Guerres

Florian Besson

Le cliché d’un Moyen Âge vu comme une période « obscure » s’appuie notamment sur l’idée que les conflits armés y auraient été à la fois permanents et marqués par une très grande violence, du fait tant de la brutalité « naturelle » des hommes de l’époque que de la grande désorganisation politique due à l’effondrement de l’Empire romain. Omniprésente dans les imaginaires collectifs, en particulier chez les enfants, cette vision profondément réductrice se retrouve également dans la plupart des fictions médiévalistes, qui se plaisent (voire se complaisent) à représenter des conflits à toutes les échelles, du duel opposant le héros et son adversaire à la gigantesque bataille livrée entre deux camps. Films, romans, bandes dessinées, jeux de société ou jeux vidéo enracinent donc l’idée que la guerre était au coeur non seulement du Moyen Âge, mais surtout de l’identité profonde de la période médiévale : une époque violente, marquée par des conflits permanents dans lesquels s’affrontent essentiellement des chevaliers en armure lourde. Cette idée reflète certes une certaine réalité des sociétés médiévales et, plus encore, des chroniques et des chansons de geste, souvent destinées à un public aristocratique et qui mettent donc avant tout en scène combats et combattants. À lire trop rapidement ces textes, il est aisé d’en retirer l’image d’une société en proie à des conflits incessants, pour la plus grande gloire des chevaliers et le malheur du peuple. Cependant, il s’agit là de visions littéraires bien plus que d’une réalité.

En effet, le Moyen Âge n’est pas davantage marqué par la guerre que les périodes qui le précèdent ou qui le suivent ; pas plus que les pratiques guerrières médiévales ne sont particulièrement plus violentes que celles des autres siècles. Elles tendraient même, en réalité, à l’être moins, en tout cas entre le ixe et le xiiie siècles : la guerre est alors le fait d’une élite aristocratique, elle mobilise des troupes fort peu nombreuses et surtout elle emprunte des formes extrêmement codifiées, voire ritualisées. Si la pratique de la guerre connaît ensuite de nombreuses évolutions, les sociétés médiévales, dans leur immense diversité chronologique et géographique, ne sont pas en elles-mêmes plus guerrières que les sociétés de l’Antiquité ou des xvie - xxe siècles.

La gloire des guerriers

L’association immédiate et exclusive entre la guerre et la période médiévale est donc avant tout une vue de l’esprit. À l’origine, cette association se fait surtout sur le mode de la glorification : la guerre médiévale est vue et représentée à travers le prisme des exploits chevaleresques. Les auteurs modernes et contemporains reproduisent ainsi, consciemment ou non, un discours tenu à l’époque médiévale elle-même par l’élite sociale et intellectuelle, prompte à glorifier la guerre pour mieux célébrer du même coup les guerriers et, de ce fait, légitimer leur autorité. Dans les poèmes attribués au barde Ossian dans les années 1760, la bataille est par exemple omniprésente : elle rythme le texte et participe de l’identité héroïque des personnages. L’auteur de ces textes, James Macpherson, s’inspire des chansons de geste médiévales – Roland, dans la célèbre Chanson (xie siècle), peut ainsi déclarer que « belle est notre bataille » – mais aussi de l’Iliade d’Homère : l’image de la guerre médiévale se construit donc en partie à travers la relecture moderne d’un chant de guerre antique… Après Macpherson, c’est Walter Scott qui dans ses romans donne à la guerre médiévale un aspect éminemment romantique : s’y affrontent de preux chevaliers, respectant un code d’honneur rigide. Cette lecture littéraire du conflit se double d’une forme de nostalgie : la guerre médiévale apparaît comme particulièrement propre et civilisée, contrairement à ce que la guerre contemporaine, faite de levées en masse et de mort infligée par des machines, est en train de devenir. Fabrice del Dongo, le héros de La Chartreuse de Parme (Stendhal, 1839), comprend ainsi avec déception que la guerre moderne n’a plus rien à voir avec « ses beaux rêves d’amitié chevaleresque et sublime, comme celle des héros de la Jérusalem libérée ».

À la fin du siècle, Winston Churchill, quant à lui, décrit la bataille d’Omdurman, livrée par les Britanniques au Soudan en 1898 et marquée notamment par une célèbre charge des cavaliers anglais, comme « le dernier maillon dans la longue chaîne de ces conflits magnifiques, dont la vivante et majestueuse splendeur a tant fait pour transformer la guerre en quelque chose d’admirable » (Mes aventures de jeunesse, 1930), et évoque le souvenir des croisades. Dans un contexte marqué par la construction des nationalismes et par l’impérialisme colonisateur, la plupart des pays européens exaltent des guerriers, devenus pères fondateurs des nations contemporaines : de Clovis en France à Brian Boru en Irlande en passant par Alexandre Nevski pour la Russie.

La guerre médiévale est encore largement vue sous ce jour romantique et patriotique dans la première moitié du xxe siècle. Durant la Première Guerre mondiale, la référence aux guerriers médiévaux est omniprésente : les Allemands sont décrits comme des Huns par les Français, les aviateurs sont salués comme les nouveaux « chevaliers du ciel », le Premier Ministre britannique Lloyd George évoque la guerre en la comparant à « une grande croisade » et, après le conflit, de nombreux monuments aux morts mobilisent des images médiévalistes. Ces références contribuent à idéaliser la violence guerrière, comme pour mieux masquer l’horreur insoutenable des nouvelles formes de conflit qui apparaissent alors. D’ailleurs, la brutalité du conflit médiéval est alors souvent absente des écrans, réduite à un duel courtois dans lequel le héros domine son adversaire, le sourire aux lèvres et la réplique ironique à la bouche : c’est le cas dans le Robin des Bois de Michael Curtiz (1938) ou Ivanhoé de Richard Thorpe (1953). Même quand des batailles sont représentées, tel le siège de Beauvais dans Le Miracle des loups de Raymond Bernard (1924), on n’y voit nulle effusion de sang, nul cadavre, nulle violence explicite.

