Épopée
Dans son cours d’Esthétique (1818-1829), Hegel souligne la dimension fondatrice des épopées, récits qui constituent selon lui « les véritables fondations de la conscience […] d’une nation ou d’un peuple ». Il en conclut que l’histoire a désormais dépassé le stade de ces épopées, capables autrefois d’exprimer le monde de leur temps dans une immédiateté entre « les mots et les choses ». Cependant, bien des écrivains des xixe, xxe et xxie siècles ont exploré un genre qui ne laisse pas de fasciner et ont confronté ses potentialités aux interrogations de leur temps.
À la recherche des récits fondateurs
Nombre d’auteurs du xixe siècle cherchent ainsi à écrire de grands récits de fondation ancrés dans un passé national idéalisé. Dans cette quête de racines ancestrales communes à tout un peuple, la longue et (encore) mystérieuse période du Moyen Âge, que les archéologues et philologues commencent à redécouvrir, présente un attrait particulier.
En effet, la redéfinition de frontières et d’identités nationales au moment de la Révolution française, puis des campagnes napoléoniennes, entretient l’intérêt de divers pays européens pour de grands récits épiques développant des épisodes symboliques du passé. La Grande-Bretagne émergente cherche par exemple des événements fondateurs dans son histoire, notamment la Conquête normande ou l’installation des Saxons, auxquelles s’ajoutent la légende arthurienne et la matière de Bretagne. L’Europe de la fin du xviiie et du début du xixe siècle voit ainsi une multiplication des épopées du passé, qui sont redécouvertes ou au besoin inventées : Beowulf, le Nibelungenlied, Le Cid, La Chanson de Roland, les Eddas, mais aussi le Kalevala reconstitué à partir de légendes populaires finnoises, et même les contes du pseudo-Ossian, le narrateur et auteur supposé d’un cycle de poèmes en réalité écrits par James Macpherson, que ce dernier prétendait avoir traduits de sources gaéliques anciennes. De tels textes inspirent à leur tour des écrivains très prolifiques de la première partie du xixe siècle, qui cherchent à doter leur pays de grands récits nationaux en prose ou en vers. Des auteurs comme Robert Southey en Angleterre, Alexandre Soumet ou Edgar Quinet en France explorent ainsi des thèmes d’inspiration médiévale, célébrant par exemple l’héroïsme de Jeanne d’Arc ou d’Arthur Pendragon. Si diverses périodes sont susceptibles de fournir ces mythes nationaux, le Moyen Âge, situé après la conquête romaine et constituant une longue période d’émergence de nations, offre à la fois un cachet d’ancienneté et des idéaux de combat contre l’ennemi pour des causes communes.
À côté de cette tendance nationaliste de l’épopée se développe également un mouvement plus universaliste, notamment en France, où l’on s’efforce d’embrasser toute l’histoire de l’humanité en un unique récit. Ce romantisme dit « humanitaire » cherche dans le genre de l’épopée une forme adaptée à son idéal d’une totalité qui dépasse le particulier, l’humanité étant considérée non plus comme la qualité d’individus doués de conscience propre, mais comme une collectivité se développant dans l’histoire. Dans cette nouvelle configuration de l’épopée, l’époque médiévale occupe une place ambiguë : elle n’est que l’une des périodes de l’histoire de l’humanité parmi d’autres, tout en constituant souvent le marqueur générique qui fait basculer l’ensemble du récit dans l’épique, avec tout ce que le genre charrie d’idéal collectif. La Légende des siècles (1859) de Victor Hugo en est un exemple. On remarquera d’ailleurs que presque la moitié du recueil est consacrée au Moyen Âge, soit plus de 4 000 vers, sans compter les deux sections dévolues à l’Islam qui se réfèrent à la même époque, mais dans une autre aire géographique. Tout se passe comme si la période elle-même était identifiée au genre et que la présence de thèmes médiévaux ou de souvenirs littéraires de cette époque garantissait le caractère épique de l’ensemble de l’oeuvre dans laquelle ils s’insèrent.
