Graal
Le Graal est l’un des plus grands mythes que nous ait légués le Moyen Âge. Il fait son entrée sur la scène littéraire dans Le Conte du graal de Chrétien de Troyes (entre 1181 et 1191), où il apparaît, avec d’autres objets (une lance qui saigne et un « tailloir » – une planche à découper – en argent), au sein d’un défilé énigmatique qui passe devant le héros, Perceval, sans que ce dernier ne pose aucune question sur ce qui lui est donné à voir. Il apprendra plus tard que ces questions auraient permis à son hôte, le « Riche Pêcheur », de guérir de son infirmité et de retrouver sa pleine souveraineté sur ses terres, promises désormais à la ruine. Chez Chrétien, le graal est à la fois présenté comme un objet quotidien, bien que luxueux (« graal » est un nom commun) et comme un objet étrange : il en émane une clarté extraordinaire et ni sa forme, ni sa fonction, ne sont précisées. La rareté du terme à l’époque du Conte du graal contribue à cet effet d’étrangeté, que ne dissiperont pas totalement les éléments de compréhension donnés au fil du roman, où la nature du graal demeure confuse : tardivement désigné comme une « sainte chose » contenant une hostie, il semble plutôt jouer un rôle profane chez le Roi pêcheur, en lien avec le repas qui s’y déroule. L’inachèvement du roman finit d’aiguiser le désir de savoir et de raconter suscité par ce graal mystérieux.
Ce désir a assuré la fortune exceptionnelle du motif dans toutes les formes de production culturelle jusqu’à nos jours, des plus confidentielles aux plus populaires, sans parler des diverses « redécouvertes » du Graal revendiquées aujourd’hui un peu partout en Europe (comme celle de la basilique San Isidoro de Léon, en Espagne, dont le calice est identifié comme le Graal par deux historiens en 2014). Il a également engendré une multitude d’interprétations qui ont animé le débat critique. On retiendra celle de Jessie L. Weston (From Ritual to Romance, 1919), qui voit dans la scène un rituel de fertilité célébrant la régénération de la nature ; celle des tenants de l’origine celtique de la légende, pour qui le graal est un avatar de la coupe ou du chaudron d’abondance des Celtes ; celle des défenseurs de son sens chrétien, qui mettent l’accent sur la définition du graal qui apparaît à la fin de l’oeuvre ; et celle qui, se fondant sur plusieurs étrangetés du texte (dont la spécificité de l’infirmité du Roi pêcheur, blessé « entre les hanches », comme le père de Perceval), voit l’inceste comme l’énigme que le héros, par ses questions, doit mettre au jour. Un consensus se fait aujourd’hui pour retenir la polysémie constitutive de la scène : Chrétien a manifestement amalgamé des matériaux issus de traditions hétérogènes qu’il s’est gardé d’unifier, pour construire un épisode énigmatique, propre avant tout à « faire signe », pour reprendre l’expression du médiéviste Francis Dubost.
