comme celui que met en scène Lone Wolf and Cube (1970-1976), gekiga (manga pour adultes) vite adapté pour le grand écran sous le nom Baby Cart (1972-1974), que dans Kusunoki Masashige.

L’oeuvre d’Akira Kurosawa n’est pas univoque. Issu d’une famille de bushi, il aime dépeindre ses samouraïs dans un décor crépusculaire, comme des victimes d’une modernité occidentale et industrielle – symbolisée, par exemple, par les armes à feu qui fauchent un groupe de bushi chargeant à cheval dans Kagemusha (1980), film primé par la Palme d’or au Festival de Cannes. Comme chez Nitobe, cette nostalgie pour un monde perdu se double d’une fascination pour le médiévalisme occidental, notamment par le truchement de Shakespeare. Le cinéaste adapte ainsi pour le grand écran deux de ses pièces en replaçant leur action dans le Japon féodal : Macbeth devient Le Château de l’araignée (1957) et Le Roi Lear sert d’inspiration à Ran (1985).

Transferts occidentaux

Parallèlement à la refonte du rapport à la figure du samouraï, l’après-guerre inaugure au Japon une mue quant à la réception de l’héritage médiéval et médiévaliste occidental. Les décennies précédentes avaient certes été le lieu d’une diffusion marquée : éclosion des premières générations de médiévistes japonais, traductions de classiques, réécritures, parodies et autres jeux transtextuels – à l’instar de Kairo-ko de Natsume Soseki, qui intronise en 1905 la participation du pays à l’arthuriana moderne. L’une des revues pionnières de la littérature de jeunesse locale, Akai tori (1918-1936), faisait de sa couverture initiale la vitrine de ce balbutiement, tandis que le mangaka Katsuji Matsumoto revisite dès 1934 la légende de Robin des bois sous les traits d’une héroïne très « garçon manqué » dans Nazo no kuroba.

Mais au lendemain de la reddition de 1945, ce mouvement s’étend. Au cours des deux décennies suivantes, libéré du poids de la censure militariste, l’imaginaire populaire nippon se saisit d’une matière désormais plus malléable. L’archipel devient le théâtre d’un afflux majeur de traductions d’auteurs européens et américains de fantasy. J.R.R. Tolkien, C.S. Lewis ou encore Robert E. Howard et Ursula K. Le Guin, débarquent ainsi dans les années 1960-1970. L’oeuvre pionnière du premier, Le Hobbit (1937), connaît d’ailleurs une traduction (Hobitto no Boken) dès 1965 – soit quatre ans avant la France (1969) –, tandis que la version japonaise du Seigneur des Anneaux (1954-1955) paraît elle entre 1972 et 1975. Du côté de la création, plusieurs oeuvres majeures locales empreintes de médiévalisme occidental font leur apparition, au rang desquelles on note le célèbre manga d’Osamu Tezuka, Princesse Saphir (1953-1956), qui reprend les codes du genre ruritanien et des films de Disney inspirés par les contes des Grimm. La série romanesque d’heroic fantasy Guin Saga est initiée en 1979, sous la plume de Kaoru Kurimoto ; avec plus d’une centaine de volumes, elle a su s’installer comme l’une, si ce n’est la matrice du genre dans l’archipel. Même des créations aux emprunts plus limités attestent d’un syncrétisme en cours de formation : ainsi la mythologie scandinave fait-elle intrusion en 1976 au cours d’un arc narratif de la série manga à succès Cyborg 009 de Shotaro Ishinomori (1964-1981).

