Folklore
Folklore et médiévalisme ont partie liée depuis leurs origines communes dans le mouvement culturel du romantisme et la constitution des identités nationales, durant la seconde moitié du xixe siècle européen. Les deux ensembles de productions cheminent côte à côte au fil de leur histoire, travaillés par la même tension entre la volonté d’un retour aux origines fantasmées du peuple, au terroir et la persistance d’un puissant « mirage des sources » – le folklore, comme le Moyen Âge, est le produit d’une invention, puis de multiples réinventions…
L’invention du folklore
De la forgerie – comme quand James Macpherson, dans les années 1760, prétend traduire les oeuvres d’un barde du iiie siècle, Ossian, et lance le premier Celtic Revival – à des opérations de réécritures plus ou moins dissimulées ou explicites – par exemple quand Elias Lönnrot tire de ses collectes en Carélie une épopée finnoise unifiée, Le Kalevala, publiée en 1835 puis dans une version augmentée en 1849 –, les traces des traditions folkloriques nous sont toujours parvenues de manière médiée : les manuscrits, comme l’Edda de Snorri Sturluson au xiii^^e siècle pour les récits scandinaves, sont déjà l’oeuvre de clercs, de lettrés, et de chrétiens qui relisent les paganismes antérieurs ; au xixe siècle, les passionnés qui se lancent à la poursuite de traditions orales se heurtent à des phénomènes d’innutritions croisées : les contes des frères Grimm, présentés comme profondément allemands, sont pourtant inspirés par ceux de Perrault, eux-mêmes appuyés sur une riche intertextualité savante, comme bien plus tard, pour d’autres raisons (liées au colonialisme puis à la mondialisation culturelle), les contes berbères présenteront des traces de culture française ou médiatique.
Une fois n’est pas coutume, on connaît très précisément l’origine du terme folk-lore (apparu d’abord en deux mots), que William J. Thoms (connu sous le pseudonyme d’Ambrose Merton) utilise pour la première fois dans la revue anglaise Athenaum en 1846. Thoms (1803-1885) se situe à l’interface de deux générations d’érudits passionnés par l’étude d’un passé délaissé par l’histoire officielle des élites : entre l’activité antérieure des « antiquarians » (comme Henry Bourne, 1696-1733 ou John Brand, 1744-1806), et les représentants des études folkloristes dont l’émergence est marquée par la création de la Folk-Lore Society en 1878 à Londres (suivie par l’American Folklore Society dix ans plus tard).
Il est significatif que Thoms choisisse explicitement deux termes d’origine saxonne – folk (« le peuple ») et lore (« savoirs et traditions », qui peut aussi se traduire par « mythologie ») – pour remplacer les expressions antérieures popular antiquities ou popular literature, ancrant ainsi son invention lexicographique dans la revendication d’un héritage national spécifique, et prenant ses distances avec l’empreinte latine. Il n’est pas moins intéressant de constater que dans son premier texte paru dans l’Athenaum, il appelle de ses voeux la venue d’un Grimm anglais, qu’il entend de fait incarner.
Thoms pense alors au Jacob Grimm de Deutsche Mythologie (1835) et se place sous les auspices des frères philologues, essentiels pour la conception collective du folklore. Les volumes de leurs Contes pour les enfants et la maison, collectés par les frères Grimm, publiés à partir de 1812, puis dans des éditions successives jusqu’en 1857, apparaissent en effet pionniers d’une démarche nouvelle, opposant Volksmärchen – les contes populaires, ce même Volsk se retrouvant dans Volkskunde, volkslied, volkssagen – et Kunstmärchen, les contes littéraires, dans un contexte germanophone où ces derniers ont été très bien représentés par des auteurs aussi reconnus que Wieland, Musäus, Tieck, Chamisso, Hoffmann, ou bien sûr Clemens Brentano et Achim von Arnim, proches des Grimm et auteurs du recueil Le Cor merveilleux de l’enfant, paru entre 1805 et 1808. Se positionnant contre la rhétorique pseudonaïve d’un Perrault, qui à la toute fin du xviie siècle dissimulait à peine derrière sa « mère l’Oye » des emprunts lettrés aux textes de l’Antiquité et de la Renaissance, Apulée ou Basile, les Grimm se présentent, dans leur préface de 1812 où fleurissent les métaphores végétales de la croissance naturelle, comme les « collecteurs » (Sammler) de contes comparés à des épis de blé ayant survécu à la tempête des guerres napoléoniennes. Ils imposent l’image romantique de savants de terrain, engagés pour l’unification de l’Allemagne, partis en quête de l’âme primitive du peuple germanique dans les contes oraux des gens de la campagne aux « mains simples et pieuses », « enfants innocents », conteuses « à l’esprit non encore troublé » par les perversions de la vie moderne. « Frères » constituant une micro-communauté familiale et parlant au « nous », ils auraient ainsi sauvé de l’oubli de vieilles histoires transmises oralement et fidèlement retranscrites, les tirant de la province du Hesse pour les diffuser dans le monde au nom d’une universalité propre à la « vie primitive ».
