Italie
L’idée de Moyen Âge – qui, dans la périodisation conventionnelle, désigne un âge tiers, moyen parce qu’intermédiaire entre deux autres âges – trouve son origine dans l’Italie humaniste et renaissante (xive-xvie siècles), chez des hommes de lettres tels que Leonardo Bruni (1370-1444), Flavio Biondo (1392-1463), Giovanni Bussi (1417-1475) et, dans une perspective artistique, chez Giorgio Vasari (1511-1574). Le Moyen Âge est identifié par contraste, en miroir de ce qu’il n’est pas : il est un intervalle, un temps de décadence et de barbarie séparant deux périodes de splendeur et d’équilibre intimement liées l’une à l’autre, à savoir l’Antiquité gréco-romaine et sa renaissance. En Italie, le Moyen Âge est toujours en concurrence avec l’Antiquité. Excepté au xixe siècle et aujourd’hui, dans cette confrontation, le « régime d’historicité » spécifique à la culture italienne a donné le désavantage au Moyen Âge, alors que l’Italie a été vectrice de représentations médiévales flamboyantes et inspiratrices. C’est dans l’Italie du xvie siècle – quand le Moyen Âge ne suscitait guère l’engouement, si ce n’est de quelques érudits – qu’ont par exemple été composés deux poèmes appelés à alimenter la nostalgie courtoise et chevaleresque de la culture européenne jusqu’à la Première Guerre mondiale : l’Orlando furioso (Roland furieux) de l’Arioste (1516) et La Jérusalem délivrée du Tasse (1581).
Au xixe siècle, tout comme le reste de l’Europe et les États-Unis, l’Italie est fascinée par le Moyen Âge. Ce dernier est reproduit partout, d’abord sous des formes puisées en Grande-Bretagne, en France et en Allemagne, puis de façon plus autonome. D’un point de vue politique et idéologique, dans un contexte où les partisans de l’unification italienne appellent de leurs voeux la création d’un État national, le Moyen Âge se voit accorder une place prépondérante dans la construction d’une identité italienne. Le Risorgimento (période de l’unification italienne, entre 1848 et 1870) l’utilise comme réservoir d’évocations, y puisant des événements susceptibles de symboliser la libération de la patrie et de dater de plus tôt l’unification nationale. Le Moyen Âge devient le moment de l’apparition d’un peuple déjà assemblé contre un ennemi commun. La bataille de Legnano contre l’empereur Frédéric Barberousse, en 1176, se mue ainsi en métaphore d’une lutte contre l’empereur d’Autriche ; les Vêpres siciliennes, révolte contre la domination angevine de la Sicile en 1282, ou le Défi de Barletta, tournoi opposant cavaliers italiens et français en 1503, sont autant de symboles d’une résistance aux interventions étrangères.
À la recherche d’une Italie médiévale
L’actualisation du Moyen Âge dans la politique contemporaine n’est en rien propre à l’Italie du xixe siècle : les autres pays font de même. Pourtant, la narration de l’histoire italienne demeure spécifique, en raison de trois difficultés essentielles. La première tient au poids de l’héritage antique : parce qu’ils se revendiquent descendants des Romains, les Italiens ne peuvent pas considérer l’entrée dans le Moyen Âge, c’est-à-dire la chute de l’Empire romain, sous un jour positif. Une deuxième difficulté vient de la « Question lombarde », problème historiographique qui occupe une place centrale dans les débats des premières décennies du xixe siècle. Les Lombards, qui ont organisé un royaume, de 569 à 774, sur les ruines de l’Empire romain, doivent-ils être considérés comme des conquérants d’origine germanique, des barbares, ayant occupé durant deux siècles une partie de la péninsule, ou faut-il les intégrer à la construction de l’identité nationale ? Quelle que soit la réponse apportée, les Lombards, comme les Romains, ont fini par être soumis ; or la construction d’un récit national ne peut s’appuyer efficacement sur des peuples vaincus. La troisième difficulté, enfin, tient à la division politique de l’Italie médiévale. Parcellisée en une multitude de pouvoirs, elle ne peut être pensée comme l’espace de formation d’un État unitaire, pas même à la façon de l’Empire germanique.