Outre le débat sur le nationalisme ou l’universalisme de l’épopée médiévaliste, une autre question hante le xixe siècle : celle de l’adaptation de la matière et de la forme médiévales au temps présent pour procurer une expérience équivalente à celle que produit la lecture d’un texte ancien authentique, sans pour autant imiter les défauts de style qui parfois gênent dans l’original. Dans son Essay on Imitations of the Ancient Ballad de 1830, Walter Scott explique que l’imitation réussie combine une « impression » d’ancienneté et un « raffinement moderne ». Dès lors, l’écrivain explore les marges du genre de l’épopée, notamment dans ses premiers écrits, des poèmes, formes perçues comme un marqueur générique de l’épopée, comme Vision de Don Roderick (1811), dont l’histoire se situe au viiie siècle. Puis, Walter Scott abandonne peu à peu le vers et limite l’ambition nationale pour favoriser un roman d’aventures à cadre médiéval, explorant le xiie siècle avec Ivanohé (1819) ou le xve avec Quentin Durward (1823).
La question de l’imitation des oeuvres du passé se pose également dans le contexte de récits « humanitaires ». Le genre épique fournit alors de « petites épopées », une structure d’ensemble, une oeuvre unique aux aspirations universalistes, capable d’accommoder en son sein une diversité caractéristique du xixe siècle : celle des formes littéraires, dans un siècle où les genres sont en constante redéfinition, et celle des valeurs, à une époque de mutation sociale et économique où l’héroïsme est remis en cause.
Si le Moyen Âge n’est pas l’unique période explorée par les écrivains en quête de récits fondateurs, il est ainsi massivement représenté chez les auteurs du xixe siècle, parce que perçu comme particulièrement apte à accueillir l’aspiration à une collectivité ou au récit de construction nationale dans l’adversité. Certes, l’héroïsme traditionnellement associé au Moyen Âge fait l’objet de questionnements et la forme épique subit des adaptations. Cependant, les notions de collectivité et de causes communes présentent toujours un attrait susceptible de motiver la production de grands récits qui font la part belle à l’époque médiévale. Ce sont précisément ces idéaux communautaires qui finalement menacent le récit épique médiévaliste au xxe siècle.
L’épique perdu ou retrouvé ?
Au centre du débat sur l’épopée se trouve la question d’une vision du monde où l’action héroïque permettrait à l’humanité de prendre en main son destin. Or le doute sur cette possibilité s’accentue avec le choc de la Première Guerre mondiale, puis de la Seconde. Les critiques ont proposé des interprétations concurrentes de cette période. Pour certains, comme l’auteur anglais John Garth, une vision « désenchantée » de la guerre s’impose dans la société de l’entre-deux-guerres : loin de se présenter comme le lieu de l’action héroïque, la guerre serait subie passivement. Dès lors, les écrivains hésitent entre un rejet total de l’épopée et une transformation pour l’adapter à une époque qui semble ne plus pouvoir accueillir que des anti-épopées. En France, des auteurs comme Céline vident ainsi l’épopée de son héroïsme tout en conservant son potentiel esthétique et son ampleur. L’inspiration médiévale semble disparaître avec la perte de la notion d’idéal. Le modernisme y a toutefois encore recours, en particulier avec La Terre vaine (1922) de T.S. Eliot. Le titre lui-même exprime d’emblée combien le genre est inversé, la « terre gaste » traditionnelle laissant place à un monde aride et en deuil de valeurs et d’un sens que la Première Guerre mondiale a abolis.
Par rapport à ces courants, J.R.R. Tolkien développe une autre voie, cherchant dans le passé le moyen de transformer le présent. Comme l’a montré John Garth en étudiant les nombreux récits qui forment le projet du « Silmarillion » et bien sûr l’ouvrage majeur qu’est Le Seigneur des Anneaux, l’oeuvre tolkienienne « contredit l’opinion dominante de l’histoire littéraire, selon laquelle la Grande Guerre aurait mis fin à toute forme respectable de tradition épique et héroïque ». Ainsi, l’épopée prospérerait précisément lorsque le monde change et apparaît comme étrange. Le Moyen Âge apparaît alors à nouveau comme le cadre privilégié à partir duquel déployer des mondes imaginaires où les valeurs héroïques puissent perdurer. Il ne s’agit peut-être pas tant de fournir un refuge à des valeurs chevaleresques d’honneur et de courage, dont l’expérience des guerres aurait prouvé qu’elles n’existent pas dans la réalité, que de répondre à une crise en procurant un lieu de redécouverte de vertus dont on aurait simplement perdu l’habitude.