Si ce mythe des Grimm n’est qu’un « trompe-l’oeil », comme l’ont montré les travaux de Heinz Rölleke et selon l’expression de Ute Heidmann, son influence, entretenue par des fictions, demeure très forte, et imprègne notamment toujours la conception du folklore comme témoignages de strates profondes de l’histoire des civilisations, recueillant l’essence d’une vision du monde vouée à la disparition – conception bien proche de celle du médiévalisme romantique, et encore présente, sous des formes renouvelées, dans le genre de la fantasy.
L’Europe des folkloristes (xixe-xxe siècles)
Du milieu du xixe siècle au milieu du xxe siècle, la diffusion du mot anglais « folklore » et des études qui lui sont consacrées ne cesse de mêler, autour de la question des origines, travaux d’érudition (anthropologie, ethnologie, mythologie comparée) et enjeux nationalistes, voire racistes, quand il s’agit d’établir l’antériorité et la prééminence de telle ou telle tradition identitaire et culturelle.
D’un point de vue géographique, l’Europe du Nord, puis l’Europe centrale, vont revendiquer, dans le contexte de la constitution des identités nationales, des racines distinctes de la tradition gréco-latine – qui se déploient à des échelles très variables, du celtique à l’indo-européen en passant par l’anglo-saxon. L’Allemand ayant fait carrière à Oxford Max Muller (1823-1900) prolonge ainsi l’héritage philologique de Jacob Grimm qui, en associant unité de langue et de peuple, avait puissamment contribué à l’émergence du sentiment national allemand ; il substitue au peuple germanique primitif une race aryenne associée d’une part à une langue indo-européenne qu’il déduit de son étude des Védas, textes sacrés de l’Inde ancienne, d’autre part à l’hypothèse que les mythes ont été conçus pour servir d’allégories de la nature (en l’occurrence, un mythe solaire omniprésent). George Dasent (1817-1897) voit dans le folklore scandinave qui est sa spécialité (il édite et traduit à partir de 1859 les Contes populaires des Norvégiens Asbjörnsen et Moe) la branche occidentale, la plus vivace, de cet héritage indoeuropéen, parvenu jusqu’en Angleterre.
La Folk-Lore Society anglaise impose sa prééminence, notamment sous l’impulsion d’Andrew Lang, plus connu comme éditeur de 12 recueils de contes pour un public enfantin à partir de 1889 (les Many-Colored Fairy-Books), dont la postérité passe aussi par J.R.R. Tolkien. Inspirés par l’oeuvre d’Edward Tylor (La Civilisation primitive, 1871), et quoique divisés sur bien d’autres points, les folkloristes britanniques dits « anthropologues » (Sidney Hartland, George Gomme, Edward Clodd…) souscrivent à l’idée selon laquelle toutes les sociétés connaissent des stades successifs où s’applique la sélection naturelle ; les récits et pratiques populaires donneraient alors accès à une mentalité primitive universelle et peuvent être abordés comme des « survivances culturelles », des vestiges, voire des fossiles, préservés dans les marges de la civilisation moderne, immuables et donc menacés par les progrès de l’urbanisation. En revanche, la même empreinte anglophone joue plutôt, pour les mêmes raisons nationalistes, au détriment des premiers travaux espagnols – l’infatigable pionnier Antonio Machado y Álvarez (1848-1893), éditeur des 11 volumes de la Biblioteca de las Tradiciones Populares Españolas à partir de 1884, se voit reprocher l’emprunt du terme étranger qu’est « folklore » – et encore dans l’Italie fasciste des années 1930-1940 : les études folkloriques s’y étaient développées, dans les années 1880, autour des figures de Sabatini, Pitrè et Gubertinatis, mais la revue Il Folklore Italiano, qui commence à paraître en 1925, voit alors son titre contesté comme trop cosmopolite.
