Grande Bretagne
Si la Grande-Bretagne est perçue comme le berceau du médiévalisme, le succès de ce dernier est dû à plusieurs mouvements culturels, littéraires et artistiques, débutant à la Renaissance et se poursuivant jusqu’à nos jours. Caractérisés d’abord par un renouveau d’intérêt pour l’âge dit « obscur » de l’Europe post-romaine, ces mouvements, passant du dédain à la nostalgie et de l’imaginaire à l’étude savante, soulignent la continuité du récit national britannique, même si l’histoire ne justifie pas toujours l’image idéalisée du passé qu’ils peuvent véhiculer.
Une question de vocabulaire
Bien que la société européenne ne soit pas restée statique entre la chute de Rome (476) et la prise de Constantinople (1453), ce millénaire se voit attribuer, autour de 1500, un caractère particulier. Vue comme un entre deux âges, en transition vers la Renaissance, cette longue période désignée par le terme latin media ætas, puis medium ævum (1604), se traduit en anglais par Middle Age (1621). Alors que d’autres langues conservent le singulier, dès le xviiie siècle l’anglais se dote d’un pluriel, Middle Ages (1713), qui s’établit comme règle. L’adjectif mediæval existe en anglais depuis 1827, mais c’est le critique d’art britannique John Ruskin (1819-1900) qui le rend populaire en 1856, de même que mediævalism (caractéristique du Moyen Âge et son étude) et mediævalist (historien spécialiste de la période), même s’il n’est pas le premier à l’employer. Au cours du xxe siècle, l’anglais perd peu à peu la ligature si bien qu’on écrit désormais medieval, medievalism.
À partir des années 1970, dans les milieux intellectuels anglo-américains, le terme medievalism voit son sens significativement étendu, jusqu’à être doté d’un deuxième degré en quelque sorte. Il ne s’agit plus simplement d’étudier le Moyen Âge en tant que période historique, mais sa réception et sa théorisation à l’époque moderne – la manière dont les arts contemporains le conçoivent et le transmettent. La mutation ressort dans Studies in Medievalism (1979), revue qui arrive au volume 23 en 2021 ; son fondateur britannique, Leslie J. Workman (1927-2001), souligne le fait que les études médiévales pratiquées dans les universités font elles-mêmes partie du médiévalisme. Les deux sens étant traités dans cette revue (car le premier n’a pas disparu), l’extension ne manque pas de faire problème. Pour le second, on parlera donc de « médiévalisme » en français, mais aussi ou plutôt de neomedievalism en anglais (avec ou sans trait d’union).
Du renouveau celtique au gothique
La contribution celtique au médiévalisme britannique est fondamentale. Au cours des xviiie et [xix].{smallcaps}e siècles une série de renouveaux culturels, concernant tour à tour l’Écosse, le Pays de Galles et l’Irlande, marquent un retour au primitivisme, au romantisme et au nationalisme, qui produiront des effets en Angleterre. Le mot même « celtique » apparaît pour la première fois dans l’acception moderne en 1703, pour les peuples parlant les langues de ce groupe, très affectés à travers l’histoire par leurs puissants voisins anglais. Les oeuvres de James Macpherson (1736-1796), bien que reposant sur une fiction – il publie plusieurs « poèmes épiques ossianiques » en 1760-1765, censés être des « traductions » du gaélique d’Ossian, poète écossais imaginaire du iiie siècle –, suscitent l’enthousiasme et lancent une mode celtisante. L’idée d’un âge héroïque celtique, imprégné de magie et de mysticisme censés être typiques de ces peuples, sera alimentée au xixe siècle par l’édition et la traduction d’authentiques textes médiévaux, gallois (le Mabinogion) et gaéliques (la Razzia de Cooley). Héros breton (au sens de gallois ancien), la figure mythique du roi Arthur s’appuie sur un supposé chef de guerre des ve-vie siècles luttant contre l’invasion anglo-saxonne, à la suite de l’abandon de l’île de Bretagne par l’armée romaine.
