Historiographie

Gil Bartholeyns

Les historiens façonnent le Moyen Âge à l’image de leurs préoccupations : le passé s’en trouve sans cesse renouvelé, rafraîchi, redécouvert. La Nouvelle histoire du Moyen Âge, entreprise collective parue en 2021 sous la direction de Florian Mazel, n’est pas seulement une mise à jour des connaissances : elle porte une vision nouvelle et des sujets propres à la sensibilité actuelle. S’intéresser au travail, au paysage ou aux émotions et pas uniquement aux batailles et aux grands personnages produit un Moyen Âge radicalement différent, on peut presque dire une réalité historique différente. C’est en cela que l’histoire est toujours « historiographie ». Par ce terme, qui est médiéval, formé du grec « histoire » et « écrire », il faut comprendre que le passé n’existe que sous l’espèce de ses diverses médiations : les vestiges, le roman, l’art, le médiévalisme au sens large, et… l’historiographie. Celle-ci est singulière parce qu’elle procède d’un contrat de vérité, mais elle n’en est pas moins soumise à des tensions, des courants, des reflux. Si bien que les historiens ont raison d’assumer que l’histoire s’écrit toujours à partir du présent, qu’elle est toujours une appropriation du passé par le présent. Sans aller jusqu’à dire que l’histoire est une forme littéraire et rhétorique, il est manifeste que le récit du passé évolue sans cesse et modifie à terme la perception collective de la période, ici le Moyen Âge. La forme historiographique du Moyen Âge percole vers les étudiants, les passionnés, mais aussi vers les cinéastes, les dessinateurs, les écrivains, les artistes…

En tant que phénomène culturel et créatif d’intérêts pour le Moyen Âge ou pour ses oeuvres, le médiévalisme est naturellement influencé par l’historiographie. Mais l’inverse est également vrai : l’établissement de la méthode historique au cours du xixe siècle est allé de pair avec le développement du Moyen Âge comme ressource et comme imaginaire.

Naissances du « moyenâgeux »

Pour qu’il y ait « médiévalisme », on peut dire qu’il faut qu’un art, une pratique ou une pensée voie dans le Moyen Âge ou dans ses productions une source d’inspiration. Pour cela, il est préférable que ce passé soit jugé positivement. Mais ce n’est pas toujours le cas : Voltaire tient le Moyen Âge pour une époque de ténèbres et de barbarie absolue et il installe pourtant sa pièce Adélaïde du Guesclin (1734) sous le règne de Charles VII. Il s’agit là d’un Moyen Âge trouble, qui plaît justement par sa charge de violence et d’obscurantisme. Certains contemporains ont néanmoins déjà le Moyen Âge joyeux et édifiant : Louis-Sébastien Mercier écrit un Childéric héroïque en 1774 et le premier opéra-comique historique est le Richard Coeur de Lion composé par Grétry et Sedaine en 1784. Cet âge mal aimé par les Lumières entre en grâce. Dans une évocation des années 1790 des Souvenirs de la marquise de Créquy de 1710 à 1803, on peut lire : « Il me semble qu’on est déjà rassasié des charmes de l’antique, le Moyen Âge a l’air de nous arriver à pas de loup. »

Tandis que le Moyen Âge devient le « dernier passé » du présent, l’historiographie romantique se déploie. Augustin Thierry (1795-1856) laisse libre cours à l’élan littéraire et à l’imagination, mais il est aussi l’un des premiers à s’obliger d’une rigueur nouvelle et décisive à l’égard des documents. Jules Michelet (1798-1874) s’appuie lui aussi sur les sources, tout en participant à l’élaboration d’un imaginaire « moyenâgeux » – le mot, avec un sens un peu différent, date des années 1860. Avec La Sorcière (1862), Michelet poursuit un but à la fois scientifique et populaire, mais aussi politique, en faisant de « la sorcière » le produit de l’assignation des femmes par l’Église.