D’un point de vue disciplinaire et institutionnel, l’étude des folklores cherche alors sa voie entre mythologie comparée et ethnologie. La première, à laquelle Max Muller peut déjà être rattaché, vise à établir de vastes synthèses unifiantes et a comme objectif le systématisme et l’universalité. Ses grands représentants sont l’Écossais James Frazer (1854-1941, auteur du Rameau d’or, 12 volumes, 1890-1912), et, à la génération suivante, l’Américain Joseph Campbell (1904-1987, auteur du Héros aux mille et un visages, 1949) ou Mircea Eliade, roumain à la carrière internationale (1907-1986, auteur du Mythe de l’éternel retour, 1949). Représentatifs d’une période de l’histoire de la pensée, il leur est aujourd’hui reproché une approche écrasant les particularismes, parfois au mépris de toute rigueur, et des présupposés idéologiques mystico-fascistes dans le cas d’Eliade, militant auprès des extrémistes de la Garde de Fer dans la Roumanie antisémite des années 1930. Les folkloristes ont certes un objet a priori plus humble (les « petites mythologies »), mais le travail de classification des « contes-types », tôt entrepris par le Finlandais Antti Aarne (1867-1925) puis développé par l’Américain Stith Thompson (pour les deux versions complétées des Types of the Folktales de 1927 et 1961), relève d’une démarche similaire consistant à faire ressortir l’unité des motifs folkloriques à travers le monde. Elle a cependant été ensuite déclinée dans divers pays par des chercheurs locaux (en France, Paul Delarue et Marie-Louise Ténèze pour les volumes du Conte populaire français, 1957-2000) et affinée par leur dernier contributeur, l’Allemand H.J. Uther, qui en reconnaît en 2004 les inévitables lacunes, si bien que la classification dite ATU (Aarne-Thompson-Uther) s’appuie désormais sur un corpus plus large et mieux documenté.
L’approche ethnologique est au contraire beaucoup plus proche du terrain et court le risque inverse de produire des travaux éparpillés, hyperspécialisés. Elle s’est développée de façon précoce en Allemagne sous l’influence de W.H. Riehl (Die Volkskunde als Wissenschaft, « le folklore comme science », en 1858), dont la démarche fonde l’ethnographie – c’est d’ailleurs ainsi qu’on traduit Volkskunde en tant que discipline de recherche : l’enquête de terrain emprunte la méthode de la Wanderschaft ou itinérance, et s’appuie sur des principes rigoureux de recueil. Mais son fort ancrage dans un terroir implique que l’engagement au service du folklore tend parfois à se confondre avec une défense régionaliste, comme dans le cas d’Anatole Le Braz qui a joué ce rôle pour la Bretagne. En France, alors que « l’ethnologie du lointain » s’était largement développée (avec Marcel Mauss puis Claude Lévi-Strauss), « l’ethnologie du proche » ne s’est longtemps pensée qu’en contrepoint, et sa reconnaissance institutionnelle est restée marginale : ce sont les « Dîners de ma mère l’Oye », espaces de convivialité informelle, qui ont permis entre 1882 et la Première Guerre mondiale les rencontres des amateurs et spécialistes français, qu’il s’agisse du médiéviste Gaston Paris, du comte de Puymaigre, auteur d’un Folk-lore dès 1885, ou de l’incontournable Paul Sébillot qui fonde en 1886 la Revue des traditions populaires avant de publier Le Folklore de France (quatre volumes, 1904-1907), et le précis Le Folklore en 1913. Après Arnold Van Gennep, un des rares universitaires français spécialisés au début du siècle, c’est au muséographe Georges Henri Rivière, fondateur du musée des Arts et Traditions populaires en 1937, que revient d’avoir permis le développement de la discipline.
D’un point de vue idéologique enfin, on mesure les risques de dérives liées au sentiment, exprimé par chaque génération successive depuis le milieu du xixe siècle, d’une urgence à préserver une pureté orale face à l’angoisse fataliste du déclin inéluctable ; mais aussi à la manière dont une hiérarchie des stades de civilisation est sans cesse exprimée, où il revient aux civilisations « avancées » d’éclairer le chemin des « primitifs » ; ou encore quand l’éloge de la ruralité traditionnelle se fait défense d’une société communautariste, antimoderniste et antidémocratique. Ainsi les travaux de Muller, diffusé à partir des années 1850, ont pavé la voie aux théories nazies, comme le repère d’ailleurs Robin G. Collingwood dès 1936 dans ses conférences pour la Folk-Lore Society. La même catastrophe nazie impose de relire rétrospectivement les travaux de W.H. Riehl ou ceux de Justus Möser, que Riehl invoque comme son précurseur : ils plongent l’ethnographie allemande de l’après-guerre dans une crise durable. C’est plus largement l’adoption par les droites nationalistes européennes du folklore comme expression d’une essence ethnique qui teinte ses expressions d’une connotation réactionnaire : on connaît malheureusement l’usage de traditions populaires figées et fallacieusement unifiées que la longue dictature franquiste en Espagne, ou celle de Salazar au Portugal, ont systématisé, tandis qu’en France le régime de Vichy a prôné un « retour à la terre » qui a pu par exemple séduire un Henri Pourrat, talentueux collecteur des contes auvergnats, un temps soutien du maréchal Pétain.