Plutôt anglais à ses débuts, le courant gothique est responsable, lui aussi, d’un regain d’intérêt pour le Moyen Âge. Le mot « gothique » a longtemps servi à désigner ce qui deviendra le médiévalisme, d’abord dans un sens péjoratif. En effet, l’Europe de la Réforme et des Lumières considérait comme barbares les temps précédant la Renaissance et l’on attribuait la responsabilité de l’âge obscur aux Goths, l’un des peuples germaniques ayant envahi l’Empire romain au ve siècle, jugés primitifs par rapport aux normes gréco-latines. Cette vision négative du Moyen Âge se renforce en Angleterre et en Écosse lors de la Réforme protestante du xvie siècle, qui culmine par la révolution de 1689, destituant le dernier roi catholique. Car les idées « éclairées » des protestants sont jugées absolument contraires à un Moyen Âge « obscurantiste », époque où la société féodale aurait été sous l’emprise d’une Église catholique oppressante. Ce protestantisme d’État permet aux Anglais de ne pas se laisser emporter par le rejet du christianisme et de la monarchie qui gagne la France de la période révolutionnaire. Néanmoins, le Moyen Âge a toujours ses nostalgiques britanniques ; le vent finit par tourner, d’abord par le biais des mouvements celtiques, puis par celui des contes gothiques en anglais. Peu à peu, dès le début du xixe siècle on préfère le terme « médiéval » (medieval), jugé plus neutre que « gothique » (gothic), pour distinguer la période historique de ces romans d’un genre particulier.
Du conte gothique au roman historique: Walpole et Scott
L’ouverture du British Museum en 1759 marque un tournant, en mettant à la disposition du public plusieurs collections de livres, de manuscrits anciens et d’objets archéologiques qui attirent l’attention sur le Moyen Âge. Le premier conte gothique connaît un succès fulgurant : c’est Le Château d’Otrante (1764) d’Horace Walpole, sous-titré dès la seconde édition Une histoire gothique (1765). Censé être fondé sur un manuscrit ancien non daté, mais composé par un chanoine italien entre le [xi}{.smallcaps}e et le xiiie siècle, retrouvé dans le nord de l’Angleterre, le récit s’appuie sur de violentes émotions (passion, terreur, angoisse) vécues dans des lieux hantés, remplis de fantômes et apparitions étranges. À l’opposé du réalisme, ce roman inspire de nombreux imitateurs, dont les plus connus sont Ann Radcliffe (La Forêt, ou l’Abbaye de Saint-Clair, 1791 ; Les Mystères d’Udolphe, 1794) et Matthew Lewis (Le Moine, 1796). Le terme gothique recouvre beaucoup d’éléments de ce qu’on appellera plus tard le « médiévalisme », mot qui n’existe pas à l’époque. Synonyme au départ de « barbare » et « médiéval », le genre gothique maintiendra toujours l’ambiance d’horreur et de terreur indispensable à l’intrigue. Quand l’histoire n’est pas placée au Moyen Âge au sens strict, on favorise le xvie et le xviie siècles – surtout en Italie et en Espagne durant l’Inquisition, où l’héroïne (il s’agit souvent d’une femme) doit affronter des seigneurs fourbes et rapaces, des moines diaboliques et des nonnes hypocrites. Au moment où la grande vogue du roman gothique s’essouffle, Jane Austen parodie le genre dans L’Abbaye de Northanger (1818), où une jeune femme joue à se faire peur dans un ancien monastère médiéval transformé en manoir bourgeois.
