Hildegarde de Blingen
Née en 1098 et morte en 1179 en Hesse rhénane, Hildegarde de Bingen fut une bénédictine d’exception : visionnaire reconnue par le pape Eugène III comme inspirée par l’Esprit saint lors d’un concile en 1148, elle consacra sa longue vie à la composition d’écrits très variés, mais fut aussi la fondatrice et la supérieure de deux couvents féminins. La femme de tête se doublant en elle de la femme d’action, elle ne ménagea pas sa peine pour morigéner prélats ou dirigeants, et quitta même les murs de son monastère pour aller prêcher à quatre reprises dans la région de Cologne contre les hérétiques. Mais c’est pour la dimension prophétique de son oeuvre qu’elle passe à la postérité, et ses révélations, authentiques ou apocryphes, intégrales ou fragmentaires, sont copiées jusqu’à la fin du Moyen Âge, puis imprimées et utilisées, voire récupérées, dans des contextes très divers à l’époque moderne. Au milieu du XIXe siècle, l’abbé Migne consacre un volume entier, le tome 197, de sa Patrologie latine aux oeuvres de la nonne, avec le patronage du cardinal Jean-Baptiste Pitra. Celui-ci, devenu bibliothécaire de la Vaticane, donne en 1882 des compléments d’importance à cette entreprise dans ses Analecta sacra, en publiant pour la première fois de larges extraits d’une des trois oeuvres visionnaires de l’abbesse jusqu’alors inédite, le Liber vite meritorum, « Livre de la vie des mérites », ainsi que l’édition princeps de la Symphonia, rebaptisée Carmina (Poèmes). Ces deux entreprises éditoriales ont eu un écho chez des représentants de la littérature fin de siècle, tel Joris-Karl Huysmans qui fait une place à Hildegarde dès 1884 dans À rebours comme dans sa Cathédrale (1898), ou Remy de Gourmont qui donne un premier essai de traduction française des Carmina de l’abbesse dans son Latin mystique paru en 1892. Ce n’étaient pourtant que les timides débuts en France de la redécouverte de Hildegarde, dont la notoriété et la popularité ont acquis au cours des dernières décennies une échelle internationale, pour ne pas dire mondiale.
De la sainte guérisseuse
Hildegarde a fait entre autres oeuvre de médecine et cette sainte canonisée non au Moyen Âge, mais en 2012 seulement, a d’abord été sacrée en quelque sorte « patronne des médecines douces », portée par un air du temps friand de retour aux sources et de naturopathie. Le mouvement est parti d’Allemagne, où son souvenir est resté vivace et où les bénédictines de l’abbaye qui porte son nom à Eibingen, Sankt-Hildegard Abtei, travaillent sans relâche à établir des éditions fiables de ses oeuvres depuis les années 1950 ; des praticiens, notamment, mettent en application depuis de longues années ses préceptes médicaux et en tirent des publications désormais traduites en français. En Suisse, une Basler Hildegard-Gesellschaft (« Société Hildegarde de Bâle ») créée en 1982 a pour vocation de diffuser tant des études sur Hildegarde que des produits confectionnés selon ses préceptes. D’autres pays ont rapidement été conquis par l’art de bien vivre selon Hildegarde, dont la France : séminaires, manifestations et publications à ce sujet sont désormais légion, et on n’a pas manqué d’extraire de la médecine de Hildegarde un art culinaire, avec la publication de divers livres de cuisine, et surtout un art de se soigner : fondée en 1992, la société « Les Jardins de Hildegarde », par exemple, commercialise plus de 400 produits d’hygiène alimentaire inspirés par les recettes de la sainte. Une des premières clés de la redécouverte enthousiaste de Hildegarde est donc sa dimension de naturopathe supposée : notre époque lasse de chimie et de multinationales pharmaceutiques place sa confiance dans les remèdes d’une femme ayant vécu à une époque où l’on considérait que l’homme faisait corps avec la nature environnante, microcosme dans le macrocosme.
… à la musicienne
Mais l’âme aussi trouve de quoi s’abreuver dans l’oeuvre, la vie et la personnalité de l’abbesse, et c’est ici qu’il faut évoquer une deuxième corde de son arc, à savoir son talent de musicienne : redécouvertes, jouées et enregistrées sans discontinuer depuis une trentaine d’années, ses compositions lyriques rencontrent la faveur d’un public désireux d’évasion musicale, gage de sérénité et d’apaisement du corps comme de dépaysement chronologique. Nombreux sont ceux, enfin, qui se tournent vers l’ensemble de l’oeuvre – médecine, musique, visions – et de la vie de Hildegarde à la recherche de clés pour un mieux-être et une harmonie retrouvée avec soi-même et le monde. L’existence longue, riche et singulière de l’abbesse intrigue, attire, captive, et elle est désormais l’héroïne de romans, historiques ou non, par Léo Henry (Hildegarde, 2018), Lorette Nobécourt (La Clôture des merveilles, 2013), d’une bande dessinée parue en 2020, sans oublier un film de Margarethe von Trotta, Vision (2009), dans lequel Barbara Sukowa campe l’étonnante religieuse.
L’élévation de Hildegarde au rang de docteure de l’Église par Benoît XVI a sans doute catalysé le regain de ferveur dont elle fait l’objet, mais elle n’explique pas tout : Catherine de Sienne, Thérèse d’Avila et Thérèse de Lisieux, seules femmes à partager ce titre avec elle, ne font pas l’objet d’une telle réappropriation, car leur existence et leur oeuvre n’offrent pas autant de variété ; la Salernitaine Trota, autre figure de la médecine au féminin du XIIe siècle, ne fait pas non plus l’objet de tentatives d’adaptation ou d’imitation. Il ne fait pourtant pas de doute que le genre joue un grand rôle dans le succès actuel de la figure de Hildegarde, dont la vie et l’oeuvre ont fait ces trente dernières années l’objet d’une lecture au prisme de l’histoire des femmes, voire d’une interprétation féministe. Tout porte donc à croire que de nos jours, c’est pour l’alliance, en sa personne, du sexe dit faible, de talents et de compétences hors du commun, et d’un rapport privilégié avec la nature comme avec le divin, que le public lui voue sa faveur et cherche à vivre selon son expérience ou ses préceptes : si l’imitation de Hildegarde participe bien de la nostalgie pour le Moyen Âge, elle est aussi symptôme d’un mal-être de notre époque, qui place en cette haute figure atypique beaucoup d’espoirs de soins, spirituels ou non.
Bibliographie
Gouguenheim, Sylvain, La Sibylle du Rhin. Hildegarde de Bingen, abbesse et prophétesse rhénane, Paris, Publications de la Sorbonne, 1996.
Moulinier-Brogi, Laurence, « Habemus sanctam ! La vie sans fin de Hildegarde de Bingen », Médiévales, vol. 2, n° 63, 2012.
Pivert, Benoît, « Hildegarde de Bingen et sa médecine. Réflexions sur un engouement », Allemagne d’aujourd’hui, vol. 2, n° 224, 2018.
Voir aussi : Allemagne, Femmes, Nature