Au tournant des années 1980-1990, tandis que le Japon vit les derniers temps de son miracle économique et s’apprête à subir l’éclatement de sa bulle financière, l’entrée en scène des jeux de rôle (JDR) « papier » comme informatiques, donne lieu à un premier boom de la fantasy japonaise, où se décèlent à la fois les influences exogènes – plus particulièrement de Donjons & Dragons, traduit en 1985 –, et les tendances postmodernes locales. C’est l’heure du succès des premiers grands opus des jeux vidéo Dragon Quest (1986) et Final Fantasy (1987), sagas dont les épisodes se sont respectivement écoulés à plus de 80 millions et plus de 160 millions d’exemplaires, devenant de facto les étalons des jeux de rôle japonais (JRPG), voire de la fantasy japonaise contemporaine dans son ensemble. À leur côté évoluent des titres non moins prestigieux et essentiels dans la construction de l’imaginaire médiévaliste local, à l’instar des séries romanesques Les Chroniques de la Guerre de Lodoss et Slayers, entamées successivement en 1988 et 1989, ou encore de Sword World RPG (1989), une réadaptation simplifiée de Donjons & Dragons, dont la fortune en a fait le JDR papier le plus populaire dans l’archipel. Quant au manga Berserk de Kentaro Miura, cette oeuvre majeure, débutée en 1989, a su s’imposer comme le parangon de la dark fantasy japonaise, à travers la mise en scène d’un protagoniste torturé et vengeur, au bord de la rupture, dans un monde en proie à des horreurs indicibles, dont l’ambiance grotesque est fortement inspirée de l’imaginaire du peintre néerlandais Jérôme Bosch (1450-1516) et du film médiévaliste occidental La Chair et le Sang (1985) d’un autre néerlandais, Paul Verhoeven.

Média-Mix

Les années 1990 puis le tournant du troisième millénaire installent le médiévalisme au coeur de la culture populaire japonaise, et plus spécifiquement, au sein de ses médias, oeuvres et pratiques culturelles « mangaesques », c’est-à-dire, selon le terme usité, tributaires des caractéristiques usuelles de l’esthétique manga. Cette large diffusion est amplifiée par la stratégie commerciale locale et rodée du média-mix – une réalisation coordonnée de dérivations d’une oeuvre sur diverses plates-formes médiatiques –, notamment dans le cadre des productions de la littérature mangaesque, à savoir les mangas et leurs équivalents romanesques illustrés, qu’ils soient imprimés (light novels), en ligne (web-novels), ou sous forme de jeux vidéo (visual novels). Surtout, les créations traitant du Moyen Âge européen et ses déformations médiévalistes se diversifient ; l’urban fantasy, à ce titre, connaît un essor fulgurant, inscrivant littéralement cette fois l’héritage médiéval dans le quotidien imaginaire de l’archipel. On pensera à Fate/stay night (2004), visual novel devenu saga iconique de la culture otaku – du nom de ces amateurs et collectionneurs inconditionnels d’artefacts mangaesques – : là s’entremêlent un grand nombre de figures médiévalistes au sein d’un Japon contemporain fictif, du roi Arthur au héros irlandais du Cycle d’Ulster, Cuchulainn, en passant par le bretteur japonais Sasaki Kojiro (1583-1612).

Beaucoup d’oeuvres singulières font aussi leur apparition. En 2005, Makoto Yukimura réalise les premières planches du manga Vinland Saga, une fresque historique adaptée des sagas norroises devenue, aujourd’hui, la série japonaise par excellence sur les Vikings. En février 2006, c’est au tour du premier volume du light novel d’Isuna Hasekura, Spice and Wolf, de faire une entrée fracassante au panthéon du médiévalisme made in Japan, en mettant en scène, sur fond de Moyen Âge européen alternatif et de thématique économique, la rencontre d’un marchand itinérant et d’une déesse-louve anthropomorphe – un récit exemplaire, à ce titre, de la prégnance des relations romantiques et érotiques humain-être féerique au sein du médiévalisme nippon.

Même la littérature plus traditionnelle n’échappe pas à la fascination pour le Moyen Âge européen et ses images, comme l’atteste l’obtention du prestigieux prix Akutagawa par L’Éclipse de Keiichiro Hirano en 1998. Roman historique et métaphysique situé dans le xve siècle français, celui-ci fait preuve d’une complexe mise en scène de la théologie médiévale et du mythe alchimique qui n’a rien à envier à L’OEuvre au Noir (1968) de Marguerite Yourcenar ni au Nom de la rose (1980) d’Umberto Eco.