La frontière entre médiévalisme et historiographie n’est pas nette. Un an avant la sortie d’Ivanhoé en 1819, Walter Scott publie un Essai sur la chevalerie. En 1802 déjà, dans Le Génie du christianisme, Chateaubriand rend hommage à l’art gothique par la voie de l’érudition. Ce qui se fabrique dans la première moitié du xixe siècle, c’est l’altérité historique de l’Occident, toujours valable aujourd’hui. Ce n’est pas un hasard si, en 1859, Victor Hugo qualifie le Moyen Âge de « mer de poésie » en le comparant à l’Orient. De même que l’Orient et l’Afrique tiennent lieu d’altérité culturelle, le Moyen Âge acquiert le rôle de contretemps indépassable, sur lequel se bâtit la modernité, auquel se compare le progrès, envers lequel se maintient une nostalgie active.

Historiographie scientifique et médiévalisme esthétique s’établissent donc communément sur les ruines d’un passé jugé englouti par les saccages patrimoniaux et archivistiques des révolutionnaires de la fin du xviiie siècle. Il s’agit de rendre le Moyen Âge à sa grandeur, à sa vie et à son espoir. « J’aime l’art et l’histoire, écrit l’essayiste et décorateur William Morris en 1882, mais c’est l’art vivant et l’histoire vivante que j’aime. » Et il applique ce principe à ses créations – papiers peints, vitraux, tapisseries, verreries, mobiliers – inspirées par le Moyen Âge, mais originales. Logiquement, Morris s’oppose à la restauration telle qu’elle se pratique à son époque : quelle histoire, quelle vigueur peut-il y avoir dans une imitation ? Bien qu’à rebours de ces positions, les réinterprétations architecturales du bâti médiéval d’Eugène Viollet-le-Duc se situent sur le même versant de configuration du Moyen Âge et du présent. Proust s’en fait l’écho avec la célèbre anecdote du « petit commerçant » : pour ce dernier, visitant  des édifices du “bon vieux temps”, c’est quelquefois dans ceux dont toutes les pierres sont du nôtre qu’il a le plus la sensation du Moyen Âge » (Sodome et Gomorrhe, 1922). Le style néo-gothique, et le style troubadour en littérature, mais aussi en peinture et dans les arts décoratifs, sont nés de ce moment contrasté qui prend racine dans le dernier tiers du xviiie siècle et s’étire, pour l’architecture ecclésiale, jusqu’à la fin du xixe siècle.

Les métamorphoses du Moyen Âge

Il ressort de ce tournant médiévaliste un Moyen Âge à deux visages qui est encore le nôtre. Ce Moyen Âge est stabilisé sur une ambivalence du pire et du meilleur et constitue une ressource discursive inépuisable. « On revit des temps au fond très moyenâgeux : les grandes jacqueries, les grandes épidémies, les grandes peurs… », déclare le président de la République française Emmanuel Macron en mai 2021, après des mots semblables d’autres dirigeants occidentaux. Ce n’est pas que les clichés ont la vie dure, c’est que le Moyen Âge remplit une fonction de contre-modèle, en dépit de toutes les métamorphoses qui sont les siennes au cours du xxe siècle.

Certains historiens médiévistes, parfois connus du grand public, ont transformé durablement le Moyen Âge en le rapprochant de nos coeurs ou au contraire en lui donnant une saveur d’altérité bouleversante – parfois par les thèmes, parfois par des livres à succès, parfois par les mythes qu’ils ont eux-mêmes forgés ou renforcés, ou par l’ouverture d’un champ d’attention, par-delà les événements ou les grandes figures.

Parmi eux, le sociologue allemand Norbert Elias, dont le travail se diffuse à partir de 1939, illustre admirablement cette double trajectoire de reconnaissance et de stigmate. En décrivant le « processus de civilisation », Elias voyait dans le Moyen Âge une société incontrôlable aux moeurs relâchées, et dans « la cour », le lieu à partir duquel progresse la civilisation, de l’aristocratie vers le peuple, de la ville vers les campagnes, et de l’Occident lui-même vers le vaste monde, en mettant à distance le corps et les rapports interpersonnels : l’adoption de la fourchette ou la naissance (supposée) de la pudeur à la fin du Moyen Âge, l’art d’être ensemble, mais à distance les uns des autres, usant du regard au lieu que du toucher, tout cela fait du Moyen Âge (par rapport à la modernité) et de son caractère populaire (par rapport à la bourgeoisie), un temps à la fois archaïque et candide de pulsions non encore refoulées. En somme, Elias voyait dans la « courtoisie » des élites médiévales l’embryon de la civilité moderne.

