Fêtes médiévales

Martin Bostal Audrey Tuaillon Demésy

Symbole d’un renouveau de l’intérêt pour le Moyen Âge dans la sphère publique, les fêtes dites « médiévales » se sont considérablement multipliées au cours des vingt dernières années. Alors qu’on dénombrait près de 400 événements « médiévaux » annuels en France au début des années 2000, ce chiffre avait doublé en 2016.

Participant à la mise en valeur d’un patrimoine « médiéval » lié à la permanence du bâti – tels les remparts, les châteaux, etc. –, à la commémoration d’épisodes historiques marquants, ou encore à l’existence de légendes locales, les fêtes médiévales célèbrent un passé dont l’ancrage historique n’est pas toujours clairement défini. Si certains de ces rendez-vous festifs destinés au grand public ont su garder une identité propre, leur multiplication a eu tendance à faire apparaître un modèle standardisé et interchangeable autour d’éléments phares et attendus par ces visiteurs. On y retrouve divers spectacles évoquant des situations historiques, des ateliers de présentation ou de participation à des pratiques artisanales ou guerrières, des déambulations et animations de rue, des tavernes proposant divers plats et boissons d’inspiration médiévale, ainsi qu’un marché mêlant volontiers les productions « traditionnelles » du terroir aux articles les plus divers. À la différence des manifestations de reconstitution qui instaurent une distance entre les visiteurs et les « reconstituteurs médiateurs », la fête médiévale se construit sur le principe de la participation active du public. Elle se présente comme une expérience collective qui propose un jeu d’évasion dans un passé réinventé ; un simulacre évoquant un Moyen Âge dont l’authenticité n’est pas le but premier.

Généalogie des fêtes médiévales

Bien qu’elles soient à la mode, les fêtes médiévales ne sont pour autant pas nouvelles. Elles trouvent leurs sources dans les nombreux événements publics qui naissent à la fin du xixe siècle pour commémorer l’histoire nationale et locale en faisant la part belle aux « traditions » et aux « origines ». En France, le modèle des Fêtes johanniques, célébrées annuellement à Orléans depuis la « libération » de la ville (1429) et mettant en scène de façon rituelle l’entrée de la Pucelle dans la cité, est copié par différentes municipalités qui organisent leurs propres célébrations autour du personnage de Jeanne d’Arc, à l’exemple de Compiègne en 1909.

En Europe, ce premier revival médiéval teinté de romantisme et de sentiment national ralentit dans les années de l’après-guerre, tandis que naît parallèlement aux États-Unis un fort intérêt populaire pour la période médiévale et moderne. Au début des années 1960, les Renaissance fairs se développent depuis la Californie en mettant en vie un passé festif, dans un contexte mêlant l’essor de la scène musicale folk et le développement d’un sentiment critique face à la modernité. Fondée en 1966, la Society for Creative Anachronism (SCA) symbolise cette réinvention du Moyen Âge à l’américaine ; elle regroupe aujourd’hui plus de 30 000 membres, du Canada jusqu’à l’Australie. Sur le vieux continent, un second essor se profile à partir de la fin des années 1970 avec la faveur que connaissent les spectacles sons et lumières. En France, différents événements devenus incontournables voient le jour en l’espace de quelques années : le spectacle du Puy du Fou (1978), la Fête des Remparts de Dinan (1983), la fête de Provins (1984) ou encore la fête médiévale de Bayeux (1986). Créée la même année, la Fédération française des fêtes et spectacles historiques tâche d’en rassembler les différents acteurs et d’accompagner la naissance de nouvelles manifestations. Mettant à contribution les populations locales, les fêtes médiévales se multiplient alors dans les villes et les villages de province.

Des fêtes pour l’imaginaire

Ces fêtes évoquent un Moyen Âge fantasmé dont seules quelques caractéristiques ont été retenues. En effet, même si des références sont faites à des éléments ou événements précis, la recherche d’historicité n’est pas l’objectif premier de ces rencontres qui mobilisent, à travers leur mise en scène et leur vocabulaire, une idée du Moyen Âge dans laquelle se mêlent des représentations folkloriques et/ou merveilleuses.

Le passé évoqué est celui de l’excès, que celui-ci soit alimentaire (festins, banquets et ripailles, etc.) ou festif (danses, liesse, réjouissances, etc.) ; mais aussi celui d’un temps sombre : les « lépreux » ou encore les bourreaux accompagnés de leur pilori véhiculent l’imaginaire d’un passé violent et dangereux. Ces représentations rappellent que les fêtes médiévales sont aussi le reflet de la vision du temps présent sur un passé lointain. Les traits saillants retenus pour permettre une dimension festive sont ceux qui font le plus sens pour le grand public, notamment parce que d’autres supports de la culture populaire (cinéma, séries, etc.) véhiculent et renforcent ces stéréotypes associés au Moyen Âge.