Un trope exemplaire : le isekai

Depuis les années 2000, les artistes et le public japonais se prennent de plus en plus à rêver d’un ailleurs médiévaliste, alors même que la dégradation de la bulle financière du pays a mis à mal son économie et son modèle social, estampillant la période 1991-2000 comme la « décennie perdue ». Cette érosion, dont les conséquences se font toujours pressantes aujourd’hui, accompagne l’enracinement dans l’imaginaire local de représentations néo-médiévales qui s’affranchissent alors des modèles occidentaux. La fascination pour ces derniers est supplantée par la révérence aux canons d’un médiévalisme à l’esthétique japonaise, essentiellement structurée sur les principes des JDR locaux et de la culture otaku. Si la très grande vitalité et variété des productions médiévalistes au Japon rend périlleux l’exercice de l’exemplification, convenons que le phénomène le plus révélateur de cette transition se perçoit dans la suprématie actuelle du trope isekai, à savoir un récit fondé sur le transfert du protagoniste d’un monde à un autre, essentiellement du Japon contemporain vers un univers de fantasy médiévaliste, réel ou virtuel, dont l’ossature s’avère plus ou moins similaire à un JDR : classes de personnage (mage, guerrier, voleur…), augmentation de niveaux et de caractéristiques, vie sociale régie par des guildes d’aventuriers, etc. En quelques années, notamment à partir de la sortie du film arthurien Avalon (2001) de Mamoru Oshii, les auteurs japonais sont passés maîtres dans l’art de ce trope, au point d’inonder le marché, et ce jusqu’aux concours éditoriaux de romans jeunesse – amenant certains à les bannir momentanément, à l’instar du festival Bungaku Free Market (2016) et du site de web-novels Shosetsuka ni naro (2017).

Tragédie, comédie, romance, récits stéréotypés ou se moquant du trope même, les variations de la thématique du isekai donnent le tournis. Le personnage principal peut ainsi être invoqué par magie dans une réalité alternative comme « héros » (yusha) afin de protéger celle-ci des machinations d’un Roi-Démon (mao), ou au contraire, passer du statut de sacro-saint sauveur de l’humanité à celui de défenseur de races monstrueuses, dans des créations déconstruisant la logique manichéenne usuelle, comme dans la série romanesque Moi, quand je me réincarne en slime (depuis 2013). Les isekai rivalisent d’ingéniosité jusque dans l’absurde, offrant aux lecteurs un large spectre de détournements de figures récurrentes du médiévalisme.

À l’instar du précurseur Mushoku tensei : isekai ittara honki dasu (depuis 2012), initialement publié sous forme de web-novel par Rifujin na Magonote, un grand nombre de ces récits lient le transfert du protagoniste à son décès dans des conditions reflétant les souffrances sociales du Japon contemporain, que le personnage principal ait été l’objet de brimades scolaires, ou bien un reclus (hikikomori – personne vivant cloîtrée – ou NEET – acronyme anglais désignant les jeunes qui ne sont ni scolarisés, ni employés, ni en apprentissage) ou bien encore un salaryman victime de surmenage (karoshi). D’autres jouent sur le thème du piège informatique et du floutage de la frontière entre humains et machines, réalité « réelle » et virtuelle, donnant naissance à un médiévalisme 2.0. Parmi les oeuvres enfermant leurs protagonistes dans un jeu de rôle en ligne massivement multijoueurs (MMORPG), citons l’incontournable Sword Art Online (depuis 2009) de Reki Kawahara, l’un des light novels les plus acclamés tant dans l’archipel qu’à l’étranger, ou encore Log Horizon de Mamare Tono (depuis 2010), dont l’originalité réside notamment en la création d’une fantasy postapocalyptique. Dans ces récits de divertissement profondément postmodernes, teintés de critiques plus ou moins acerbes vis-à-vis des dérives contemporaines, l’ailleurs médiévaliste vu sous l’angle des JDR, même loin d’être paradisiaque, parfois infiniment angoissant, se transforme en refuge idéal pour fuir l’abrutissement de la course au progrès et une pression sociale étouffante et déshumanisante.

Enfin, l’intrigant Gate. Au-delà de la porte (2010-2015), série romanesque de Takumi Yanai, narre la tentative d’invasion du Japon par un empire venu tout droit d’un monde qui mélange références à la civilisation romaine et fantasy médiévaliste. Délaissant les codes des JDR pour proposer une mise en abyme humoristique de la relation de la culture otaku avec la fantasy, l’oeuvre porte un regard novateur sur les Forces japonaises d’autodéfense (JSDF) : elle interroge le rapport complexe du Japon contemporain à l’article 9 de sa Constitution, qui stipule le renoncement à la guerre et à la possession d’une armée, alors même que les attaques vis-à-vis de ce dernier ont pris une ampleur sans précédent dans la vie politique nippone en raison d’un contexte régional des plus tendus avec la Chine et la Corée du Nord. L’auteur, ancien membre des JSDF, donne une image positive et décomplexée d’une force japonaise débarrassée de ces démons militaristes, et portant haut l’étendard humanitaire : une vision propre à plaire au commandement japonais, qui a lancé en 2015 une campagne publicitaire de recrutement à l’effigie des personnages principaux de la série.

