François Villon

Michèle Gally

Aucun nom de poète médiéval n’est sans doute aussi connu aujourd’hui que celui de Villon. Sa disparition, après la publication des derniers vers de son Testament, a donné lieu à de multiples conjectures et inventions plus ou moins fantaisistes sur la fin de sa vie. Le ton et le registre de ses poèmes, la singularité de son je lyrique, gouailleur, moqueur, accusateur ou plaintif, interpellent le lecteur. La découverte au xixe siècle de documents judiciaires (lettres de rémission, arrêt du parlement de Paris) mentionnant l’existence d’un repris de justice nommé « François de Montcorbier » ou « Maistre François des Loges autrement dit de Villon » semble confirmer, plus ou moins, les thèmes et les motifs de ses poèmes : bachelier en 1449, licencié puis maître ès arts en 1452, il serait peut-être né en 1431, aurait été mêlé en 1455 au meurtre du prêtre Sermoise, puis, en 1456, au vol du Collège de Navarre, et enfin arrêté et condamné à mort pour sa rixe avec le notaire Ferrebouc en 1462.

François Villon serait donc un poète de la rue et des bas-fonds, affilié à une bande de voleurs (les « Coquillards ») dont il utilise la langue cryptée dans ses ballades, mais aussi un étudiant festif et désargenté amateur de filles et de vin, un condamné à mort qui multiplie les requêtes auprès de la Cour et des Grands et qui participe aux concours poétiques organisés par Charles d’Orléans, alors l’un des plus grands seigneurs et poètes du xve siècle en sa cour de Blois. Compositeur de rimes virtuose, il a transcendé sa condition et représenté la condition humaine. De tels ingrédients ne pouvaient que séduire écrivains et artistes et le mythe villonien s’est constitué peu à peu.

Une légende s’est rapidement développée autour d’une figure de farceur, chef d’une troupe de théâtre qui aurait survécu et poursuivi son activité hors de Paris. Les « Repues franches » – recueil anonyme de tromperies pour manger gratis (1495-1500) – et des passages dans Rabelais (Pantagruel, 1532, Tiers livre, 1546, et Quart livre, 1552) en portent témoignage.

À partir du xixe siècle, la notoriété de Villon grandit encore : de Théophile Gautier à Stevenson, de Banville à Richepin, de Schwob à John Payne (qui le traduit et crée la Villon Society) jusqu’à Francis Carco, Blaise Cendrars, Bob Dylan (The Times They Are A-Changing, 1964) ou même le japonais Dazai Osamu, la liste est immense des artistes qui ne cessent encore aujourd’hui de nourrir la légende villonienne, dans des récits, des films, des soliloques théâtraux (par exemple Je suis François dont il me poise, Pierre Longuenesse, 2002), des chansons, des illustrations. Les visages contrastés, entre « bon follastre » et « povre Villon », qu’il se donne lui-même dans ses testaments poétiques, dessinent en creux aussi bien une figure de « poète maudit » cultivée par les romantiques que celle du « gueux » faible et malchanceux ou encore l’idée que l’on se fait d’une fin du Moyen Âge volontiers associée à la violence religieuse et politique, à la misère, à la férocité de la justice. Villon, poète de Paris et de son peuple, associé à la taverne et au gibet, à l’hiver et à la mort qui rôde, devient, par excellence, le représentant du Moyenâgeux (chanson de Brassens) tantôt rejeté, tantôt valorisé. Ainsi Brassens, Léo Ferré (La poésie fout’l’camp Villon !) et Fabrizio De André revendiquent une proximité artistique et une fraternité avec le poète du xve siècle au nom de la solidarité avec les pauvres gens contre les « bourgeois » et au nom de l’art de la chanson libertaire. L’oeuvre de Villon prend les couleurs d’un discours originel de poésie populaire, dont les illustrations d’Albert Dubout (1954) participent. On retrouve cette association de Villon et du peuple d’une manière différente chez Leo Perutz dans Le Judas de Léonard (1959) où l’on reconnaît Villon, réfugié en Italie incognito, quand il récite la ballade des « Menus propos » dans une taverne.

Villon est le peuple et pour cela, on lui pardonne ses méfaits dus à sa misère et à la dureté d’une justice « de classe ». Pierre Mac Orlan (qui compose le scénario du film que lui consacre André Zwoboda en 1945) rapproche, au nom du « mystère social de tous les temps », le Paris du xve du Paris du début du xxe siècle où une « puissante pègre » côtoie des marchandes filles publiques, où la différence est mince entre un « jeune plombier et un souteneur ». Le film s’attache davantage à la figure du mauvais garçon, interprété par Serge Reggiani, et sa fréquentation des Coquillards.

L’écrivain Francis Carco (Le Roman de François Villon, 1926) sacrifie à la même sensibilité, dominante dans la réception de Villon. Celle-ci s’étend largement à l’aire anglophone, par l’intermédiaire de l’Irlandais Justin Huntly McCarthy, autour de la pièce de théâtre puis du roman If I Were King (1901) qui inspira plusieurs films aux États-Unis : The Oubliette (Charles Giblyn, 1914), Le Vagabond Roi (Ludwig Berger, 1930), Le Roi des gueux (Franck Lloyd, 1938), Le Roi des vagabonds (Michael Curtiz, 1956)… Tous ces films rejoignent la veine française autour de l’image du « gueux » génial et pathétique encore présentée dans Je, François Villon, voleur, assassin, poète (téléfilm de Serge Meynard, 2010, adaptant le roman de Jean Teulé, 2006).

La projection dans le passé permet ce rapprochement particulier, en quelque sorte amoral. Un médiévalisme singulier entoure ce personnage reconnu comme unique : écrire sur Villon, c’est entrer en sympathie avec lui, se retrouver en lui, se l’approprier en privilégiant tel ou tel aspect de la personnalité contradictoire que donne à imaginer son oeuvre, tandis que sa disparition en 1463, à son tour, ouvre à tous les possibles. Cela permet de le retrouver dans un jeu de rôle, Vampire. L’Âge des ténèbres (2002), dans une lignée de vampires qui semble issue du Roman de la Rose (Guillaume de Lorris et Jean de Meung, 1230-1270), pour donner un nouveau Villon, très puissant, qui devient Prince de Paris ! Villon, caméléon, est ici associé à une vision particulièrement sombre, inquiétante et fantastique du Moyen Âge, autre topique du médiévalisme.

Bibliographie

Dérens, Jean, Dufournet, Jean, Freeman, Michael (dir.), Villon et ses lecteurs, Paris, Honoré Champion, 2005.

Cerquiglini, Jacqueline, Tabard, Laetitia (dir.), François Villon. OEuvres complètes, Paris, Gallimard, 2014.

Voir aussi