À partir de cette période, l’épique médiévaliste évolue essentiellement vers la catégorie de la fantasy. On note ainsi l’apparition de la dénomination de « fantasy épique », à peu près synonyme de la high fantasy, qui situe l’intrigue dans un « monde secondaire », dont les lois propres ne sont pas les mêmes que celles qui ont cours dans le monde réel.
Cependant, affirmer de tels liens entre des oeuvres populaires et une illustre tradition littéraire soulève le soupçon qu’il s’agisse d’un processus de légitimation. Cette revendication, couramment reprise par les fans, par exemple sur les sites internet consacrés à la fantasy, mais aussi largement répandue dans la critique plus institutionnelle, se réfère à une définition souvent atomistique de l’épopée, au sens d’un relevé des éléments spécifiques du genre constituant une sorte de réserve de motifs et ingrédients de la fantasy épique. Ainsi, au niveau du décor, celle-ci suppose un monde secondaire, une civilisation et un espace médiévalistes (emblématisés par le château et la forêt). Ce faisant, la question des valeurs traditionnellement associées au genre se fait plus marginale.
Par ailleurs, des jugements sur la qualité des oeuvres de fantasy épique, considérées comme répétitives, peu novatrices et sans envergure, remettent en cause son lien avec le genre ancien. La plasticité de la fantasy entre ainsi en tension avec un genre épique jugé exigeant : pour les plus virulents critiques tels que Michael Moorcock, auteur de fantasy lui-même, rien de commun entre l’épopée, définie comme un chef-d’oeuvre qui ne vieillit pas, et les conditions d’écriture de la fantasy, qui sont produites pour une époque particulière et dont la forme et le style ne survivraient que rarement à leur audience.
Sans aller jusqu’à cet extrême, il semble qu’il faille explorer d’autres configurations du rapport entre épique et fantasy, de la même manière que la catégorie de fantasy s’ouvre elle-même sur d’autres périodes que le Moyen Âge. Épopée et médiévalisme se croisent ainsi à l’intérieur d’un « sur-genre », la fantasy, capable d’orchestrer la rencontre d’époques historiques variées et de nombre de formes traditionnelles comme l’épopée certes, mais aussi le roman historique, le roman d’aventures ou le conte.
Dans ses formes les plus récentes, y compris celles qui relèvent de la fantasy, l’épopée est confrontée au défi des autres médias, et en particulier du cinéma, qui revendique explicitement son propre genre épique. Si les premiers « films épiques », représentés en particulier par Cecil B. DeMille, adoptent plus souvent des cadres antiques, la période médiévale fournit la matière de nombreuses productions plus récentes, souvent avec une dimension nationaliste. On citera à cet égard l’exemple de Braveheart de Mel Gibson (1995) ou du film turc de Faruk Aksoy, Fetih 1453 (2012).
L’épopée, genre littéraire glorieux et parfois senti comme échappant aux définitions, partage avec la représentation moderne du Moyen Âge le caractère fascinant d’un domaine immense, mystérieux, lointain et prestigieux, aux contours toujours mobiles, si bien que l’on a souvent attribué aux deux une relation de prédilection. Celle-ci a pris diverses formes, selon que le courant présent était au nationalisme, à un universalisme humanitaire, à la perte ou à la redécouverte de valeurs héroïques, et jusqu’aux explorations récentes des potentialités narratives d’une alliance à rebondissements entre médiévalisme et genre épique.
Bibliographie
Dentith, Simon, Epic and Empire in Nineteenth Century Britain, Cambridge, Cambridge University Press, 2006.
Garth, John, Tolkien et la Grande Guerre. Au seuil de la Terre du Milieu, Paris, Christian Bourgois, 2014 [2003].
Tymn, Marshall B., Zahorsky, Kenneth J., Boyer, Robert H., Fantasy Literature : A Core Collection and Reference Guide, New York, R.R. Bowker, 1979.
Voir aussi : Chevaliers et chevalerie, Cinéma, Nationalisme, Roman historique