Ce grand récit, largement suivi, porte toutefois une attention originale aux sensibilités et aux représentations collectives – ce que trente ans plus tard on appellera « l’histoire des mentalités ». Il s’inscrit dans un courant d’intérêts croissants pour les comportements et la vie matérielle débouchant sur une histoire au « ras du sol », « par le bas », une histoire lente à couler – celle de la vie, de l’amour, des enfants, de la mort, de l’environnement… – à la place d’une histoire scandée par les règnes, les héros et les hauts faits.

L’Automne du Moyen Âge de l’historien hollandais Johan Huizinga paru en 1919 et traduit en français en 1932, et La Société féodale de Marc Bloch paru en 1939, forment les prémices de cette « nouvelle histoire » qui s’épanouit à partir des années 1970 par l’approfondissement du sensible et l’élaboration d’une histoire située, rouvrant le Moyen Âge à une réception populaire et fascinée grâce à des ouvrages comme Montaillou, village occitan de 1294 à 1324 d’Emmanuel Le Roy Ladurie, paru en 1975 sur fond de luttes du Larzac et de sentiment de disparition des sociétés paysannes.

Entre hier et ailleurs

À la faveur de ces ouvrages d’histoire professionnelle, le grand public prend conscience des sources rurales de la culture alors en pleine « modernisation » : il est directement touché par ce Moyen Âge si loin, si proche. Des phrases de L’Automne du Moyen Âge telles que « la vie avait encore, sous bien des égards, la couleur d’un conte de fées » renvoient le Moyen Âge à une étrangeté absolue. Dans La Société féodale, on peut lire que « les nuits, que l’on savait mal éclairées, étaient plus obscures, les froids, jusque dans les salles… plus rigoureux. […] Nul instrument n’existe qui permette de peser l’influence qu’un pareil entourage pouvait exercer sur les âmes ». Même s’agissant d’événements et de rois, Georges Duby ouvre Guillaume le Maréchal (1984) et le Dimanche de Bouvines (1973) « au niveau des hommes » : « Le comte Maréchal n’en peut plus. La charge maintenant l’écrase… » ; « L’année 1214, le 27 juillet tombait un dimanche… ». Le Moyen Âge est à portée d’imagination.

Aucune autre époque, à vrai dire, ne jouit d’un tel esprit d’écriture immersive, de proximité intérieure. Or il se passe là quelque chose d’étonnant : alors qu’on se pique d’empathie pour « l’homme médiéval », celui-ci devient aussi l’homme d’un monde totalement à part, irréductible. La Civilisation de l’Occident médiéval de Jacques Le Goff, ouvrage totalisant paru en 1964, peut tenir lieu de chaînon manquant dans la transformation du Moyen Âge en ailleurs culturel. On sait combien Jacques Le Goff était attentif aux travaux de Claude Lévi-Strauss et de ses collègues anthropologues. Il s’agit désormais de comprendre le système de parenté, le christianisme comme mythologie… mais aussi le travail, la maladie, les êtres invisibles, les images : les rites, les rêves, le temps, pour paraphraser le titre principal des Essais d’anthropologie médiévale de Jean-Claude Schmitt (2001) – le plus contemporain des historiens de cet « autre Moyen Âge » qui, étourdissant de différences, nous touche pourtant au fond et inquiète nos certitudes de progrès et de supériorité.

Cette façon de penser le monde médiéval comme un ethnologue chez les Achuar d’Amazonie ou les Baruyas de Papouasie- Nouvelle-Guinée est paradoxale car la perspective de l’altérité s’est doublée d’un effacement volontaire des barrières chronologiques, qui a remis le Moyen Âge dans l’ascendance du monde contemporain. Placé traditionnellement entre la division de l’Empire romain latin et grec (en 395) et la chute de Constantinople (en 1453), ou entre l’abdication du dernier empereur romain d’Occident (en 476) voire le sac de Rome (410) et la première mondialisation européenne marquée par Christophe Colomb (en 1492), le Moyen Âge comme période ne tient pas devant les évidentes continuités, ni en amont ni en aval. Johan Huizinga, le premier, a placé la Renaissance au sein d’un Moyen Âge qui s’exaspère. Jacques Le Goff plaidait sérieusement pour un « long Moyen Âge », dans la mesure où les piliers de la société médiévale – ruralité, christianisme, féodalisme, voire corporatisme… – perdurent effectivement jusqu’au xixe siècle. Que la féodalité ait été importée aux Amériques est une idée déroutante, mais lucide.