Dans la morosité médiévale des « atriums couverts de mousses et des forums en ruine » qu’évoque l’écrivain romantique Alessandro Manzoni (1785-1873) dans sa tragédie Adelghis (1820-1822) percent quelques rayons de lumière. Trois thèmes semblaient rendre défendables les origines médiévales de la nation. Ils délimitent les grands ensembles au sein desquels s’agrègent, aujourd’hui encore, la plupart des représentations médiévalistes propres à l’Italie. Le christianisme est le premier d’entre eux. Le fait que la péninsule italienne a vu naître et a accueilli nombre d’expériences religieuses chrétiennes – du monachisme des origines à la Papauté, des franciscains à la philosophie scolastique – et, dans le même temps, plusieurs mouvements hérétiques, a été maintes fois mis en avant. Cette voie interprétative chrétienne a suscité des lectures du Moyen Âge élogieuses soutenant une restauration des traditions, du Génie du christianisme de Chateaubriand (1802) à l’idéal politique de Vincenzo Gioberti (1801-1852), promoteur du « néoguelfisme ». Mais elle en a suscité d’autres bien plus méprisantes, perceptibles tour à tour dans la condamnation que les Lumières font d’une religion sinistrement « médiévale », à travers la polémique antipapiste, dans la vision des hérétiques comme des précurseurs du protestantisme ou dans la condamnation d’un État pontifical jugé responsable de la division séculaire de la péninsule.
Le deuxième thème mobilisé pour prouver l’unité de l’Italie au Moyen Âge est celui de la culture : la nation, avant d’obtenir une reconnaissance étatique, aurait été construite par la langue, la littérature et l’art, c’est-à-dire par les « gloires d’Italie », célébrées par Ugo Foscolo dans Les Tombeaux (1806). Giotto et Cimabue, Pétrarque, Boccace et surtout Dante, père de la Patrie, étaient déjà italiens.
Enfin, le troisième thème est celui de la ville. Reconnaître aux villes médiévales un rôle dans l’établissement d’une nation italienne participe d’un mythe politique particulièrement prégnant, anticipé par Muratori (Antiquitates Italicae Medii Aevi, 1738-1743), érigé par Sismondi (Histoire des Républiques italiennes du Moyen Âge, 1807-1818), puis par Cattaneo (La città considerata come principio ideale delle istorie italiane, 1858). Il ne s’agit alors pas seulement d’évoquer la nation, mais tout un monde bouillonnant qui aurait fait la gloire de la vie italienne durant des siècles : l’expérience de la liberté, mise en actes par les institutions communales. La ville médiévale apparaît synonyme d’héritage latin, de liberté, de richesse, d’art, de littérature, d’affirmation des milieux bourgeois. L’assemblée des citoyens, la libre élection des magistrats et la capacité de se donner des lois, devenaient l’équivalent de ce que pouvaient produire, dans les grandes nations occidentales, les États généraux, les Cortes, la Magna Carta et le Parlement. De là vient l’interprétation de la Ligue lombarde (c’est-à-dire l’alliance des communes lombardes contre l’empereur) comme un épisode durant lequel, pour la première fois, les Italiens se sont unis pour combattre. Civilisation chrétienne et civilisation urbaine : voilà le principal binôme rappelant les origines médiévales de la nation. Binôme dans lequel s’inscrivent, d’ailleurs, les portraits des deux géants de la représentation du Moyen Âge italien que sont François d’Assise (1181-1226) et Dante Alighieri (1265-1321).
Le mythe de petites patries s’unissant en une grande patrie en puissance (et qui existera effectivement) s’impose rapidement dans les commémorations historiques, dans la fondation post-unitaire des Deputazioni di storia patria – instituts locaux ayant pour vocation de promouvoir l’histoire régionale, lancés à la recherche de documents médiévaux – et dans la construction d’un grand nombre d’édifices à l’esthétique néo-médiévale. Chaque ville exprime sa propre identité médiévale : Florence se pare de palais néogothiques ; à Sienne, où le Palio revendique une tradition vieille de plusieurs siècles, cavaliers et autres participants endossent des costumes médiévaux ; les bâtiments médiévaux de Bologne sont restaurés de façon à les faire correspondre à un canon médiévaliste (alors que, paradoxalement, les murailles médiévales de la ville sont abattues) ; enfin, Turin, ville dans laquelle l’imaginaire médiéval épouse l’exaltation de la maison de Savoie (elle-même à la recherche d’une italianité médiévale), construit ex nihilo un quartier d’inspiration xve siècle, le Borgo del Valentino. La peinture d’histoire, dont Francesco Hayez (1791-1882) est le représentant le plus connu, est extrêmement appréciée. Dans les dernières décennies du xixe siècle et au début du siècle suivant, le Moyen Âge pénètre dans chaque foyer par l’ouverture des écoles aux couches populaires. Les enfants y apprennent l’histoire de la nation, font la découverte de héros tels qu’Alberto da Giussano, guerrier légendaire du xiie siècle, récitent Dante Alighieri comme Giosuè Carducci (1835-1907). On chante les airs de Giuseppe Verdi, dont la moitié des oeuvres prend le Moyen Âge pour toile de fond, de La Bataille de Legnano (1848) au Trouvère (1853), un Moyen Âge parfois passé au filtre de Shakespeare (Othello, 1887, et Falstaff, 1893).