Bien que le caractère spectaculaire et fédérateur de ces festivités prime sur la recherche d’authenticité, elles ont cependant été, en France, l’un des cadres privilégiés du développement de la reconstitution historique au cours des années 1980-1990. Il faut d’ailleurs signaler que si une partie des reconstituteurs cherchent aujourd’hui à se démarquer du cadre de ces manifestations, d’autres s’y produisent régulièrement, ce qui contribue à rendre poreuses les frontières entre le mode d’action de la reconstitution et les aspects spectaculaires et folkloriques que l’on attribue plus volontiers aux fêtes médiévales. Ces dernières peuvent être considérées comme étant des espaces-temps fictionnels, ce qui les oppose aux cadres non-fictionnels que cherche à présenter, notamment, la reconstitution historique dans une démarche davantage fondée sur des sources historiques et archéologiques. Dès lors, afin de se différencier de ces fêtes, d’autres présentations du passé qui mettent l’accent sur la dimension pédagogique vont préférer le terme « festival ». Symboliquement, une frontière est ainsi tracée, rejetant les événements festifs à la marge du domaine culturel. Bien que la dimension ludique soit présente dans ces deux formes d’expression, le festival comprend une valeur éducative qui fait défaut aux fêtes médiévales.

Des événements fédérateurs

Les fêtes médiévales apparaissent donc comme de nouvelles formes de fêtes populaires. Prenant place durant la période estivale, elles utilisent une thématique historique en la rendant la plus divertissante possible. Autorisant le déguisement et faisant tomber les barrières entre acteurs et spectateurs, les modes d’expression de ces fêtes rappellent la mise en jeu de l’ordre établi propre au carnaval. L’inversion des valeurs et – particulièrement ici – le renversement du temps par l’entrée dans un passé visant à évoquer le Moyen Âge favorisent le divertissement. En effet, parce qu’il est par nature senti comme « autre », le Moyen Âge est un cadre privilégié par la fête. Son évocation permet quelques innocentes transgressions et la mise en question d’un ordre établi : le travestissement et l’ivresse, le fantasme d’une certaine violence sociale, ou encore les mystères associés au fantastique. Sa mobilisation permet également de parodier certains éléments perçus comme dépassés, à l’image du clergé médiéval qui y est le plus souvent représenté comme cupide, libidineux et ventripotent. Ce temps du déguisement (par opposition au costume de la reconstitution historique) positionne la fête médiévale comme un carnaval prenant pour thématique le Moyen Âge. D’ailleurs, le vocabulaire communément utilisé lors de l’organisation de ces festivités (« réjouissances », « taverne », « spectacle de feu », etc.) met moins l’accent sur la commémoration du passé que sur le divertissement et une dimension d’exutoire offerte aux participants.

Les fêtes médiévales doivent enfin être comprises dans leurs dimensions économiques. Florissant dans les villes et les villages à la saison estivale, elles sont progressivement devenues des éléments importants du paysage touristique. Ces dernières années, le Puy du Fou, avec son spectacle Cinéscénie, fait partie des 15 sites touristiques les plus fréquentés en France, tandis que la cité de Carcassonne accueille chaque année près de deux millions de visiteurs. Pour autant, l’un comme l’autre sont très éloignés d’une recherche d’historicité dans les représentations qu’ils offrent de l’époque médiévale. Le Moyen Âge et ses dimensions festives et imaginaires sont devenus des objets de consommation, ainsi qu’un secteur d’activités pour les professionnels du spectacle comme pour les artisans, producteurs et restaurateurs spécialisés ou non. Les souvenirs rapportés à la maison et qui évoquent le temps passé (bourse en cuir, épée en bois, etc.) deviennent les symboles d’un séjour touristique au Moyen Âge.

En définitive, l’expression même de « fêtes médiévales » tend à inscrire ces événements dans une forme de continuité, comme si elles étaient les héritières de festivités anciennes qui seraient célébrées de nos jours comme au Moyen Âge. Cependant, compte tenu de leurs caractéristiques, ne serait-il pas plus judicieux de parler de « fêtes du Moyen Âge » ou de fêtes de « l’imaginaire médiéval », puisque c’est bien un goût pour ce passé inventé et ses différentes représentations qui attire les participants à ces manifestations ?

Bibliographie

Amalvi, Christian, Le Goût du Moyen Âge, Paris, Plon, 1996.

Fabre, Daniel, Carnaval ou la fête à l’envers, Paris, Gallimard, 2007 [1992].

Morsel, Joseph, Decourtieux, Christine, L’histoire (du Moyen Âge) est un sport de combat… : réflexions sur les finalités de l’histoire du Moyen Âge destinées à une société dans laquelle même les étudiants d’histoire s’interrogent, Paris, LAMOP, 2007.

[Piette], Albert, Les Jeux de la fête. Rites et comportements festifs en Wallonie, Paris, Publications de la Sorbonne, 1988.

Voir aussi : Authenticité, Folklore, Reconstitution, Tourisme