Inde

Michel Angot

Un produit d’importation

La notion de Moyen Âge est dépendante d’une conception du temps et de l’histoire humaine développée d’abord en Italie puis adoptée en Europe au xvie et au xviie siècles. Déjà discutable et discuté pour l’histoire européenne, le découpage tripartite ne peut convenir à l’Asie du Sud, d’autant moins que « l’histoire des Indes » est un artefact créé par les Européens et ensuite seulement adopté avec enthousiasme par ceux qui sont nés en Inde au xxe siècle et l’ont fait naître. En Asie du Sud en effet, si l’intelligentsia rassemblée sociologiquement dans la classe des brahmanes a développé des savoirs très sophistiqués, elle a ignoré l’histoire et la géographie. Ces sciences sont donc des produits d’importation récents dans cette région.

Par ailleurs la notion d’Inde(s) est elle aussi une invention européenne où elle fait partie de l’imaginaire, à partir notamment des Indika d’Arrien (ier-iie siècle de notre ère) : les Indes y sont l’au-delà des conquêtes d’Alexandre et de l’Empire perse. Comme notion, et encore moins comme nation, l’Inde (ou les Indes) n’existe pas avant l’extrême fin du xixe siècle chez les autochtones. En 1817, quand James Mill commence à publier A History of British India, il réalise ainsi une histoire d’un pays qui n’existait pas en développant un savoir jusqu’alors inconnu.

Cet ouvrage participe d’un vaste plan concerté et systématique visant à connaître, afin de les administrer et de les dominer, les terres dont les Britanniques sont devenus les maîtres entre 1760 et 1818 : ils lancent divers recensements géographiques, ethnologiques, zoologiques, religieux, sociologiques, etc. C’est dans ce cadre que naît « l’histoire des Indes ». Bien entendu, les colonisateurs projettent sans discussion sur le temps indien les trois temps classiques de l’histoire européenne, en s’imaginant être les héritiers des sultans de Delhi et des Moghols qui ont dirigé ces pays à leur profit depuis la fin du xiie siècle. Cette conception repousse les royaumes des souverains hindous dans un lointain passé, celui des dominés.

Cette tripartition imaginée par les historiens anglais s’est imposée généralement au xxe siècle, y compris chez les militants nationalistes, qu’ils soient musulmans (comme Jinna, fondateur du Pakistan moderne) ou hindous (comme Nehru). Chez les plus extrêmes de ces derniers, les Indes médiévales, projection d’une périodisation venue d’Occident, apparaissent comme la parenthèse peu glorieuse où l’Inde a été violée et exploitée par l’étranger (le musulman, le précurseur du Britannique) après le temps béni (l’Inde védique, le Ramraj) et avant la restauration de ce modèle doré dans un futur proche. Cette vision n’est pas partagée intégralement par tous, mais elle forme le fond de la conscience indienne de l’histoire, par rapport auquel on se détermine.

À l’inverse, les héritiers musulmans des Indes anciennes, Pakistanais, Bangladeshis et Indiens musulmans, voient ce temps comme celui de la gloire et du faste, celui du Taj Mahal, construit au xviie siècle par le souverain moghol Shâh Jahân (1592-1666), celui de souverains qu’admiraient tous les ambassadeurs, le temps des Indes florissantes.

La partition des Indes a donc entraîné la partition de l’histoire des Indes. De part et d’autre des frontières, particulièrement celles du Pakistan et de l’Inde, on projette sur les événements et les hommes des temps anciens des vues opposées parce que chargées de donner corps à des nations nouvelles, différentes et opposées. En Inde, Tipu Sultan (1750-1799), le seul souverain à s’être opposé à l’entreprise de domination anglaise et finalement vaincu par Wellington en 1799, est largement oublié ou suspect car il était musulman et il rappelle trop que les souverains hindous ont collaboré avec les Britanniques pour la conquête des Indes et que l’immense majorité de « l’armée des Indes » était composée d’Indiens, dont beaucoup d’hindous. Certes, on ne peut oublier les grands souverains que furent les Moghols car ils ont fait connaître le nom des Indes dans le monde. Bien considérés au Pakistan où on les voit d’abord comme des défenseurs de la foi – ce qui est discutable : ils se prétendaient descendants du Soleil ! – ils sont pour certains célébrés en Inde, parfois à contrecoeur. On a largement inventé un couple de souverains où le bon Moghol est opposé au mauvais. Du côté indien, Akbar (1542-1605) aurait été fastueux, tolérant et vainqueur tandis que son successeur Aurangzeb (1618-1707) aurait été pingre, intolérant et finalement vaincu. Bien entendu, la description pakistanaise est inversée : on souligne qu’Akbar a voulu créer sa propre religion et qu’il est largement hérétique tandis qu’Aurangzeb aurait été un pieux musulman. Cette analyse en forme de slogans permet d’annexer la gloire des Moghols à la grandeur de l’Inde et à la piété du Pakistan. Dans ce jeu de miroir inversé, la réalité historique, beaucoup trop nuancée et peu riche en certitudes arrêtées, ne fait pas le poids face à l’enseignement officiel, à la puissance de la littérature et surtout du cinéma, une des passions des Indiens des Indes.