À la fin du xixe siècle, l’apogée du médiévalisme proprement nationaliste, associé à l’Unité italienne (1861), est déjà passé. L’État s’approprie le Moyen Âge des villes en l’intégrant à son propre parcours (fait de continuisme et de déterminisme) vers la réalisation de l’unité. Pourtant, il choisit Rome, son histoire et ses symboles, pour exprimer son propre unitarisme et sa puissance « renouvelée ». Le message transmis – y compris à travers les styles architecturaux privilégiés pour les constructions publiques – invite ainsi à penser l’Italie comme romaine et les villes d’Italie comme médiévales. Ce double registre est particulièrement évident durant la période fasciste (1922-1943), au cours de laquelle le Moyen Âge se voit confier la fonction subsidiaire de trait d’union entre la Rome antique triomphante et le présent. Le rapprochement du Moyen Âge et de l’Antiquité latine est alors réalisé en pointant une italianité ancestrale du peuple censée s’exprimer par la langue, l’art, l’esprit combattant des condottieri, la culture civique des communes et, à la suite des Accords du Latran (1929), par le sentiment religieux et la proximité du magistère de l’Église, elle-même expression de la romanitas.
Entre fantasme et proximité
Après la Seconde Guerre mondiale, le recours au mythe de Rome disparaît. Dans le même temps, de nombreuses villes continuent à revendiquer l’origine médiévale de leur communauté, exprimant ce sentiment identitaire à travers fêtes, cortèges et palii, dont le nombre va toujours croissant. Durant la seconde moitié du xxe siècle, quatre auteurs et créateurs italiens ont transmis au monde leur vision très personnelle du Moyen Âge. Par son roman Le Chevalier inexistant (1959), puis Le Château des destins croisés (1969) et Les Villes invisibles (1972), Italo Calvino a construit un Moyen Âge de fables, fantastique, labyrinthique et onirique. Son écriture mêle références à l’Arioste et expériences oulipiennes, soumettant la langue et les trames narratives à des jeux combinatoires. Le Moyen Âge de Pier Paolo Pasolini est quant à lui un lieu poétique hors du temps, un « âge du pain » dans lequel s’inscrit une vie archaïque, toute de matérialité et de corporéité. Plusieurs de ses films prennent lieu dans son Moyen Âge insouciant, miteux et coloré : Le Décaméron (1971), Les Contes de Canterbury (1972) et Les Mille et Une Nuits (1974). Dario Fo, pour sa part, fait du Moyen Âge populaire une arme politique : auteur de plusieurs pièces de théâtre au thème médiéval, dont la plus célèbre est Mystère bouffe (1969), il reçoit le prix Nobel de littérature en 1997 ; le jury de l’Académie suédoise le présente alors comme celui qui, « dans la tradition des bateleurs médiévaux, fustige le pouvoir et restaure la dignité des humiliés ». Enfin, en 1980, paraît Le Nom de la rose, roman policier prenant pour toile de fond l’Italie du xive siècle, dont le succès tant critique que public fait connaître le philosophe et sémiologue Umberto Eco dans le monde entier.
Productrice d’images et de symboliques médiévales, la culture italienne est, par ailleurs, l’objet de représentations hors de la péninsule. L’Italie du bas Moyen Âge (qui englobe tout le xve siècle des seigneurs, des condottieri et des artistes) recèle une esthétique et des paysages intellectuels que les observateurs lisent à l’aune de leur propre quotidien, tour à tour sous l’angle de l’exotisme, de l’allégorie ou de la proximité. Elle exerce une influence notable sur l’imaginaire médiévaliste de plusieurs pays (tout particulièrement de l’Allemagne et de la France) et constitue une source majeure d’inspiration pour la culture anglaise : que l’on pense seulement, au fil des siècles, aux décors de Roméo et Juliette de Shakespeare (1597) et du Château d’Otrante de Walpole (1764), aux modèles des peintres préraphaélites et à des oeuvres telles que Les Pierres de Venise de Ruskin (1851).
Bibliographie
Bordone, Renato, Lo specchio di Shalott. L’invenzione del medioevo nella cultura dell’Ottocento, Naples, Liguori, 1993.
Carpegna Falconierri, Tommaso di, Facchini, Riccardo (dir.), Medievalismi italiani (secoli xix-xxi), Rome, Gangemi, 2018.
Castelnuovo, Enrico, Sergi, Giuseppe (dir.), Arti e storia nel medioevo, IV, Il medioevo al passato e al presente, Turin, Einaudi, 2004.
Voir aussi : Umberto Eco, Fêtes médiévales, Marco Polo, Nationalisme