Héloïse
« Héloïse » n’est pour nous qu’un prénom, assez rare au demeurant au xiie siècle, qui ne prend sens qu’accolé à un nom, celui de Pierre Abélard. Aux côtés d’un des plus prestigieux philosophes médiévaux, la femme qu’il désigne reste relativement inconnue. Les historiens continuent à discuter sur la filiation de la célèbre amante d’Abélard, sans doute liée d’une manière ou d’une autre à de grandes familles aristocratiques qui gravitaient, et rivalisaient, autour du roi Louis VI, comme les Garlande ou les Montmorency. Confiée toute jeune (dit-on) à son oncle, le puissant chanoine Fulbert rattaché à Notre-Dame, elle a très tôt la réputation d’être exceptionnellement instruite et brillante pour une femme de son temps. Souhaitant accroître encore les connaissances de sa nièce, Fulbert lui donne avec Abélard l’un des « maîtres » les plus en vue. Celui-ci vient loger chez eux pour des leçons particulières qui se muent en relation amoureuse. Abélard étant de petite noblesse bretonne, ils fuient dans sa région d’origine. Un enfant naît, vite abandonné, et le mariage tenu secret attise la colère de Fulbert : il paye des hommes de main qui émasculent Abélard selon la peine réservée aux violeurs. Abélard exige alors d’Héloïse qu’elle prenne le voile tandis que lui se fait moine dans l’abbaye de Saint-Denis puis à Saint-Gildas en Bretagne. Héloïse devient prieure à Argenteuil, puis, lorsque les moniales en sont chassées par Suger, abbesse du Paraclet près de Troyes, modeste ermitage que le comte de Champagne avait donné à Abélard. Elle y finit ses jours, vingt ans après la mort de ce dernier. L’un des plus grands personnages de la chrétienté d’alors, l’abbé de Cluny Pierre le Vénérable reconnaît en elle une abbesse remarquable.
Ce bref résumé est nécessaire pour comprendre la légende, puis le mythe, qui s’instaurent dès le siècle suivant autour de la « très sage Héloïse », selon l’expression de Villon. La majorité des faits sont issus de l’autobiographie en forme de défense de soi et de consolation à un ami qu’écrit Abélard vers 1131, à l’âge de 50 ans. S’ensuit une correspondance entre les deux anciens amants séparés depuis une vingtaine d’années, dont Héloïse serait l’initiatrice. Elle y fait entendre sa voix, celle d’une amoureuse enflammée qui ne parvient pas à oublier la passion charnelle qui les lia et dont le souvenir continue à la tourmenter au milieu des offices et des prières. Abélard s’efforce de l’amener vers une conversion au seul amour de Dieu et à une acceptation de la punition légitime que sa mutilation et leur séparation constituent. Héloïse finit par accepter – ou du moins à taire ses plaintes et ses déclarations. Leur échange se poursuit sur les règles du Paraclet, des hymnes et des sermons qu’Abélard écrit pour elle et ses moniales.
Que faire de tout cela ? Dès le xiiie siècle Jean de Meung, clerc parisien, auteur de la suite du Roman de la rose (1270), traduit l’Historia Calamitatum d’Abélard et la correspondance avec Héloïse. Avec leurs lettres, cette histoire fait d’eux un couple d’amants historique digne du mythe de Tristan et Yseult. Depuis, cette lecture ne cesse d’alimenter littérature, films, tableaux, sculptures, etc., en dépit des débats savants sur l’authenticité des lettres, sur leur(s) véritable(s) auteur(s), en particulier concernant les deux lettres écrites par Héloïse. La liberté de pensée dont semble faire preuve la jeune femme (refusant de se marier puis niant de l’être, proclamant son amour pour son amant supérieur à son amour pour Dieu…) en fait une héroïne romantique parfaite, puis l’égérie d’un féminisme avant la lettre. Aux xviiie et xixe siècles (période de la réception médiévaliste), elle éclipse peu à peu, du moins pour le grand public, l’oeuvre et les combats théologiques d’Abélard. Dans les titres d’une quantité innombrable de récits, pièces de théâtre, opéras de plus ou moins grande envergure et en toutes langues, c’est son nom qui passe en premier comme avec Eloisa to Abelard d’Alexander Pope (1717), Héloïse et Abélard de Lamartine (1859), ou encore le tableau Les Adieux d’Héloïse et Abélard d’Angelica Kauffmann (1780) sans parler de Julie ou La Nouvelle Héloïse de Rousseau (1761), roman épistolaire sur les amours d’un précepteur roturier et d’une jeune aristocrate. C’est aussi en 1817 que le médiéviste et conservateur de musée Alexandre Lenoir fait ériger et transporter au cimetière du Père Lachaise un tombeau néo-gothique monumental pour réunir les restes du couple. Des joaillers et des instituts de beauté prennent même le nom d’Héloïse. Les xxe et xxie siècles poursuivent le mouvement et l’amplifient : The Love Story of Heloïse and Abelard de Marion Meade (1979) devient un film de Clive Donner en 1988 ; l’opéra de Stephen Paulus est donné à New York en 2002 et celui de Ahmed Essyad, sur un livret de Bernard Noël, au Châtelet en 2001.
C’est la passion amoureuse transposée dans un univers de savoir et de religion qui fascine les artistes et les écrivains. Christiane Singer, sur les pas de Jeanne Bourin (Très sage Héloïse, 1966), écrit en 1993 un soliloque brûlant, Une Passion. Entre ciel et chair, plusieurs fois mis en scène, d’une Héloïse qui essaie de concilier dans la douleur amour charnel et amour de Dieu, tandis que Dario Fo, dans Amour et dérision (2007), fait d’elle la figure type de la femme amoureuse et libre. Si médiévalisme il y a autour d’Héloïse, c’est dans cette figuration d’une passion au féminin à la fois éternelle et moderne. L’abbesse du Paraclet en vient à être la porte-parole de l’érotisme féminin, d’un désir sensuel exprimé sans fard et revendiqué dans sa différence avec le masculin. Mais si Héloïse devient un nom emblématique de femme libérée, elle reste aussi l’image de la femme sacrifiée et soumise à celui qu’elle aime au point d’accepter son enfermement à vie dans un couvent (idée difficilement supportable pour un esprit contemporain). De même, en faisant d’elle une dénonciatrice de l’oppression exercée par l’Église, la pièce Héloïse et Abélard de Roger Vailland (1947) joue sur les contradictions du personnage. Porteuses de si nombreux héritages, la figure d’Héloïse est ainsi emblématique des distorsions anachroniques qui président à la création médiévaliste.
Bibliographie
Charrier, Charlotte, Héloïse dans l’histoire et dans la légende, Paris, Honoré Champion, 1977 [1933].
Duby, Georges, Dames du xiie siècle, t. 1, Paris, Gallimard, 1995.
Lobrichon, Guy, Héloïse. L’amour et le savoir, Paris, Gallimard, 2005.
« Roger Vailland et le théâtre », Cahiers Roger Vailland, n° 38, juin 2021.
Voir aussi : Femme, Religion