Le mythe dans l’Europe médiévale
Le Conte du graal a d’emblée fait l’objet de multiples prolongements et remaniements, comme en témoignent les quatre suites du roman qui voient le jour entre la fin du xiie et le premier tiers du xiiie siècle. Elles exploitent à des degrés divers une veine d’inspiration celtique (notamment en inscrivant la scène du graal dans le scénario d’un meurtre réclamant vengeance) et une veine chrétienne, essentiellement inspirée du Roman de l’Estoire dou Graal de Robert de Boron composé au tournant du xiie et du xiiie siècles. C’est dans ce récit que le Graal acquiert les caractéristiques que la modernité lui reconnaît : relique de la Cène (c’est le « veissel » que le Christ a utilisé lors de son dernier repas) et de la Passion (Joseph d’Arimathie y a recueilli son sang sur la croix), il est le canal par lequel Dieu manifeste sa présence, rassasie ses fidèles et les soutient de sa grâce. Son périple terrestre doit se terminer en Occident, au royaume de Logres, avec l’arrivée d’un héritier qui s’assoira sur le siège vide de la Table ronde, laquelle fait mémoire de la Table de la Cène. Si ce héros est Perceval dans la trilogie attribuée à Robert de Boron et dans Le Haut Livre du Graal (premier tiers du xiiie siècle), il devient Galaad dans le Lancelot-Graal (1215-1235), le cycle qui lie le parcours du Graal à celui du royaume arthurien, depuis leurs origines jusqu’à leurs disparitions respectives. Après avoir connu son acmé dans La Queste del saint Graal et L’Estoire del saint Graal, la polarisation du récit par la quête du Graal connaît un reflux : dès le Tristan en prose (vers 1230), elle perd de son autorité spirituelle et prélude à la déchéance du royaume arthurien. L’histoire du Graal aura toutefois structuré l’ensemble de la production romanesque pendant une cinquantaine d’années, promouvant la supériorité de la classe chevaleresque tout en consacrant la légitimité de la littérature profane : avec elle, la prose romanesque peut prétendre à une nouvelle forme d’autorité qui lui permet, dans certains récits, de rivaliser avec la Bible.
La fortune du Graal est immédiate dans l’Europe médiévale. En Allemagne, le Parzival de Wolfram von Eschenbach (début du xiiie siècle), librement inspiré du Conte du graal, invente un Graal syncrétique, à la fois pierre merveilleuse dispensant de la nourriture et préservant de la vieillesse, et objet miraculeux dont la vertu se renouvelle chaque Vendredi saint grâce à une hostie. Ce Parzival constitue le socle d’une version particulière de la légende où s’inscrira notamment l’opéra de Richard Wagner, Parsifal (1882), mais aussi la pièce Le Roi pêcheur de Julien Gracq (1948). La Queste du saint Graal connaît également une adaptation en portugais et en castillan dès le xiiie siècle. Enfin, la vaste synthèse de Thomas Malory, Le Morte Darthur (xve siècle) assure la diffusion de la légende en langue anglaise. À la fin du Moyen Âge, le Graal a tout pour polariser les imaginaires : son aura merveilleuse ou miraculeuse, le mystère qui lui est associé, les quêtes généralement inachevées qu’il suscite, en font un objet de désir polysémique et le signifiant d’un accomplissement individuel et collectif où peuvent prendre corps toutes les axiologies et les idéaux possibles, des plus réactionnaires aux plus contestataires.
Le mythe dans le monde moderne et contemporain
C’est d’abord une approche conservatrice qui marque la reviviscence de la légende dans le monde anglo-américain. Dans l’Angleterre victorienne chrétienne et impérialiste, la quête du Graal, que l’on lit dans de nombreuses rééditions de Le Morte Darthur, est volontiers interprétée au prisme de l’expansion coloniale de l’Empire. Si elle peut ainsi apparaître comme une mission qui justifie la conquête coloniale, elle est plutôt lue par Tennyson, dans Les Idylles du roi (1859-1885), comme un danger pour le royaume dont elle précipite l’effondrement, alors que le Graal lui-même symbolise la perfection chrétienne à laquelle doit aspirer l’humanité. C’est dans un tout autre contexte idéologique et esthétique que se situe La Source au bout du monde (1896) de l’artiste William Morris, socialiste et membre de la Confrérie préraphaélite. Dans ce roman dont le héros, nouveau chevalier errant, est en quête d’une source aux propriétés miraculeuses, le Moyen Âge apparaît comme une période rebelle à l’ordre établi, éprise de liberté, de justice et de fraternité où les femmes peuvent jouer un rôle de premier plan.
