Épées et armures

Olivier Renaudeau

Belles et fatales, évocatrices tout à la fois de furieux combats, de nobles vertus chevaleresques comme de raffinements esthétiques et technologiques, les armes et armures ont contribué pour une part importante à la séduction et à l’intensité dramatique d’un Moyen Âge retrouvé ou imaginé. Et les écrivains médiévalistes ont eux-mêmes participé à la redécouverte archéologique de ces équipements.

Au xviiie siècle, l’évolution des pratiques guerrières a relégué les vieilles armures au rang de reliques pieusement conservées dans quelques cabinets royaux – le Garde-Meuble de la Couronne à Paris, les Royal Armouries à Londres, le Livrustkammaren à Stockholm… – ou princiers, comme l’armurerie des Condé au château de Chantilly, celle des Bouillon-Turenne à Sedan ou la Heldengalerie (Galerie des héros) d’Innsbruck (Ambras). Peu d’armes médiévales dans ces cabinets, dominés par les pièces de la Renaissance ou de la guerre de Trente Ans, bien que beaucoup de ces équipements soient anachroniquement attribués à Godefroy de Bouillon, à la Pucelle d’Orléans ou à Guillaume le Conquérant. Si de nombreux ouvrages détaillent les armes antiques, leur type ou leur terminologie, peu d’érudits s’étendent alors sur la vesture des héros du Moyen Âge, que peintres et sculpteurs de l’âge classique figurent souvent avec une armure du xvie siècle, quand ils n’optent pas pour une représentation plus héroïque à la romaine.

De la confusion chronologique à l’étude archéologique

Seuls quelques excentriques qui se passionnent précocement pour l’architecture ou les décors médiévaux font des armes un des ornements principaux de leur demeure. Dès 1753, Horace Walpole, le futur auteur du Château d’Otrante (1764) – le premier roman gothique – installe une armurerie dans sa villa de Strawberry Hill, inspirée des cabinets de Windsor ou d’Hampton Court, mais aucune des pièces collectées n’est proprement médiévale, ce qui est significatif de la confusion chronologique qui règne encore.

La Révolution française, pourtant hostile aux symboles aristocratiques, met à la disposition du public les collections d’armes nobles, déposées au Cabinet des antiques de la Bibliothèque nationale, au Museum central des Arts (futur Louvre) ou au musée d’Artillerie. Alexandre Lenoir ouvre en 1795 son musée des Monuments français et achète armes et pièces d’armures pour compléter ses galeries de fragments sculptés. Les institutions nationales bénéficient également des prises de guerre des armées de la jeune République, dont les victoires entraînent l’envoi en masse à Paris d’armes et d’armures saisies à La Haye, Turin, Neubourgan-der-Donau, Venise, puis, sous l’Empire napoléonien, à Vienne, Innsbruck, Berlin… Nombre d’officiers se servent également dans les arsenaux ennemis et constituent des collections d’armures.

Paris devient de fait, jusqu’à la Seconde Guerre mondiale, le centre du commerce des armes anciennes, où viennent s’alimenter tous les grands amateurs européens, puis les collectionneurs américains fondateurs des sections spécialisées des grands musées d’outre-Atlantique. Les marchands sont, en revanche, en Angleterre : dès 1809, William Bullock ouvre à Londres l’Egyptian Hall, où il expose des naturalia et de nombreuses armes remontant prétendument aux Croisades. Il a comme client l’écrivain Walter Scott, qui lui achète des pièces pour son manoir d’Abbotsford. Le plus entreprenant est Samuel Pratt qui crée en 1838 The Gothic Armoury. Commerçant avisé, ce dernier vend aussi bien des pièces glanées sur le continent que des faux, voire pratique la location, notamment lors du chimérique tournoi médiéval organisé par le comte d’Eglinton en août 1839 et auquel prend part Louis-Napoléon Bonaparte, futur empereur. Le marchand londonien avait fourni les armures des 19 jouteurs, mais également les costumes de leurs suivants, les tentes, harnachements, bannières… exposés dans sa boutique après cet événement à l’immense retentissement.

Malgré leur disponibilité en grand nombre après les dispersions révolutionnaires et les campagnes napoléoniennes et une faveur grandissante, la chronologie et l’évolution de ces équipements pendant le long millénaire médiéval restent encore très floues pour un public qui redécouvre l’histoire ancienne de l’Europe ou, plus simplement, se délecte de cette littérature « frénétique » pleine de sombres donjons, de fantômes fatals et autres jeunes filles au destin tragique que popularise le genre « gothique ». L’armure complète « de plates », bien qu’apparue tardivement, à la fin du xive siècle, est arborée aussi bien par le chevalier de la Table ronde, le croisé, que par l’écorcheur de la White Company à la fin du xvie siècle, dans le roman homonyme de Conan Doyle.

