Inquisition

Florian Besson

« Ce terrible tribunal qui juge les pensées des hommes […], qui fait dans de vastes et profonds cachots appliquer des hommes aux tortures les plus cruelles. » La notice « Inquisition » de L’Encyclopédie est rédigée par le chevalier de Jaucourt, mais c’est en réalité la pensée de Voltaire qui influence chaque ligne. L’article rappelle avec clarté les principales données factuelles sur l’Inquisition, ce tribunal exceptionnel institué par la papauté en 1231 afin de juger les hérétiques, tôt confié aux dominicains, qui se faisaient une spécialité de la prédication. Par la suite, la notice glisse vers l’Inquisition espagnole, fondée quant à elle en 1478, qui persécute violemment juifs et musulmans convertis au christianisme. Dans les deux cas, l’Inquisition est présentée comme l’exemple par excellence du fanatisme religieux, et le texte insiste sur les tortures, les bûchers, et sur le pouvoir absolu dont jouissaient des inquisiteurs qui n’avaient de comptes à rendre à personne. Cette notice, faisant de l’Inquisition une institution destinée uniquement à asseoir le pouvoir d’une Église obscurantiste, violente et ambitieuse, participe d’une vision largement répandue à l’époque. Chez les auteurs des Lumières, de Voltaire à Montesquieu en passant par Louis-Sébastien Mercier, l’Inquisition occupe en effet une place à part : sa critique, dans les termes les plus virulents, synthétise la pensée des auteurs des Lumières, à la fois sur l’époque médiévale, sur la religion en général et la religion catholique en particulier, et enfin sur la torture et la peine de mort. Ces auteurs connaissent très mal les sources historiques : leurs chiffres sont d’ailleurs systématiquement exagérés – Voltaire parle de centaines de milliers de victimes, quand les calculs les plus récents évoquent quelques milliers de condamnés en tout, du xiiie au xviie siècles. Les penseurs des Lumières recourent systématiquement à des arguments moraux, et érigent l’Inquisition comme un contre-modèle absolu, qui permet par contraste de dessiner, comme le fait par exemple le juriste Cesare Beccaria (1738-1794), une nouvelle manière de penser et de pratiquer la justice, mais aussi de mettre en valeur les grands idéaux du temps que sont la liberté de pensée et la tolérance religieuse. Ce faisant, ces auteurs ont contribué à forger et à enraciner une légende noire de l’Inquisition, qui se révèle encore aujourd’hui extrêmement répandue.

Une révolution judiciaire

Rien ne destinait pourtant ce tribunal ecclésiastique exceptionnel à une telle postérité, ni à une telle célébrité. À l’origine, son nom ne vient que d’une nouvelle procédure : inquisitio veut dire « enquête ». Le système judiciaire en vigueur au début du xiie siècle ne connaît en effet que la procédure dite accusatoire : pour qu’il y ait procès, il faut qu’il y ait une plainte déposée par un individu contre un autre. Au contraire, dans la procédure inquisitoire, qui naît en partie d’une progressive redécouverte du droit romain au fil du xiie siècle, la cour peut se saisir d’elle-même d’un cas, ordonner une enquête et organiser un procès, même en l’absence de plainte. Cette évolution a des effets extrêmement profonds qui révolutionnent largement la manière de rendre la justice : c’est elle, notamment, qui place l’aveu et la preuve au coeur du procès, en détrônant peu à peu le témoignage. Notre système judiciaire contemporain est en réalité largement l’héritier de l’Inquisition médiévale : au sens le plus strict du terme, les détectives dont nous suivons avec passion les enquêtes, de Sherlock Holmes aux Experts des séries étatsuniennes, sont des inquisiteurs.