Parallèlement à la littérature de l’imaginaire, le début du xixe siècle voit, dans les milieux savants, un renouveau des études médiévales marqué par l’édition et la traduction de manuscrits anciens trop longtemps ignorés. Alors que les historiens veulent connaître le véritable Moyen Âge, les philologues cherchent les racines des langues indoeuropéennes, reconstituées à partir des textes les plus antiques. C’est le cas de Beowulf, épopée vieil-anglaise composée oralement au viiie siècle et conservée dans un manuscrit unique copié vers l’an mil. Édité pour la première fois en 1815, le poème est traduit en anglais moderne en 1837 ; à travers les nombreuses éditions et traductions qui suivront, Beowulf a eu une influence durable sur le médiévalisme, y compris dans le cinéma. C’est également le cas du Morte Darthur de Sir Thomas Malory (1469), grande compilation de traditions anglaises et françaises des chevaliers de la Table ronde, diffusée dès 1485 par William Caxton, père de l’imprimerie anglaise. En 1816-1817 ne sortent pas moins de trois éditions de ce texte. Auteur emblématique promouvant la nostalgie des valeurs chevaleresques au xve siècle, Malory rencontre un succès tel qu’il conduit à la redécouverte du roi Arthur dans tous les pays d’Europe, en premier lieu la France. Que ce soit en poésie ou en prose, ces oeuvres médiévales auront un impact sur le public, à la fois universitaire et populaire ; elles inspirent écrivains et artistes, tous médiévalistes à leur manière, dans des domaines aussi variés que littérature, architecture, peinture et religion.
Sir Walter Scott (1771-1832) développe un genre particulier, le roman historique, qui accorde au Moyen Âge un rôle bien plus positif que dans le gothique. Selon son idée, l’intrigue du roman historique doit être située dans une période précise, dates à l’appui, mettant en relation d’authentiques figures du passé avec des personnages fictifs qui, bousculés par l’histoire réelle, vivent des aventures rocambolesques et des amours contrariés. Le premier roman de Scott, Waverley (1814), se passe en Écosse en 1745, année d’une révolte jacobite contre la monarchie hanovrienne. Si son pays natal lui sert souvent de décor, il place aussi de nombreux récits en Angleterre médiévale, à commencer par le célèbre Ivanhoé (1819), situé en 1194 après la croisade en Terre sainte de Richard Coeur de Lion. Traduit sans tarder en français par Alexandre Dumas (1820), Ivanhoé inaugure une véritable mode médiévaliste qui gagne rapidement l’Europe. Amateur des « lais bretons » et des romances métriques du Moyen Âge, qu’il lit dans un grand recueil inédit du xive siècle, le manuscrit Auchinleck (conservé à Édimbourg), Scott savait adapter l’histoire à ses propres fins, mêlant l’invention littéraire à la réalité historique pour créer des situations vraisemblables. Son influence est durable, tant en littérature que sur l’idée de chevalerie, de courtoisie et de l’honneur d’un gentilhomme, notions très marquées dans la société victorienne. De nombreux romanciers anglais du xixe siècle, parmi les plus célèbres, s’essaient au moins une fois au roman historique. Connue davantage pour ses récits contemporains et féministes, George Eliot (1819-1880) le fait magistralement avec Romola (1863), situé à Florence à l’époque de Savonarole.
L’édition des manuscrits anciens se poursuit par le biais de sociétés savantes comme l’Early English Text Society (1864) et la Chaucer Society (1868), dont les publications alimentent le monumental Oxford English Dictionary ; la première édition en dix volumes paraît en 1928, après soixante-dix ans de travaux. Mis à jour en 20 volumes, désormais disponibles en ligne, l’OED est un trésor de la langue anglaise depuis le Moyen Âge jusqu’au xxie siècle, où nombre de médiévistes et médiévalistes piochent leurs citations. Enfin, la création de la British Library en 1973 a permis d’y transférer les livres et manuscrits conservés jusque-là au British Museum.