Il n’y a pourtant aucune fatalité à une telle association, comme le démontrent les exemples certes plus rares, mais d’autant plus marquants, à la fin du xixe siècle, de William Morris, socialiste utopique, internationaliste et cependant grand diffuseur des traditions nordiques, ou d’Antonio Machado y Álvarez. Ce dernier, connu sous le pseudonyme « Demófilo », représente un patriotisme espagnol « fédéral » et anticlérical, selon lequel Basques, Wisigoths, Arabes, Juifs ou gitans contribuent à une identité nationale spécifique. En collectant directement musiques et chants du flamenco, il a développé une approche « démocratique » du folklore, théorisant, à l’encontre des folkloristes anglais, une souplesse des traditions en fonction de leur contexte, c’est-à-dire des besoins collectifs et individuels de leurs producteurs et de leur public (faubourgs urbains, prisons, sociabilité enfantine). Il a d’ailleurs initié un réseau de correspondance avec Paul Sébillot en France, Giuseppe Pitrè en Italie et Teófilo Braga au Portugal, pour permettre l’émergence d’une définition « latine », progressiste et républicaine, du folklore.
Un mouvement d’aller-retour
Avant que les recherches archéologiques mettent très progressivement au jour une culture matérielle des tribus dites « celtes » ou des peuples scandinaves, des manuscrits médiévaux étaient (et demeurent) les premières ressources à partir desquelles tenter de reconstruire un état antérieur des civilisations et des croyances. La question fort complexe des limites entre folklorisme et médiévalisme, sous leurs versants érudits et créatifs, peut être abordée comme un mouvement d’aller-retour : les traces médiévales, qui figurent ici comme une étape centrale, doivent-elles être mises au service d’une vision nouvelle ou bien faut-il au contraire creuser plus loin pour en retrouver les racines ? De grands médiévalistes se sont engagés dans un dialogue avec le folklore. On pense ainsi à J.R.R. Tolkien : son essai « Du conte de fées » (conférence de 1939 publiée en 1947), s’ouvre sur une section « Origines » attaquant les folkloristes anglais (il reprend à Dasent l’image de « la soupe » et la resémantise) pour mettre en valeur « l’effet produit maintenant par ces vieilles choses » ; dans « Les Monstres et les critiques » (1936), Tolkien renouvelle la perspective critique sur le poème anglo-saxon Beowulf en proposant d’y voir, non une ressource historique pour documenter l’existence de nos aïeux, mais un texte littéraire à la puissance d’évocation intacte. Italo Calvino, fameux « recréateur » lui aussi, avec sa trilogie Nos ancêtres et notamment Le Chevalier inexistant (1959), ou sa version du Roland furieux en 1970, s’est également consacré à la compilation des Fiabe italiane (1956), 200 contes traduits et partiellement réécrits, à la croisée des Grimm et de l’Oulipo.
Mais dans l’autre sens, le Moyen Âge du médiévalisme, encore aujourd’hui associé à une période où les nations actuelles auraient vécu leur enfance, est facilement assimilable à une quête des origines. Il est ainsi toujours tentant de partir des textes médiévaux pour y faire affleurer les traces d’un héritage plus ancien : sur le versant érudit, cette démarche suscite de nombreux travaux, des plus reconnus – Philippe Walter, spécialiste de l’imaginaire médiéval, joue sur les étymologies pour retrouver l’ours en Arthur (2002), « le porcher et la truie » en Tristan et Yseult (2006)… – aux plus contestés (en France, Jean Markale et ses soi-disant reconstitutions de mythes celtiques). Sur le versant créatif, l’important corpus des réécritures arthuriennes aux xxe-xxie siècles, dans le roman historique ou en fantasy, se plaît également à repérer, sous le Graal le chaudron de Dagda, sous la lance qui saigne celle de Lug, comme dans les oeuvres de Gillian Bradshaw ou de Jean-Louis Fetjaine, et à multiplier les emprunts celtiques, comme chez les romanciers Stephen Lawhead ou Marion Zimmer Bradley. C’est bien l’histoire, extrêmement dense, des perpétuelles réinventions du lointain des origines, qui s’esquisse ici dans ses dynamiques contrastées.
Bibliographie
Dorson, Richard M., The British Folklorists: A History, 2 vol., Chicago, University of Chicago Press, 1968 ; Peasant Customs and Savage Myths, Chicago, University of Chicago Press, 1968.
Emrich, Duncan, « “Folk-Lore” : William John Thoms », California Folklore Quarterly, vol. 5, n° 4, octobre 1946.
Gо́mez García-PLata, Mercedes, « Le folklore espagnol, entre ambition fédératrice et utopie républicaine. Le modèle populaire d’Antonio Machado y Álvarez », Les Carnets de Bérose, n° 10, 2018.
Heidmann, Ute, « Le dialogisme intertextuel des contes des Grimm », Féeries, n° 9, 2012.
Voir aussi : Authenticité, Êtres et créatures surnaturels, Grande-Bretagne, Nature