L’Inquisition médiévale se formalise dans le contexte de la lutte contre les hérétiques du Sud-Ouest, elle-même inscrite dans le cadre des croisades contre les Albigeois. Les inquisiteurs, nommés directement par le pape, et responsables uniquement devant lui, ne s’occupent initialement que des chrétiens : ce n’est que vers la fin du xiiie siècle, par un lent glissement, qu’ils prennent peu à peu en charge les juifs convertis au christianisme et suspectés de « judaïser » (c’est-à-dire de pratiquer en secret leur religion de naissance), puis les juifs en général et enfin l’ensemble des non-chrétiens vivant en terre chrétienne. Contrairement à ce qu’en fait plus tard la légende noire, les inquisiteurs se révèlent le plus souvent mesurés et prudents : leur objectif premier reste de ramener les brebis égarées dans le giron de la foi catholique. Les divers manuels d’inquisiteurs, notamment celui de Bernard Gui (vers 1261-1331) ou de Nicolas Eymerich (vers 1320-1399), témoignent que les condamnations à la peine capitale sont relativement peu fréquentes : le premier ne prononce que 42 condamnations au bûcher sur 930 sentences. Loin d’être un objectif initial, le bûcher est une solution de dernier recours, souvent présentée par l’inquisiteur lui-même comme un échec de sa mission pastorale. Quant à l’usage de la torture, ce qu’on appelle « la question » au Moyen Âge, il a là aussi été largement exagéré : comme l’a récemment montré Faustine Harang, toutes les juridictions médiévales utilisent la torture, mais toujours d’une manière strictement encadrée et limitée – bien loin de l’image répandue dans les films, séries et romans. D’ailleurs, les inquisiteurs avaient bien conscience des profondes limites de la torture et plusieurs soulignent son inefficacité : un témoignage obtenu par la douleur n’est pas légalement valable et doit être répété sans contrainte. Néanmoins, dès le xiiie siècle, un certain nombre d’inquisiteurs s’illustrent par leur brutalité et marquent les esprits : ainsi de Robert le Bougre, qui en 1239 envoie 187 hérétiques au bûcher en Champagne – encore faut-il noter qu’il est rapidement démis de ses fonctions par le pape et condamné à finir sa vie reclus dans un monastère… Si les recherches sur l’Inquisition médiévale et moderne tendent ainsi, depuis une vingtaine d’années, à remettre sérieusement en question les clichés les plus fréquemment répandus, il faut cependant constater que, pour l’instant du moins, elles peinent à faire évoluer les représentations collectives. Il faut dire que celles-ci se cimentent depuis plusieurs siècles.

Sombres inquisiteurs

C’est dès le xvie siècle que la légende noire de l’Inquisition commence à se cristalliser. Utilisée par les pouvoirs catholiques, notamment Charles Quint, dans le cadre de la lutte contre les « Réformés », l’Inquisition est sévèrement critiquée par des auteurs protestants, comme l’espagnol Antonio del Corro (1527-1591), qui confondent, plus ou moins volontairement, l’Inquisition médiévale et l’Inquisition espagnole moderne, bien plus violente et intransigeante. Leurs textes, traduits et maintes fois réédités, influencent profondément les auteurs des Lumières. Par la suite, ces descriptions sont reprises, sous des formes romancées, dans plusieurs textes majeurs du xixe siècle : on pense par exemple au procès d’Esmeralda dans le Notre-Dame de Paris de Victor Hugo (1831), lors duquel la gitane est iniquement convaincue de sorcellerie et condamnée au gibet. Chez Michelet aussi, l’Inquisition est l’exemple même de la brutalité médiévale, et ses victimes se chiffrent désormais par millions. En 1867, Verdi livre, avec son Don Carlos, le portrait d’un Grand Inquisiteur à la fois tyrannique et corrompu, prêt à tout pour imposer ses vues ; on retrouve une figure similaire chez Dostoïevski, où le Grand Inquisiteur des Frères Karamazov (1880) va jusqu’à condamner le Christ ressuscité au bûcher… Du côté des arts visuels, il faut citer ces nombreux tableaux du xixe siècle qui représentent notamment le procès de Galilée : les versions de Joseph-Nicolas Robert Fleury (1847) ou de Cristiano Banti (1857) campent le scientifique, fier, mais isolé, face à des ecclésiastiques menaçants, opposant la raison moderne à la superstition médiévale.