Architecture, peinture
C’est Horace Walpole qui lance aussi le style pointu en architecture domestique à Strawberry Hill (1749), son manoir près de Londres. Mais c’est en grande partie sous l’influence de Scott que le médiévalisme artistique entre dans sa phase positive : le terme « gothique » évoluant en architecture, il perd sa connotation négative. Dès 1824 on le trouve appliqué aux cathédrales médiévales édifiées du xiie au xvie siècles, si bien que gothique a fini par évincer « ogival », mot employé auparavant pour ce style typique. Cela conduit dès les années 1830 au Gothic Revival ou néo-gothique, favorisé en architecture ecclésiastique, notamment chez la dynastie des Pugin, descendants d’un Franco-Suisse réfugié en Angleterre lors de la Révolution française. Jusqu’au début du xxe siècle, Augustus Pugin (1812-1852) et ses deux fils, avec leurs collaborateurs et imitateurs, construisent des centaines d’églises néo-gothiques à travers les îles britanniques. Chez les anglicans du « mouvement d’Oxford », le néo-gothique va de pair avec un retour aux rituels liturgiques catholiques d’avant la Réforme du xvie siècle, ce qui contribue aussi à populariser le médiévalisme littéraire et artistique – sans toutefois écarter la crainte protestante de l’obscurantisme d’un autre âge. Ce style s’étend ensuite aux institutions publiques, aux musées et aux châteaux nobiliaires avant de toucher les colonies, et même les États-Unis ; plus qu’une simple mode, le médiévalisme passe au stade d’expression patriotique. Après l’incendie du Parlement à Londres en 1834, Charles Barry est chargé de sa reconstruction ; il s’appuie sur les dessins de Pugin pour le célèbre Big Ben (tour de l’horloge) ainsi que pour la décoration gothique de l’intérieur du nouveau Parlement. En 1873-1876 c’est le spectaculaire hôtel de la gare St Pancras (Londres) que Gilbert Scott construit en brique rouge, dans un flamboyant style néogothique.
Le médiévalisme ne manque pas de toucher les artistes peintres anglais, qui à leur tour transmettent une imagerie caractéristique inspirée du Moyen Âge. C’est le cas des préraphaélites, qui adoptent ce nom car ils ne jurent que par les formes d’art jugées authentiquement médiévales, celles d’avant Raphaël (1483-1520), figure de proue de la Renaissance italienne. Parmi les fondateurs du groupe, les trois plus célèbres sont John Millais (1829-1896), Dante Gabriel Rossetti (1828-1882) et Holman Hunt (1827-1910). Pour leurs sujets, ils s’inspirent tant des légendes anciennes que de l’écriture médiévaliste de leurs contemporains, comme Alfred Tennyson (1809-1892), auteur des Idylles du roi (1859-1885), longue série de poèmes arthuriens. D’une énorme influence en peinture et en illustration, ils ont eu des adeptes et imitateurs pendant des générations, jusqu’à influencer l’esthétique du cinéma médiévaliste.
Fantasy médiévale et néogothique : William Morris
L’un des associés des préraphaélites, William Morris (1834-1896), dépasse largement le cadre de la peinture car ses multiples talents s’expriment aussi à travers l’architecture, le décor, l’imprimerie, et les lettres (poésie et prose), arts par lesquels il contribue au développement du médiévalisme actuel. Jouant un rôle charnière à la jonction des arts plastiques et du roman, il mêle médiévalisme et fantasy à des degrés variés selon le cas. Vers la fin de sa vie, Morris publie en effet une série de livres oscillant entre conte historique et fantasy, où figurent largement magie et surnaturel. Ses romans se distinguent des « règles » de Scott en cela qu’ils ne mettent jamais en scène ni des personnages historiques réels ni une époque précise (Morris ne donne en effet aucune date). On y décèle néanmoins diverses influences historiques médiévales, couvrant tout le millénaire, contrairement à Scott qui, lui, favorisait le bas Moyen Âge (xiie - xve siècles). Morris, pour sa part, s’inspire aussi bien de l’époque germanique qui inclut Beowulf et les sagas islandaises – c’est manifeste dans The House of the Wolfings (1888) et The Roots of the Mountains (1889), récits héroïques et préchrétiens, dont les guerriers ressemblent, sans les nommer, aux Goths barbares – que du roman chevaleresque chrétien. La Source au bout du monde (1896) et The Sundering Flood (1897) sont ainsi des romances qui regorgent d’allusions religieuses dans une société rappelant clairement le xve siècle de Malory.