La fabrique de l’histoire

Car si au xixe siècle et au début du xxe siècle, l’histoire était affaire d’écriture, les choses ont changé depuis. Si leurs romans traitent souvent de l’histoire de leur pays, beaucoup des écrivains indiens les plus connus en Occident, ceux de la diaspora de New York et de Londres, écrivent dans un anglais qui touche peu les masses du sous-continent, à 90 % non-anglophones, et semblent plus écrire pour un public occidental. À ce titre, il est frappant que le roman L’Enchanteresse de Florence (2008) de Salman Rushdie, écrivain né à Bombay de parents musulmans, mais élevé en Angleterre, se déroule autant à la cour d’Akbar que dans la Florence des Médicis.

Pareillement, les historiens rigoureux, comme Upinder Singh (né en 1959), pèsent peu à côté du cinéma et de la télévision qui répandent une histoire à la fois nationaliste, mélodramatique et romantique. Ces médias se nourrissent de l’actualité et alimentent la nostalgie de la grandeur, la haine et le mépris de l’autre, la fierté et l’honneur de sa communauté et, malgré tout, la solidarité face au monde occidental envié, craint et accusé. Le cinéma indien est un art politique traversé par la controverse et les divisions sociopolitiques du pays. Très populaire, quantitativement le premier cinéma du monde, il résiste très bien à Hollywood et s’exporte même chez les voisins ennemis : il est de fait le premier vecteur de l’imaginaire historique des peuples du sous-continent. Son apparition coïncide avec la prise de conscience par l’Inde de sa propre existence : Raja Harishchandra (1913), le premier long-métrage indien est une adaptation du Mahâbhârata – épopée qui, avec le Râmâyana, constitue l’un fondement de l’hindouisme. Les films à succès en Inde sont sentimentaux et ponctués de chansons et ceux portant sur l’histoire médiévale tardive ne font pas exception. Chacun prétend aujourd’hui se reconnaître dans ces superproductions : il y a des castes, des clans, des hindous, des musulmans et des étrangers, des couleurs et des costumes, de belles batailles et des histoires d’amour. C’est le cas des nombreux films indiens consacrés à Akbar, notamment le très populaire Mughal-E-Azam de Kamuddin Asif (1960) colorisé en 2004 ou du récent Padmavaat de Sanjay Bhansali (2018), mise en scène d’une légende rajpoute (vers 1300), où l’épouse préfère se suicider plutôt que d’entrer dans le harem du vainqueur musulman de son mari : le film, qui a rencontré un large succès, a suscité de réactions extrêmes et violentes car l’histoire ne sacrifiait pas à toutes les catégories binaires épiques du nationalisme superlatif, de la pureté héroïque et de l’ennemi satanique. Or la moindre entorse à l’image rêvée du passé entraîne la fureur dans l’actualité, alors même que les histoires représentées ne sont que des légendes. Et le nationalisme peut être celui d’une communauté (les Rajpoutes par exemple), pas nécessairement celui des États nouvellement créés. Le film a déchaîné les passions avant même d’être visionné : l’actrice et le réalisateur ont été menacés de mort, le film a été interdit au prétexte de ne pas correspondre aux valeurs d’honneur des Rajpoutes du Rajasthan.

Plus même que les films, il faut souligner l’impact des séries télévisées, d’abord celles consacrées au Râmâyana et au Mahâbhârata dans les années 1990. C’est grâce à elles que ces histoires, liées à l’érudition sanskrite, sont maintenant considérées comme l’histoire nationale indienne, la vraie, plutôt que celle des politiciens ou des historiens. Même les populations des États musulmans de la périphérie indienne ont été touchées. L’impact de ces séries a été phénoménal : lors de leur diffusion, tout le peuple communiait devant les télévisions. C’est peut-être au spectacle de ces mythes que les Indiens ont appris collectivement leur identité.

L’histoire téléologique et finaliste qu’elles développent amène à apprécier tous les événements du passé selon qu’ils annoncent et préparent, ou au contraire semblent contrarier, l’émergence de l’Inde ou du Pakistan. Le passé se mesure à l’aune d’un présent rêvé, celui d’une nation éternelle assiégée par l’étranger violeur et violent. Dès lors, les films et les séries historiques sont liés aux soubresauts des sociétés indiennes d’aujourd’hui : la diffusion à la télévision d’un film d’animation – co-réalisé par des équipes japonaises – adapté du Râmâyana a précédé de peu le saccage de la mosquée d’Ayodhya par des nationalistes hindous en 1992, une mosquée construite en 1527 sur l’ordre de Bâbur, premier empereur moghol. Comme si en Inde le passé médiéval devait être effacé ou, au mieux, lissé, pour correspondre à l’image que se fixe le roman national hindou depuis la fin du xxe siècle.

Dans des pays inventés depuis peu, qui prétendent fonder leur actualité dans l’éternité et confondent histoire et mythologie, la fabrique de l’histoire bat son plein alors que l’Inde promet d’être l’un des géants économique et démographique du xxie siècle.

Bibliographie

Angot, Michel, Histoire des Indes, Paris, Les Belles Lettres, 2017.

Gaborieau, Marc, Un autre Islam, Inde, Pakistan, Bangladesh, Paris, Albin Michel, 2007.

Mukhopadhyay, Urvi, The « Medieval » in Film: Representing a Contested Time on Indian Screen (1920s-1960s), New Delhi, Orient Black Swan, 2013.

Voir aussi : Islam et monde islamique