Gengis Khan
Gengis Khan (vers 1155-1227) a durablement marqué de nombreuses sociétés médiévales, ne serait-ce que par l’ampleur de ses conquêtes, puis de celles de ses successeurs, qui s’étendaient de l’Europe centrale jusqu’à l’océan Pacifique. L’usage de la figure du chef mongol devenu souverain d’un territoire gigantesque en l’espace de quelques décennies se décline donc d’un bout à l’autre de l’Eurasie et même au-delà.
Enjeux mémoriels en Asie
Dans les régions proches de sa zone d’origine, Gengis est l’objet d’une compétition entre les différents pays qui se réclament de son héritage, notamment depuis la chute du Bloc de l’Est. Au début du xxe siècle, le mouvement nationaliste mongol a fait de lui un symbole. Cette idée perdure quelque temps après l’indépendance du nord du pays en 1911 et la prise en main de l’État par des communistes proches de l’URSS. Mais, au fil des ans, à mesure que le poids du parti unique se fait sentir sur la société, Gengis se change en une figure négative. La célébration de l’anniversaire de sa naissance en 1962 donne certes lieu à des commémorations, mais elles sont vite condamnées par le pouvoir en place comme une dérive chauvine. Dans les années 1970 et 1980, le chef du xiiie siècle symbolise donc, dans le discours officiel mongol, la réaction et le féodalisme. Tout change après la chute du régime communiste en 1990, qui voit la recréation d’un roman national centré autour de la figure du conquérant. À partir de ce moment, il apparaît sur de nombreux objets de la vie quotidienne, comme des bouteilles d’alcool, mais aussi dans des lieux publics, tel l’aéroport de la capitale Oulan-Bator qui prend son nom en 2005. L’année 2008 voit enfin l’érection d’une statue équestre de près de 40 mètres de haut à son effigie, alors qu’au même moment sort un long-métrage consacré à sa vie, l’un des plus coûteux de l’histoire du cinéma mongol.
Toutefois, cette glorification de Gengis Khan a lieu aussi en Chine, notamment parce que ce pays cherche, ne serait-ce que symboliquement, à affirmer ses revendications sur cette Mongolie désormais indépendante, mais qui a fait partie, jusqu’en 1911, de l’Empire mandchou des Qing. Cette volonté est facilitée par le fait qu’un lieu de culte dédié au souverain du xiiie siècle se trouve sur son territoire, à Ordos, préfecture de la région autonome de Mongolie-Intérieure. Tout au long du xxe siècle, les Mongols présents dans cette région ont été l’objet d’une lutte d’influence entre les différents camps tentant de contrôler la Chine. L’Empire du Japon a par exemple, en 1939, alors qu’il occupe une grande partie du pays, construit un temple à la gloire de Gengis et même envoyé des agents voler ses reliques, sans succès. L’usage mémoriel du khan par le Parti communiste chinois commence quelques années plus tôt, dès 1935, par la voix de Mao Zedong, alors qu’il s’agit de contester cette figure aux nationalistes du Kuomintang. Après leur défaite en 1949, ceux-ci continuent de célébrer Gengis Khan sur l’île de Taïwan tandis que le pouvoir rouge, de son côté, investit dès les années 1950 dans la construction d’un mausolée à Ordos. Cette politique mémorielle, rejetée violemment durant la Révolution culturelle (1966-1976), est réactivée peu après, d’autant que le conflit entre la Chine et l’URSS fait de la Mongolie un enjeu d’importance.
Après la chute du Mur, la figure du khan est un temps intégrée au roman national diffusé par Pékin, non seulement pour flatter la minorité mongole et empêcher toute velléité de séparatisme, mais aussi pour affirmer le caractère « chinois » d’un personnage qui fascine bien au-delà des frontières du nouvel Empire du Milieu. En investissant dans les années 2000 dans le mausolée d’Ordos, les autorités locales espèrent attirer des touristes du monde entier et faire de l’endroit une étape obligée du circuit des grands monuments scandant le récit historique mythifié créé par le Parti communiste chinois. Dans un même mouvement, la Chine produit en 2004 une série à la gloire du conquérant. Toutefois, l’adoption récente d’une ligne nationaliste centrée sur l’ethnie Han par le président Xi Jinping change la donne. Fin 2020, les autorités chinoises ont ainsi censuré une exposition consacrée au souverain mongol qui devait se tenir à Nantes.
