Histoire des études en littérature médiévale

Patrick Moran

Une discipline à la croisée des chemins

L’expression de « littérature médiévale » est contestable et a été contestée. À supposer même que l’on puisse assigner des bornes consensuelles à cette période historique, en quoi tous les siècles de littérature du Moyen Âge mériteraient-ils d’être étudiés ensemble, alors qu’ils sont marqués par des discontinuités esthétiques, idéologiques et génériques ? Comment peut-on justifier d’isoler certains textes comme relevant de la « littérature », concept anachronique pour le Moyen Âge, et d’en exclure d’autres (textes théologiques, scientifiques, moraux, etc.) qui, aux yeux du public médiéval, n’étaient pas nécessairement d’une nature différente des romans, fabliaux ou chansons qu’ils affectionnaient ? Quelle légitimité y a-t-il à étudier une production souvent marquée au sceau de l’oralité (voire de la musicalité) comme s’il s’agissait d’une littérature écrite et lue en silence ? Les études en littérature médiévale sont tributaires de notre imaginaire moderne du Moyen Âge comme période homogène et dénuée d’évolutions ; elles dépendent aussi de notre conception post-romantique de la littérature comme champ de production et de signification autonome et autotélique.

La question de savoir « quand » commencent les études en littérature médiévale est à son tour susceptible de recevoir plusieurs réponses. On peut remonter, comme Helen Damico, à une figure comme Laurence Nowell, qui a produit le premier dictionnaire de vieil anglais et la première édition moderne d’un texte en vieil anglais dans la deuxième moitié du xvie siècle. On préférera peut-être attendre l’émergence des grands bibliophiles, conservateurs et érudits du xviiie siècle français tels que La Curne de Sainte-Palaye ou le comte de Tressan. Sans doute est-il plus commode cependant de faire coïncider l’émergence des études en littérature médiévale comme discipline autonome avec celle plus générale des études littéraires modernes, c’est-à-dire dans le courant xixe siècle. À cet égard, une histoire des études en littérature médiévale ne peut qu’accorder la part du lion à leur incarnation en contexte universitaire, même si un certain nombre de figures notables évolue à l’extérieur de ce cadre.

L’histoire des études en littérature médiévale est en effet intimement liée aux mutations qui traversent le champ des études littéraires en général. Les spécialistes de littérature du Moyen Âge se tiennent parfois à distance prudente des modes critiques qui agitent le domaine ; d’autres fois, ils sont les fers de lance de l’innovation comme l’explique Alain Corbellari (Moyen Âge et critique littéraire, 2021). Ils sont, en tout cas, en dialogue constant avec le mouvement général de la spécialité littéraire.

Gaston Paris, qui a dominé la médiévistique littéraire en France – et au-delà – dans le dernier tiers du xixe siècle, était proche des historiens et intellectuels Ernest Renan et Hippolyte Taine ; Joseph Bédier, qui lui a succédé au Collège de France, fréquentait le critique Gustave Lanson. Dans l’entre-deux-guerres, des auteurs anglophones comme J.D. Bruce et J.R.R. Tolkien se sont fait l’écho des nouvelles approches esthétiques portées par l’école du close reading tandis que des médiévistes italiens tels qu’Umberto Eco ou Cesare Segre ont alterné entre études médiévales et sémiotique théorique. Le Suisse Paul Zumthor a, quant à lui, été à l’avant-garde du développement des études en littérature orale dans les années 1970 à 1980, en dialogue avec des théoriciens de l’oralité et des médias tels que Marshall McLuhan, Walter J. Ong ou Jack Goody. Dans le domaine germanophone, enfin, plusieurs grands noms de la critique au xxe siècle ont été des médiévistes ou des philologues romanistes de formation, comme Erich Auerbach, Leo Spitzer ou Hans Robert Jauss.