Voici qu’à l’ambivalence établie au xixe siècle par la conjugaison du moment romantique (à la fois scientifique et vitaliste) et de la vision ancienne d’un temps ignare et brutal, s’ajoute ce mouvement contradictoire qui fait du Moyen Âge à la fois une époque singulière qui se prêta à un regard ethnographique, et une époque que l’on peut toucher du doigt.

Dans les années 1980, Georges Duby a popularisé le Moyen Âge par une série de documentaires où il fait du paysage le plus petit dénominateur commun entre « eux » et « nous ». L’espace annule en quelque sorte le temps : le ciel est indifféremment bleu d’une époque à l’autre, le ruisseau poursuit sa course du Moyen Âge jusqu’à aujourd’hui… La géographie est pour Duby un connecteur scientifiquement acceptable. Dans Intérieur.Nuits (1992), il écrit : « Si l’on vient [à la croisée du transept] s’allonger sur le sol […], on en vient à penser comme pensaient les hommes [les moines du xiie siècle] qui conçurent et élevèrent […] cette citadelle contre l’angoisse de n’être rien. »

Le Moyen Âge est un lieu

C’est bien par ses lieux – Cluny, Montségur ou Carcassonne en France… – que se côtoie le mieux le Moyen Âge. C’est localement qu’il est « ressuscité », pour reprendre le mot de Michelet. Il revit chaque été à l’occasion de fêtes et de reconstitutions qui ne sont pas les effets péremptoires et récupérés d’une « médiévalgie », sorte de pathologie réactionnaire. Elles ne sont pas plus une forme de présentisme, puisqu’il ne s’agit pas de consommer le passé sur le mode du présent, mais bien plutôt de vivre autrement le contemporain, de le dérouter de sa course faramineuse. Quand, par exemple, pour filmer Les Onze Fioretti de François d’Assise (1950), Roberto Rossellini choisit une esthétique documentaire (la caméra évolue dans l’espace filmique) pour suivre la vie de François et de ses compagnons, c’est le Moyen Âge qui remonte dans le contemporain, et non le spectateur qui est invité à éprouver des émotions passéistes.

Cette veine d’un Moyen Âge mis en présence par les lieux se poursuit chez un historien comme Patrick Boucheron. Dans Conjurer la peur. Sienne, 1338 (2013), la « fresque du bon gouvernement » nous parle des années communales, mais les positions sont inversées : « Que pouvons-nous dire du Moyen Âge ? » devient « Qu’est-ce que le Moyen Âge dit de nous ? » Et la façon de le faire advenir consiste à explorer (comme dans La Trace et l’Aura, 2019) les avatars historiques de sa présence, la stratification de ses perceptions successives, par gravitation mémorielle. La notion itérative de survivance (Nachleben) empruntée à Aby Warburg est mobilisée. Une conception globalement moins linéaire et moins déterministe du temps historique s’épanouit, qui fait une place au what if, à l’expérimentation contrefactuelle et l’impossibilité de clôturer le passé.

Si bien que les historiens en viennent parfois à consacrer plus de temps à étudier les historiographies successives d’une personne ou d’un fait, qu’à faire ou refaire l’histoire de celui-ci. Dans Le Droit de cuissage. La fabrication d’un mythe, xiiie - xxe siècle (1995), Alain Boureau effectue ainsi parfaitement la jonction entre la société médiévale et nous, par le truchement du xixe siècle, puisque Michelet fut un des facteurs de cette légende – ce même Michelet qui tout à l’heure contribuait si puissamment à faire du Moyen Âge savant un objet de digne délectation.

Bibliographie

Bartholeyns, Gil, « Des arts à l’art : l’image en mouvement », in Patrick Boucheron, Jacques Dalarun (dir.), Georges Duby. Portrait de l’historien en ses archives, Paris, Gallimard, 2015.

Durand-Le Guern, Isabelle, « Thierry ou l’invention du Moyen Âge romantique », in Valérie Cangemi, Alain Corbellari, Ursula Bähler (dir.), Le Savant dans les Lettres, Rennes, PUR, 2014.

Mazel, Florian (dir.), Nouvelle histoire du Moyen Âge, Paris, Seuil, 2021.

Voir aussi : Passé, Reconstitution, Sources