En Occident, entre péril jaune et peur des rouges
En Occident, on évoque de prime abord la figure de Gengis Khan comme celle d’un conquérant menaçant. On associe à son règne les offensives mongoles en Europe orientale qui ont en réalité eu lieu après sa mort (notamment en 1240-1242), sous forme de raids foudroyants qui ont soumis une partie des principautés russes et laissé le souvenir angoissant de hordes innombrables et implacables. En France, tout au long des xixe et xxe siècles, il est courant de comparer des puissances venues de l’Est à des Mongols. On le fait par exemple contre les Allemands durant la Grande Guerre, en associant Gengis avec Attila, un autre souverain d’un peuple de cavalier des steppes, les Huns.
La figure du khan connaît toutefois un usage encore plus massif avec l’apparition de la crainte du péril jaune, théorie raciste inspirée du darwinisme social, qui postule à partir de la fin du xixe siècle que les Blancs seront bientôt submergés, tant démographiquement que militairement, par les « Jaunes ». Ce discours rencontre un large écho, notamment après la défaite de l’Empire russe face au Japon en 1905. Pendant plusieurs décennies, on trace une continuité entre les conquêtes mongoles du xiiie siècle et l’impérialisme nippon. Le capitaine Danrit, officier de l’armée de terre devenu auteur à succès, explique ainsi dans L’Invasion jaune. La mobilisation sino-japonaise (1909) : « Les hordes déchaînées de la race jaune retrouveront vers l’Europe les traces d’Attila et de Gengis Khan : elles balaieront tout sur leur passage. Et ce ne seront plus les cavaliers huns ou les sabreurs mongols que vous verrez accourir du fond de l’Asie ; mais des régiments à la japonaise munis d’armes perfectionnées. »
Dans la culture populaire, la peur de l’immigré asiatique produit sa propre variante du péril jaune avec la création en 1913 par l’auteur anglais Sax Rohmer du docteur Fu Manchu. Vite comparé à Gengis, celui-ci tente dans le film Le Masque d’or (1932) de s’emparer, à l’aide d’une puissante organisation occulte, des reliques du souverain mongol afin de pouvoir dominer le monde, idée reprise dans le serial Drums of Fu Manchu (1940). Par la suite, nombre de personnages inspirés par Fu Manchu sont dépeints comme des descendants de Gengis Khan, comme le super-vilain le Mandarin créé en 1964 pour les comics Marvel.
La violence des conquêtes mongoles, notamment durant l’invasion de l’empire khwarezmien entre 1219 et 1221, pousse également nombre de commentateurs à associer la figure de Gengis Khan à des régimes autoritaires accusés de massacres. Ainsi, Hitler lui est comparé dans la presse des années 1930, notamment durant la guerre civile espagnole où l’aviation nazie opère des raids meurtriers. Plus largement, Gengis Khan devient l’une des incarnations du « despotisme oriental » qui, selon des théories diffusées dès le xviiie siècle, serait consubstantiel aux sociétés asiatiques où les dirigeants disposeraient à leur guise de la vie de leurs sujets. L’invasion des hordes de l’Est apparaît alors, dans l’imaginaire occidental, comme un retour au Moyen Âge, synonyme de destruction, par des meutes arriérées, de la modernité européenne.
Ces trois aspects – menace du péril jaune, spectre des sociétés secrètes, crainte du féodalisme despotique et « asiatique » – s’amalgament dans la peur du « péril rouge », phénomène dans lequel, de sa création dans les années 1920 après la Révolution russe, jusqu’au paroxysme de la guerre froide, on retrouve la figure de Gengis Khan. En Allemagne tout d’abord, le penseur réactionnaire Oswald Spengler, dans son livre Années décisives (1933), écrit à propos de l’URSS : « Ce gouvernement bolchevique […] se compose comme Kiptschak, le royaume de “la Horde d’or” à l’époque des Mongols, d’une horde dominante – appelée Parti communiste – avec des chefs de clan, d’un khan tout-puissant et d’une masse environ cent fois plus nombreuse, soumise et désarmée. […] Il y a là une forme d’absolutisme tartare […] qui considère le meurtre comme une routine administrative, qui nous met en présence de la possibilité qu’un Gengis Khan se lève pour engloutir l’Asie et l’Europe. » Ce type de propos se révèle vite populaire, d’abord dans les cercles conservateurs en Europe avec par exemple l’ouvrage De Gengis Khan à Staline (1935) du vice-amiral Raoul Castex, puis chez les nazis et les collaborateurs en France qui, durant la Seconde Guerre mondiale, comparent régulièrement le leader soviétique au souverain du xiiie siècle, parallèle facilité parce que le territoire soviétique englobe alors une partie de l’empire du khan, notamment dans les régions turcophones d’Asie centrale.