L’ère des philologues

Les études en littérature médiévale émergent dans le sillage du romantisme et coïncident d’abord avec le développement de la linguistique comparée, des études folkloristes, de la philologie et de la paléographie. En France, l’essor du domaine est inséparable de la création de l’École nationale des chartes, fondée en 1821. L’intérêt envers la littérature du Moyen Âge est avant tout un intérêt pour les textes en langue vernaculaire, et participe d’une volonté de mettre au jour les premiers « monuments » des différentes langues nationales européennes ; en ce sens, les études en littérature médiévale au XIXe siècle sont intimement liées à la valorisation de l’Étatnation. Un discours téléologique sur l’évolution des formes poétiques focalise les efforts sur les textes considérés comme fondateurs, notamment les « épopées médiévales » telles que la Chanson de Roland, Beowulf ou La Chanson des Nibelungen. La littérature médiévale est perçue comme un point d’origine, le début naïf, mais plein d’énergie d’une culture littéraire nationale.

Le premier souci des études en littérature médiévale est alors l’établissement des textes dans leur version perçue comme originelle, et, par ce biais, l’élaboration d’une vision d’ensemble de l’histoire littéraire du Moyen Âge. Les spécialistes à cette époque sont donc avant tout des philologues et se désignent comme tels – des archéologues du texte qui se livrent à un travail de reconstitution et de mise au jour, se focalisent sur la question des origines et des sources, et sont à la fois spécialistes de langue et de littérature. La popularité du mot « philologie » a varié au fil de l’histoire des études littéraires médiévales, et en fonction des pays ; la philologie romane, par exemple, reste encore aujourd’hui une discipline fondamentale dans les milieux italien, allemand ou suisse, alors qu’en France les études en littérature médiévale ont eu tendance au fil du xxe siècle à se restreindre à la production « nationale » (au détriment des études occitanistes notamment), à séparer les études littéraires des études de langue, et à minimiser les questions d’établissement et d’édition des textes.

Pendant le premier quart du xxe siècle, la philologie demeure la grande affaire des médiévistes. Le débat entre lachmanniens et bédiéristes oppose les partisans d’une approche reconstructionniste de l’édition des textes, dans le sillage du philologue allemand Karl Lachmann (1793-1851), aux défenseurs de l’approche dite « du manuscrit de base », autour de Joseph Bédier (1864-1938). La réalité manuscrite médiévale se trouve au coeur de cette question : un éditeur doit-il tenter de reconstruire la version archétypale d’un texte dont les témoins manuscrits survivants ne sont que des échos, ou doit-il au contraire transcrire prudemment un manuscrit spécifique qui donne une image fiable du texte ? Les héritiers des deux écoles continuent aujourd’hui de représenter deux façons fondamentalement différentes d’identifier ce qui constitue le texte médiéval.

La première moitié du xxe siècle est caractérisée également par le « débat celtique » dans les études arthuriennes. Celles-ci prennent de l’ampleur dans l’entre-deuxguerres ; en France, Chrétien de Troyes commence à être pris au sérieux par la critique, dans la lignée des travaux de Gustave Cohen. La controverse oppose les tenants d’une origine traditionnelle des légendes arthuriennes, issues du fonds folklorique celtique, aux tenants d’une origine plus individuelle, due à des clercs éduqués et latinophones. Derrière ce conflit généalogique, qui reprend en partie les termes de la polémique entre « traditionalistes » et « individualistes » dans le domaine des chansons de geste, se profile la question plus générale du statut de la littérature médiévale. Pour les tenants de l’approche celtisante comme Roger Sherman Loomis, les romans arthuriens des xiie-xiiie siècles sont l’écho affaibli et distordu de motifs celtiques essentiels, mais mal réinterprétés par un filtre courtois ; pour leurs opposants (J.D. Bruce au premier chef), Chrétien de Troyes et ses successeurs sont au contraire des auteurs au sens moderne du terme, qui représentent un commencement plutôt que l’épuisement d’une matière ancestrale.