Aux États-Unis, c’est à un mouvement de démocratisation et de sécularisation de la légende que l’on assiste de manière générale. Dans The Vision of Sir Launfal, long poème de James Russell Lowell (1848), l’enseignement du Graal est avant tout la charité. Comme la littérature arthurienne dans son ensemble, l’histoire du Graal est réenvisagée, au xxe siècle, à la lumière de l’exceptionnalisme américain : dans Indiana Jones et la dernière croisade (Steven Spielberg, 1989) un archéologue-héros de western, dernière incarnation des chevaliers du Moyen Âge, sauve le monde en empêchant les nazis de mettre la main sur le Graal. La tentative de récupération du mythe par ces derniers n’est pas une invention fictionnelle : les travaux d’Otto Rahn, avec l’aide active de Heinrich Himmler, ont tenté de faire du Graal l’emblème d’une culture préchrétienne « aryenne » antisémite dont les nazis seraient les gardiens. La fiction d’un Graal entouré de rituels ésotériques qu’il s’agirait de protéger de l’Église, comme les Cathares ou les Templiers l’auraient fait, est restée active dans les milieux d’extrême droite et a pu se diffuser hors de leur sphère propre, notamment par l’intermédiaire du Da Vinci Code de Dan Brown (2003), adapté au cinéma en 2006 par Ron Howard.
La fortune de l’histoire du Graal se fonde également sur les réinterprétations de l’épisode du Roi pêcheur et de sa « terre gaste » (dévastée, ruinée) à l’aune des traumatismes et des angoisses propres à notre modernité, qu’il s’agisse du séisme provoqué par la Première Guerre mondiale (La Terre vaine, de T.S. Eliot, 1922), de la rupture mortifère avec la nature (le film Excalibur de John Boorman, 1981, qui s’inscrit, dans cette perspective, dans la lignée de certaines scènes du Seigneur des Anneaux de Tolkien), de la déshumanisation et de l’aliénation engendrées par un capitalisme débridé (le film The Fisher King de Terry Gilliam, 1991 ; le roman Ready Player One d’Ernest Cline, 2011, adapté au cinéma par Spielberg en 2018) ou encore, dans un autre registre, de l’aridité du langage et de la pensée conceptuels (« L’acte et le lieu de la poésie », 1958 et Le Graal sans la légende d’Yves Bonnefoy, 2013).
L’inflation et le poids des significations associées au Graal ont pu inspirer, par contraste, le désir de revenir au texte-source de Chrétien et à la lisibilité de la scénographie médiévale (Perceval le Gallois d’Éric Rohmer, 1978). Elles ont surtout suscité des relectures parodiques : Monty Python : Sacré Graal ! de Terry Gilliam et Terry Jones (1975) est structuré par une quête du Graal absurde qu’interrompt l’intervention de la police ; l’érudit et ludique Graal-théâtre, de Florence Delay et Jacques Roubaud (1977-2005) fait débuter la quête par un échange où se croisent et se contredisent les différentes acceptions données au Graal dans la littérature et la critique, et voit en Galaad un robot fanatique dont l’obsession est de mettre un terme à l’histoire dont il est le personnage.
On soulignera enfin la montée en puissance d’approches plus inclusives de la légende dont les prémices sont repérables dès la fin du xixe siècle, avec William Morris (également auteur d’une Défense de Guenièvre en 1857) et le début du xxe siècle (où naît, par exemple, « The Grail », une communauté de laïques catholiques, féministes et écologistes toujours active aujourd’hui). Elle se manifeste en particulier, depuis le début des années 2000, dans les séries d’animation et mangas japonais à succès Fate, où c’est notamment une guerrière féminine, le « Servant » Saber, qui incarne le roi Arthur dans des compétitions nommées « Guerres du Saint-Graal ».
Bibliographie
Barber, Richard, The Holy Grail. The History of a Legend, Londres, Penguin Books, 2004.
Blanc, William, Le Roi Arthur, un mythe contemporain, Montreuil, Libertalia, 2020 [2016].
Bertin, Annie, Combes, Annie, Écritures du Graal (xiie-xiiie siècles), Paris, PUF, 2001.
Séguy, Mireille, Les Romans du Graal ou le Signe imaginé, Paris, Honoré Champion, 2001.
Voir aussi : Celtes, Chevaliers et chevalerie, William Morris, Perceval, Religion, Templiers