Morris a eu une influence durable sur le médiévalisme, dans la forme comme dans le fond, son style archaïsant n’étant pas la moindre de ses caractéristiques. En effet, il favorise un vocabulaire médiéval et une grammaire désuète, évidente dans les terminaisons verbales (-est, -eth) et dans l’emploi de la seconde personne du singulier thou/thee (tu/toi), par opposition à ye/you (vous) – c’est la forme indirecte du pluriel, you, qui s’est généralisée en anglais moderne, évinçant le singulier. Il hérite ce style archaïque à la fois du Morte Darthur de Malory et de la Bible anglaise de 1611, la version autorisée par l’Église anglicane. Pas toujours d’une lecture facile pour les débutants (glossaire et notes seraient d’une aide précieuse), la langue de Morris a influencé les auteurs de fantasy médiévaliste de la génération suivante, allant de Lord Dunsany (1878-1957), notamment dans La Fille du roi des elfes (1924), à J.R.R. Tolkien (1892-1973) – quoique dans une moindre mesure chez ce dernier, qui réserve thou/thee pour de rares scènes intimistes dans Le Seigneur des Anneaux, ou aux légendes les plus anciennes de son cycle.
Si le roman néo-gothique tend, au cours du xixe siècle, à devenir contemporain plutôt que médiéval (quelle que soit l’époque représentée, c’est désormais l’ambiance de mystère, de terreur et d’horreur qu’on appelle « gothique »), juste après la mort de Morris, le Moyen Âge resurgit dans l’un des livres britanniques les plus originaux du genre, Dracula de Bram Stoker (1897), qui fera de nombreux émules. En effet, l’action se déroule d’abord en Transylvanie puis en Angleterre à l’ère victorienne, qui est celle de l’auteur ; mais le vampire, le « non mort », occupe depuis le xve siècle un sinistre château médiéval, lieu qui figure largement dans la première partie du récit, dans la plus pure tradition de Walpole. Par la suite, tous les éléments du néogothique qui mêle la vie quotidienne de nos jours à une imagerie supposément « médiévale » – sombre, obscure, maléfique, effrayante – continuent à se développer au xxe siècle, notamment par le biais du cinéma. Châteaux anciens, maisons hantées, forêts sombres, fantômes et revenants, vampires et loups-garous, font souvent partie du décor ; mais c’est surtout l’atmosphère étrange et mystérieuse, plus qu’un quelconque rapport avec le Moyen Âge, qui fait le roman ou le film néogothique.
Souvent cité aux côtés de J.R.R. Tolkien, C.S. Lewis (1898-1963) devient médiévaliste par la fantasy ; les Chroniques de Narnia (1950-1956), série de sept romans proches des contes de fées, ont un rapport indéniable avec le Moyen Âge. Les héros sont des enfants modernes qui retournent dans un passé préindustriel, clairement médiéval, mais non précisé comme tel, sans indication du siècle ni de rencontre avec des personnages historiques réels. L’influence de Malory se fait néanmoins sentir chez ce savant universitaire (professeur de littérature médiévale à Oxford puis à Cambridge) à travers des thèmes comme la royauté, la courtoisie, la chevalerie, la quête et la spiritualité.