L’omniprésence actuelle du Moyen Âge européen dans l’imaginaire japonais ne doit pas éclipser pour autant l’engouement continu pour les figures médiévales du Japon et en particulier l’héritage de Kurosawa. Des ninjas de Naruto (1999-2014) à la mise en manga des aventures du bretteur Miyamoto Musashi (Vagabond, depuis 1998), les oeuvres populaires contemporaines autour du Moyen Âge japonais savent toujours raviver l’attachement du public japonais pour son propre folklore, non sans faire preuve d’innovations étonnantes – tel le mariage délicat entre cinéma de cape et d’épée locale (chambara) et culture hip-hop dans l’anime Samurai Champloo (2004-2005). Surtout, les figures du samouraï, du ninja, de la miko (ces femmes officiant au sein des sanctuaires shintoïstes), mais aussi des créatures folkloriques locales (yokai), se mélangent désormais régulièrement aux récits fondés sur le médiévalisme occidental. Initié en grande partie par les JDR, de Donjons & Dragons à Final Fantasy, ce mouvement s’inscrit plus généralement dans le patchwork postmoderne de l’imaginaire otaku décrit par le philosophe Hiroki Azuma en 2001 à travers son concept de « base de données ». En cela, il apparaît aujourd’hui indéniable que les recréations japonaises des Moyens Âges européen et nippon ne peuvent se penser de manière dissociée : elles sont les deux faces d’une même pièce qu’il ne serait pas impropre de désigner sous le nom de « médiévalisme mangaesque », devenu tributaire de l’esthétique et de l’écosystème médiatique de la culture otaku. Un médiévalisme dont la portée est désormais mondiale, en raison du succès colossal des productions de masse japonaises à l’étranger, des mangas aux jeux vidéo. En atteste, d’ailleurs, le couronnement récent de Final Fantasy XIV, l’un des fleurons du médiévalisme syncrétique nippon, comme à la fois le MMORPG le plus joué en 2021 devant l’emblématique World of Warcraft de l’américain Blizzard, et l’opus le plus rentable de la série.

Une cocréation occidentalo-nippone

L’influence de l’Occident sur le médiévalisme japonais, puis la fascination que celui-ci a exercée en retour en Europe et aux États-Unis, amènent à penser qu’il constitue en fin de compte une cocréation. Très rapidement, en effet, des auteurs occidentaux conservateurs ont évoqué avec envie l’archipel nippon, qui, à la différence de l’Occident moderne, aurait su garder ses traditions guerrières et viriles. Ainsi, Robert Baden-Powell, fondateur des scouts, écrit dans le manuel Scouting for Boys (1908) qu’« un des buts des Boy Scouts consiste à faire revivre parmi nous, si possible, une partie des règles des chevaliers d’antan, qui ont tant influencé la moralité de notre race [sic], tout comme l’a fait, et continue de le faire, le Bushido des anciens chevaliers samouraïs au Japon ».

Mais c’est surtout à partir des années 1960 que le médiévalisme japonais exerce une forte influence en dehors de ses frontières. Yojimbo est ainsi adapté en western par Sergio Leone sous le titre Pour une poignée de dollars (1964). Dix ans plus tard, la recherche d’ailleurs pré-industriels qu’induit le médiévalisme en Occident, et qui connaît alors un succès sans précédent suscité par une vague inédite de critique de la modernité, pousse certains auteurs à s’intéresser au Japon féodal. Le roman Shogun (1975) de l’américain James Clavell, rapidement adapté pour la télévision en 1980, popularise en Occident la figure du samouraï, alors qu’au même moment George Lucas rend hommage aux longs-métrages de Kurosawa à travers le personnage d’Obi-Wan Kenobi, chevalier jedi et héros du film La Guerre des étoiles (1977). Très vite, la fantasy médiévaliste ludique, toujours à la recherche de mondes différents pour diversifier l’offre de dépaysement qu’elle propose à ses participants, prend le relais. Un premier JDR consacré au Japon médiéval, Bushido, paraît en 1979. La mode est lancée. Désormais, non seulement nombre d’univers de fantasy médiévaliste incluent des versions japonisantes, comme Donjons & Dragons avec le module Oriental Adventures (1985), mais des auteurs occidentaux vont aussi créer des mondes merveilleux directement influencés par le Japon féodal, comme la franchise transmédiatique Le Livre des Cinq Anneaux (commencée en 1995) dont le titre s’inspire d’un traité écrit au xviie siècle par Miyamoto Musashi, ou la série de romans de jeunesse Le Clan des Otori publiés à partir de 2002 par la britannique Lian Hearn.