Au gré des nouveaux courants

C’est à cette même époque que l’approche esthétique des textes médiévaux prend son plein essor, et qu’une distinction commence vraiment à s’opérer entre philologues et critiques. En 1936, J.R.R. Tolkien prononce sa célèbre conférence sur « Beowulf : les monstres et les critiques », qui appelle à rénover les études autour de Beowulf en remettant la poéticité du texte au coeur des approches. Dans la même décennie, le médiéviste belge Robert Guiette donne un cycle de conférences qui fait date sur la « poésie formelle en France au Moyen Âge ». Lorsque le structuralisme se déploie dans le champ intellectuel de l’après-guerre, la médiévistique littéraire est donc déjà prête à accueillir ces nouvelles mutations, et de nombreux spécialistes voient des affinités entre les aspects esthétiques de la littérature médiévale, son goût pour les types et les jeux formels, et la nouvelle pensée formaliste développée par un Barthes ou un Todorov. Les titres d’ouvrages phares des années 1960-1970 attestent de cette volonté de rénovation, comme À la recherche d’une poétique médiévale d’Eugène Vinaver (1970) ou Essai de poétique médiévale de Paul Zumthor (1972). Pourtant, les représentants principaux du structuralisme littéraire s’intéressent peu au Moyen Âge ou ne le citent que de manière marginale, reflétant en cela des systèmes éducatifs européens – en France notamment – qui font le grand écart entre l’Antiquité classique et la Renaissance et n’accordent qu’une portion congrue aux siècles qui les séparent.

Le recul général de l’école formaliste dans les années 1980-1990 se répercute dans le domaine des études médiévales, où la conversion à ces approches n’a jamais été générale. Dans cette fin de xxe siècle, c’est en Amérique du Nord qu’émerge un nouveau débat structurant, celui de la New Philology. Cette querelle se cristallise autour de l’Éloge de la variante de Bernard Cerquiglini (1989), qui cherche à déstabiliser les présupposés de la philologie traditionnelle en dévaluant la recherche de la version « première » des textes et en soulignant que la variation manuscrite propre à la littérature vernaculaire du Moyen Âge doit nous encourager à traiter chaque manuscrit comme une création unique avec sa valeur intrinsèque. Aux tenants de cette « nouvelle philologie », souvent partisans d’approches déconstructionnistes, s’opposent les défenseurs de l’ecdotique (l’édition critique des textes) traditionnelle en une nouvelle querelle des Anciens et des Modernes qui rejoint en quelque sorte les deux autres débats déjà cités, en ce qu’elle soulève encore une fois la question du statut des textes : une oeuvre médiévale existe-t-elle de la même manière qu’une oeuvre moderne ? Les concepts d’auteur, de texte et de littérature sont-ils pertinents pour cette période ? Quelle place donner aux manuscrits dans l’étude de ces oeuvres ?

Il y a de fortes chances que ces questions continueront de structurer le débat universitaire pendant les décennies à venir. Pour l’heure, l’évolution la plus notable depuis le début des années 2000 réside sans doute dans la volonté de connecter les littératures du Moyen Âge, malgré leur ancienneté et leur altérité, aux préoccupations contemporaines. Dans le domaine francophone, de nombreux médiévistes se font médiévalistes et s’intéressent aux reprises du Moyen Âge dans la fantasy, la littérature de jeunesse ou les médias modernes. Dans le monde anglophone, l’influence des cultural studies et de la critical theory est indéniable, et l’on voit fleurir nombre d’approches s’inscrivant dans la lignée des études de genre, queer ou post-coloniales, pour ne citer que les courants prédominants. Au diapason avec les historiens médiévistes, les spécialistes de littérature cherchent à décloisonner un Moyen Âge trop eurocentré en posant la question du « Moyen Âge global », en remettant en cause les présupposés coloniaux et impérialistes de la discipline, en examinant la représentation de cultures non-européennes dans les textes européens et, en interne, en interrogeant les lignes de partage nationales qui ont pendant plus d’un siècle plaqué sur le Moyen Âge la silhouette d’États-nations postmédiévaux.

Bibliographie

Bähler, Ursula (dir.), Éthique de la philologie/Ethik der Philologie, Berlin, Berliner Wissenschafts Verlag, 2006.

Corbellari, Alain, Moyen Âge et critique littéraire, Vincennes, Presses universitaires de Vincennes, 2021.

Damico, Helen (dir.), Medieval Scholarship. Biographical Studies on the Formation of a Discipline: Literature and Philology, New York, Routledge, 1998.

Lacy, Norris J. (dir.), A History of Arthurian Scholarship, Cambridge, D.S. Brewer, 2006.

Voir aussi : Amour courtois, Celtes, Épopée, Philologie