Toutes ces scènes, qui s’éloignent très largement de la réalité historique, marquent les imaginaires collectifs et sont régulièrement réactualisées par des romans, des bandes dessinées, des films, des jeux vidéo. Ces images en croisent parfois d’autres, dans des jeux d’écho plus ou moins conscients : après la diffusion, en 1966, d’un épisode de La caméra explore le temps consacré à la répression de l’hérésie cathare, plusieurs téléspectateurs comparent l’Inquisition à la Gestapo. Les représentations plus nuancées sont rarement les plus connues ou les plus fécondes : si Umberto Eco campe, dans Le Nom de la rose (1980), un Bernard Gui subtil, soucieux de légalité et conscient des limites de sa mission, la version cinématographique qu’en propose Jean-Jacques Annaud en 1986 en donne une vision bien plus conforme au cliché de l’inquisiteur fanatique, autoritaire et effrayant – il finit d’ailleurs lynché par les paysans et empalé sur l’un de ses engins de torture. La grande majorité de ces oeuvres reproduisent en réalité les mêmes images : des inquisiteurs autoritaires et fanatisés condamnent des accusés, le plus souvent de jeunes femmes, à des tortures brutales exercées par des bourreaux sadiques, avant de les faire brûler sur le bûcher. La charge érotique de ces scènes est parfois sous-entendue, parfois explicitement utilisée : de nombreux films pornographiques utilisent une imagerie médiévaliste pour proposer des scènes de « torture-porn », parfois à la limite du snuff movie (film mettant en scène des tortures ou des meurtres), dans lesquelles de jeunes filles sont violées et torturées par des bourreaux masqués et des moines libidineux, dans des cachots éclairés par des braseros. Ces connotations sont également utilisées dans des oeuvres a priori éloignées de l’univers pornographique : le récent Benedetta de Paul Verhoeven (2021) propose ainsi une scène tout à fait classique de torture d’une jeune nonne par un prêtre, qui permet à la caméra de s’attarder sur le corps nu, attaché et exhibé, de l’accusée. Au niveau local, cette fascination assez morbide pour la torture est relayée par de nombreux « musées des tortures médiévales » qui présentent le plus souvent des objets attribués aux inquisiteurs médiévaux, mais datant en réalité du xixe siècle, et souvent inventés à des fins récréatives ou érotiques.

L’Inquisition est partout, y compris dans la science-fiction. Dans l’univers de Star Wars, les Inquisiteurs pourchassent les Jedi et servent le tyrannique empereur Palpatine ; dans le film Equilibrium réalisé par Kurt Wimmer (2002), Christian Bale incarne un « Recteur Grammaton » à l’aspect très ecclésiastique, chargé de maintenir par la force la doctrine officielle. Dans le jeu de figurines Warhammer 40 000, l’Inquisition est une organisation secrète chargée de protéger l’Imperium par tous les moyens, quitte à détruire des planètes entières. Dans la série française Kaamelott, Elie Semoun campe un « Répurgateur » hystérique, cherchant en permanence à envoyer au bûcher toutes les personnes soupçonnées d’utiliser de la magie noire… jusqu’au roi Arthur lui-même. On pourrait accumuler les exemples : partout, l’Inquisition est associée à l’idée d’une justice inique à force d’être trop rigoureuse, à la violence, à la volonté de contrôler les pensées. Dans le langage courant et dans les médias, le terme même d’« inquisition » est très négativement connoté : il renvoie à l’idée d’un jugement moral, évoque à la fois la censure intellectuelle et la violence de la punition. On est bien loin du sens qu’Abélard donnait au terme lorsqu’il écrivait, au début du xiie siècle, qu’un chercheur passait sa vie « dans une inquisition permanente »… La légende noire de l’Inquisition, qui contribue à alimenter l’image d’un Moyen Âge à la fois violent et dominé par une Église opposée à la liberté de pensée, semble ainsi avoir encore de beaux jours devant elle.

Bibliographie

Biget, Jean-Louis (dir.), Inquisition et société en pays d’Oc, xiiie et xive siècles, Toulouse, Privat, 2014.

Harang, Faustine, La Torture au Moyen Âge,xive-xve siècles, Paris, Presses universitaires de France, 2017.

Tillet, Edouard, « La place de l’Inquisition dans la doctrine pénale des Lumières », in Gabriel Audisio (dir.), Inquisition et pouvoir, Aix-en-Provence, Presses universitaires de Provence, 2004.

Vauchez, André, « Hérétiques, cathares, inquisition : la légende noire », in Nicolas Weill-Parot, Véronique Sales (dir.), Le Vrai Visage du Moyen Âge. Au-delà des idées reçues, Paris, Vendémiaire, 2017.

Voir aussi : Obscurantisme, Religion, Templiers