La violence et le sang

Cette vision change progressivement au cours du xxe siècle, à la fois quantitativement et qualitativement. Quantitativement, d’abord : si l’imaginaire martial est absent de grandes oeuvres de fiction, comme Le Septième Sceau (Ingmar Bergman, 1957), Le Nom de la rose (Jean-Jacques Annaud, 1986) ou encore Le Bossu de Notre-Dame (1996) des studios Disney, ou tourné en dérision dans Monty Python : Sacré Graal ! (1975), dans lequel les chevaliers d’Arthur sont arrêtés par la police quelques secondes avant le début de la bataille, il domine largement par ailleurs le champ du médiévalisme. Les principaux films de ces dernières années – dont Braveheart (Mel Gibson, 1995), Kingdom of Heaven (Ridley Scott, 2005), Le Seigneur des Anneaux (Peter Jackson, 2001-2002) – tournent ainsi en grande partie autour d’une ou plusieurs batailles, longuement représentées à l’écran : la caméra suit l’avancée des troupes, s’attache au vol des flèches ou au tir des engins de siège, galope au côté des chevaliers chargeant l’adversaire. Le temps consacré à la représentation de la bataille tend à s’allonger – sept minutes dans Braveheart, quarante minutes dans Le Retour du Roi, plus d’une heure dans la dernière saison de Game of Thrones – tout comme le nombre des figurants utilisés et le coût des effets spéciaux déployés. Cette place croissante de la guerre ne s’observe pas qu’à l’écran. Entre 2000 et 2002, Sega sort les premiers opus du jeu Total War, qui se déroulent d’abord dans le Japon médiéval, puis dans l’Europe médiévale : les batailles y sont le seul moyen de conquérir de nouvelles régions, donc de faire avancer le jeu, et c’est le cas dans l’immense majorité des mécaniques ludiques. Dans la bande dessinée Croisade (Dufaux et Xavier, 2007- 2014), la bataille déborde littéralement du cadre matériel de l’ouvrage en s’étalant sur une immense page à déplier. Il faudrait également convoquer les nombreux « spectacles médiévaux », tels ceux organisés à Carcassonne ou au Puy du Fou, généralement articulés autour de la reconstitution plus ou moins fantaisiste d’un duel judiciaire, d’un tournoi ou d’une bataille. Ce n’est somme toute qu’assez récemment que châteaux et musées, appuyés sur de nouvelles pratiques de reconstitution historique, ont entrepris de proposer des animations davantage centrées sur la vie quotidienne.

La deuxième évolution est qualitative : aux visions héroïques, chevaleresques et romantiques du combat succèdent des approches plus sombres, marquées par une revendication de réalisme. La caméra délaisse les plans larges pour suivre le héros au coeur d’une mêlée toujours plus sanglante, voire gore : après La Chair et le Sang (Paul Verhoeven, 1985) puis Robin des Bois, prince des voleurs (Kevin Reynolds, 1991), Braveheart confirme la rupture ; s’impose alors une nouvelle façon de filmer la guerre médiévale, qui participe également d’un nouveau regard cinématographique et médiatique sur le fait guerrier en général.

La guerre médiévale occupe ainsi une place cruciale à l’écran, même s’il s’agit toujours d’une vision partielle. Ces fictions évitent ainsi le plus souvent de représenter des sièges réalistes, dont la longue temporalité conviendrait mal au rythme dicté par les impératifs narratifs d’un film ou d’un roman. On préférera donc la bataille rangée, bien plus spectaculaire, quand bien même celle-ci fut historiquement assez rare, car considérée très tôt comme stratégiquement trop risquée et humainement trop coûteuse. De même, la plupart des oeuvres de fiction procèdent à une amplification épique quant au nombre de belligérants : là où les armées médiévales sont souvent de petite taille, pour d’évidentes raisons logistiques, la fantasy médiévaliste n’hésite pas, par exemple dans la série romanesque L’Épée de Vérité de Terry Goodkind (1994-2015), à dépeindre des armées composées de millions d’hommes. L’équipement, tout comme les techniques martiales utilisées, sont de même le plus souvent peu réalistes, à rebours des découvertes récentes de la recherche : les héros se battent sans casque, n’utilisent quasiment que des épées, combattent de nuit ou en n’utilisant que des stratégies très rudimentaires, etc. La guerre médiévale s’offre ainsi à notre regard, mi-fasciné mi-dégoûté, comme une violence brute, primaire, devenant synonyme de boucherie brutale, dans un renversement du discours tenu au xixe siècle : le renvoi au Moyen Âge de la violence guerrière, presque sur le mode de l’exorcisme, permet dès lors de glorifier notre propre « modernité », en oubliant le fait que nos guerres contemporaines sont infiniment plus violentes, quel que soit le sens qu’on donne à ce mot, que celles des temps passés.

Bibliographie

Blanc, William, « Les Moyens Âges de la Grande Guerre », Histoire et images médiévales, n° 57, 2014.

Contamine, Philippe, La Guerre au Moyen Âge, Paris, PUF, 2003 [1980].

Lynch, Andrew, « Medievalism and the Ideology of War », in Louise d’Arcens (dir.), The Cambridge Companion to Medievalism, Cambridge, Cambridge University Press, 2016.

Serdon, Valérie, La Guerre au Moyen Âge. Engins et techniques de siège, Quintin, Gisserot, 2017.

Voir aussi : Cinéma, Obscurantisme, Seigneurs