Romans médiévalistes de la fin du xxe et du début du xxie siècles
Nombreux sont les auteurs britanniques contemporains qui choisissent le Moyen Âge comme cadre d’un roman historique. Prolifique dans ce domaine, Bernard Cornwell (né en 1944) place d’abord sa trilogie des Warlord Chronicles (1995-1996) en l’île de Bretagne du vie siècle, au temps présumé du vrai roi Arthur (par opposition à Malory qui dépeint, lui, les chevaliers du Âge tardif) ; puis il se rapproche du Morte Darthur avec quatre romans du Graal (2000-2012), situés en Angleterre et en France au xive siècle ; enfin, ses huit romans saxons (2004-2014) se déroulent durant le règne d’Alfred le Grand (871-899), roi des Ouest-Saxons connu pour avoir défendu son territoire contre les Vikings. Si Ken Follett (né en 1949) écrit en plusieurs genres, il doit sa célébrité surtout à ses quatre romans médiévalistes (1989-2020) concernant une ville anglaise fictive nommée Kingsbridge, inspirée par Salisbury. Commençant par Les Piliers de la Terre, chaque livre est situé à une époque différente : le xiie siècle (avec la construction d’une cathédrale), le xive siècle (et la Peste noire), débordant sur le xvie siècle (guerres de religion), avant un retour au xe siècle (fondation d’une abbaye bénédictine).
Sous-division populaire du roman historique, le roman policier médiévaliste gagne en notoriété en Grande-Bretagne depuis 1977. C’est l’année de publication, par Ellis Peters (1913-1995), du premier d’une longue série ayant comme héros frère Cadfael, moine gallois vivant au xiie siècle, qui élucide des crimes dans un monastère bénédictin anglais inspiré de Peterborough. Puis Le Nom de la rose (1980) de l’Italien Umberto Eco met en scène un détective anglais du xive siècle, Guillaume de Baskerville, frère franciscain, dont le sens aigu de l’observation s’allie aux méthodes rigoureuses de déduction. S’il est clair que ces enquêteurs religieux s’inspirent des plus célèbres détectives de la fiction anglaise – Sherlock Holmes de Conan Doyle (1859-1930) et Hercule Poirot d’Agatha Christie (1890-1976) –, ces ouvrages sont en même temps de véritables romans historiques, autant par leur décor médiéval que par les allusions aux personnages et aux événements réels de l’époque. Plusieurs auteurs britanniques et irlandais du xxe siècle ont suivi ces exemples en créant leurs propres détectives « médiévaux » : d’abord Paul Doherty, dont le héros Hugh Corbett, justicier royal vivant autour de 1400, fait son apparition en 1986 (première d’une longue série) ; puis Peter Tremayne, qui invente en 1994 une religieuse irlandaise du viie siècle, soeur Fidelma, également héroïne d’une série nombreuse où cette Sherlock au féminin a aussi son Watson masculin, Eadulf, moine anglais qu’elle rencontre à Whitby en 664. Ce synode de Whitby (il s’agit d’un événement réel) revient dans Credo (1996) de Melvyn Bragg, roman où soeur Bega ressemble en plus d’un point à la Fidelma de Tremayne ; dans une postface, l’auteur indique les véritables sources historiques sur lesquelles il s’appuie. Beaucoup d’écrivains contemporains font de même, afin de souligner l’authenticité du récit, ou du moins son aspect vraisemblable. Que ce soit en littérature ou au cinéma, les auteurs restent cependant libres de jouer avec l’histoire véridique, si bien que la représentation du Moyen Âge n’est pas forcément authentique selon les critères universitaires.
Bibliographie
Angel-Perez, Élisabeth, Histoire de la littérature anglaise, Paris, Hachette, 4e éd., 2018 [1994].
D’Arcens, Louise (dir.), The Cambridge Companion to Medievalism, Cambridge, CUP, 2016.
Matthews, David, Medievalism: A Critical History, Cambridge, D.S. Brewer, 2015.
Voir aussi : Authenticité, Celtes, Gothique, William Morris, Peinture, Richard Coeur de Lion, Robin des bois