Les ninjas vont également connaître un grand succès en Occident. Fortement influencés par les stéréotypes liés aux assassins chiites, au Vieux de la Montagne, mais aussi à Fu Manchu, divers auteurs imaginent que des groupes de guerriers de l’ombre médiévaux existeraient encore dans les recoins obscurs des sociétés contemporaines, opposant ainsi une modernité occidentale (associée aux lumières du jour) aux ténèbres médiévales orientales liées à la nuit, stéréotype renforcé par le fait que les ninjas sont vêtus de costumes moulants noirs et usent de magie. Si, de prime abord, l’imagerie du ninja est convoquée par Ian Fleming dans son roman d’espionnage consacré à James Bond On ne vit que deux fois (1964) pour affirmer, dans la droite ligne du discours de Baden-Powell, que le Japon a su conserver ses traditions, d’autres auteurs préfèrent les dépeindre sous les traits des sectateurs meurtriers, comme dans le film Tueur d’élite (1975) de Sam Peckinpah. Cette imagerie est vite reprise, avec le succès du médiévalisme inspiré du Japon, dans nombre de productions qui les replacent la plupart du temps dans un contexte contemporain, non seulement dans des films américains comme La Fureur du juste (1980) avec Chuck Norris ou la série American Ninja (1985-1993), mais aussi dans des longs-métrages hong-kongais (comme Five Element Ninjas réalisé par Chang Cheh en 1982), taïwanais, coréens et philippins. Pourtant, comme souvent dans le médiévalisme orientaliste, la répulsion s’accompagne très vite d’une grande fascination. On invente donc rapidement de bons ninjas – la plupart du temps occidentaux – qui s’opposent à leurs adversaires orientaux, comme dans L’Implacable Ninja (1981) de Menahem Golan. Dans un même ordre d’idées, Les Tortues Ninja (comics créé en 1984) met en scène au coeur de New York le combat de mutants occidentalisés contre Shredder, leur némésis venue d’Extrême-Orient.

Le Japon féodal sert aussi d’inspiration à plusieurs artistes de la culture hip-hop pour qui la figure du samouraï incarne un médiévalisme non-blanc dans lequel nombre d’entre eux, issus des minorités, peuvent se reconnaître. L’album Liquid Swords (1995) du rappeur new-yorkais GZA fait ainsi référence à Baby Cart, alors qu’en 1998, le Français Shurik’N célèbre les films d’Akira Kurosawa dans sa chanson Samouraï. Ce phénomène aboutit au début du xxie siècle à la redécouverte du personnage de Yasuke, esclave africain qui a vécu au Japon au xvie siècle et qui, pour certains, y serait devenu un samouraï. Tandis que le groupe IAM lui consacre un morceau en 2019 et Netflix une série animée en 2021, une exposition lui rend hommage au palais des congrès de Yaoundé au Cameroun en 2018, prouvant l’extraordinaire vitalité du médiévalisme japonais, désormais présent sur tous les continents du globe.

Bibliographie

TURNBULL Stephen,

Beseech, Oleg, Inventing the Way of the Samurai. Nationalism, Internationalism, and Bushido in Modern Japan, Oxford, Oxford University Press, 2014.

Danesin, Maxime, Explorer les transferts littéraires et culturels européens au Japon. Des temps archaïques au néo-médiévalisme de l’ère Heisei (1989-2019), thèse de doctorat, Université de Tours, 2019.

Onuki-Tierney, Emiko, * Kamikaze, Cherry Blossoms, and Nationalisms: The Militarization of Aesthetics in Japanese History*, Chicago, University of Chicago Press, 2002.

Turnbull, Stephen, Ninja. Unmasking the Myth, Barnsley, Frontline Books, 2018.

Voir aussi : Chine, Gengis Khan, Orientalisme