Le lien entre Gengis Khan et le communisme est recyclé à l’Ouest durant la guerre froide, et ce d’autant plus que la Chine, après 1949, rejoint le camp de l’Est. Dans les comics, le Mandarin est régulièrement dépeint en train de s’allier avec l’Armée rouge de Mao. Cela n’empêche pas en Occident une certaine fascination pour le chef militaire. Hollywood lui consacre ainsi un film en 1956, Le Conquérant, avec John Wayne dans le rôle du khan. Celui-ci incarne alors un modèle de virilité guerrière, image que l’on retrouve dans le nom d’un puissant groupe de bikers californiens, les Mongols, fondé en 1969.
Eurasisme et religion
Parmi les pays qui promeuvent une vision positive du khan, la Russie occupe une place à part. Dès les années 1920, en réaction aux élites qui, depuis Pierre le Grand, cherchent à imiter l’Occident, certains penseurs du courant eurasiste considèrent d’abord leur pays comme un empire oriental prenant ses sources dans les steppes. L’un d’entre eux, Nikolaï Troubetskoï, dans son livre L’Héritage de Gengis Khan (1925), voit ainsi le souverain mongol du xiiie siècle comme un ancêtre dont il faudrait s’inspirer. Or l’eurasisme a connu, après la chute de l’URSS, un soudain renouveau, avec des auteurs comme Lev Goumilev (mort en 1992), qui explique l’exceptionnalisme russe comme le produit d’un mélange unique entre les éléments slaves et mongols, et fait du pays l’un des héritiers directs de l’empire de Gengis. Cette idéologie connaît un succès notable dans les zones proches de la Mongolie (notamment la Bouriatie), mais aussi jusque dans les couloirs du Kremlin en permettant de renforcer l’influence de Moscou sur les anciennes républiques soviétiques d’Asie centrale, désormais indépendantes. Elle a également servi de base au film Mongol (2007) de Sergueï Bodrov, lui-même d’origine bouriate. Ce long-métrage à gros budget, qui a bénéficié de fonds venus tant de Russie que du Kazakhstan, dépeint Gengis Khan non seulement comme le fédérateur de différents peuples sous une même règle, mais aussi comme un dirigeant autoritaire mais juste, image qui n’a sans doute pas déplu aux « hommes forts » en place dans les anciens pays soviétiques.
Objet de conflits entre les différents romans nationaux russe, chinois, mongol et panturc, Gengis est aussi source de tensions religieuses en Asie centrale. Les bouddhistes tibétains ont depuis les xvie et xviie siècles fait du khan une déité mineure, possiblement une incarnation du dieu de la foudre Indra. Il est aussi dépeint comme un avatar du chakravartin, le souverain universel, sage et juste. C’est cette seconde forme qui est reprise par les bouddhistes actuels qui tentent d’affermir leur influence sur la sphère publique en Mongolie. L’un d’entre eux, Nambaryn Enkhbayar, devenu président du pays en 2005, a commandé à un moine une peinture représentant Gengis en empereur-dieu assis, calme, sans arme, portant les attributs d’un saint, notamment le diadème des bodhisattvas (« êtres éveillés »). Cette image est toutefois contestée par les néo-tengristes, tenants de l’ancienne religion animiste des mongols qu’ils affirment avoir refondée. Ceux-ci pensent que le khan médiéval était un chaman et tentent, en s’appuyant sur sa popularité en Mongolie en ce début de xxie siècle, d’affirmer que leur religion est la seule à incarner une âme mongole supposée.
Bibliographie
Aubin, Françoise, « Renouveau gengiskhanide et nationalisme dans la Mongolie postcommuniste », Cahiers d’études sur la Méditerranée orientale et le monde turco-iranien, n° 16, 1993.
Charleux, Isabelle, « Chinggis Khan : Ancestor, Buddha or Shaman?: On the Uses and Abuses of the Portrait of Chinggis Khan », Mongolian studies, n° 31, 2009.
Eng, Robert, « Chinggis Khan on Film : Globalization, Nationalism, and Historical Revisionism », The Asia- Pacific Journal: Japan Focus, n° 16-22, 2018.
Khan, Almaz, « Chinggis Khan from Imperial Ancestor to Ethnic Hero », in Stevan Harrell (dir.), Cultural Encounters on China’s Ethnic Frontiers, Seattle, University of Washington Press, 1995.
Voir aussi : Chine, Marco Polo, Russie