L’érudit anglais Samuel Rush Meyrick (1783-1848) est le premier à restituer aux armures médiévales leur épaisseur chronologique : cet avocat, lui-même collectionneur, est l’auteur d’une oeuvre monumentale en trois volumes, A Critical Enquiry Into Antient Armour As It Existed in Europe, but Particularly in England, from the Norman Conquest to the Reign of King Charles II, publiée en 1824. Meyrick se voit confier par le duc de Wellington la réorganisation de la Line of Kings, ce rassemblement de mannequins équestres des souverains britanniques qui réjouissait les voyageurs lors de leur visite de la Tour de Londres. Il la débarrasse de certains anachronismes en écartant par exemple l’effigie de Guillaume le Conquérant, équipée d’une armure du xvie siècle et d’un mousquet du xviie siècle.

Les salles des Croisades aménagées (entre 1839 et 1852) au sein du musée de l’Histoire de France voulu par Louis-Philippe à Versailles, montrent les hésitations de certains artistes quant aux équipements de leurs modèles, tandis que d’autres s’inspirent déjà directement de la broderie de Bayeux ou des sceaux pour représenter ces chevaliers du xiie ou du xiiie siècle. Cette décennie représente l’âge d’or de la redécouverte du Moyen Âge, avec l’ouverture du musée de Cluny en 1844, le lancement, la même année, des Annales archéologiques fondées par Adolphe Didron et, dans le même temps, les prospections de Jacques Boucher-de-Perthes sur les champs de bataille de Crécy et d’Azincourt ou l’étude, par l’Abbé Cochet, des armes exhumées dans les tombes mérovingiennes de Haute-Normandie.

Enfin, les volumes V et VI du Dictionnaire raisonné du mobilier français…, d’Eugène Viollet-le-Duc, parus en 1874-1875 et très richement illustrés, achèvent de fonder définitivement l’étude archéologique des armes et armures médiévales.

Des armes de fiction surdimensionnées

Et pourtant, malgré ces longs et patients travaux d’érudition, les univers « médiévaux » fictionnels semblent encore relever d’un âge pré-archéologique où les codes du xviiie siècle sont toujours en vigueur.

Ces récits se partagent entre deux visions contradictoires des armes et de l’équipement du guerrier : l’évocation d’un monde « barbare », sombre, faisant référence au haut Moyen Âge européen, où le cuir et la fourrure remplacent l’armure et où les armes sont rares et précieuses, s’oppose à une imagerie plus « troubadour », où les héros portent de brillantes armures de métal enrichies d’envahissants ornements plus proches de l’Art nouveau que du gothique fleuri.

Beaucoup de ces cycles romanesques s’inspirent des sagas germaniques ou scandinaves où les armes, et particulièrement les épées, sont presque dotées d’une vie propre : parce qu’il s’agit des objets manufacturés les plus précieux que l’on puisse recevoir en don, ils manifestent l’opulence, autant que la générosité de celui qui les détient ou qui les offre. Ils sont également les attributs de l’extrême puissance et de l’habileté de ces guerriers, quand ils ne sont pas dotés de pouvoirs qui témoignent des faveurs dont ils bénéficient de la part des forces surnaturelles : Stormbringer, l’épée « mangeuse d’âmes » est une des héroïnes du Cycle d’Elric (Michael Moorcock, à partir de 1961) et Lilarcor, l’épée bavarde, est l’enjeu d’une quête du jeu vidéo Baldur’s Gate II (2000). Les noms et même les généalogies de ces armes permettent à ceux qui les manient de s’insérer dans les vertus d’un clan. Si, grâce au septième art, Excalibur est encore connue du grand public, la Tizona du Cid ou la Galuth de Gauvain sont aujourd’hui supplantées par l’Anduril d’Aragorn (J.R.R. Tolkien, Le Seigneur des Anneaux, 1954-55) la Needle (aiguille) d’Arya Stark (Game of Thrones, 2011-2019) ou l’épée Buster de Cloud Strife (Jeu vidéo Final Fantasy VII, 1997)…

Ces oeuvres de fiction sont parfois très allusives : J.R.R. Tolkien par exemple ne décrit que très peu les équipements des guerriers qu’il met en scène. La décoration ou les matériaux du fourreau d’une épée l’inspirent plus que l’arme elle-même, contrairement aux paysages où évoluent ses héros. Cette sobriété contraste souvent avec le surabondant corpus d’images qui illustrent ces textes – parfois à l’insu de leur auteur ; en prolongeant leur écho dans les domaines de la bande dessinée, des jeux de rôle ou des jeux vidéo, elles leur donnent une identité visuelle souvent très différente de celle souhaitée par leur rédacteur. Intéressant à cet égard est le contraste que représentent les compositions des deux illustrateurs les plus connus de l’oeuvre de J.R.R. Tolkien : le crayon d’Alan Lee est sans doute le plus fidèle à ce monde anglo-saxon qui habite l’auteur du cycle de l’Anneau, en conservant la sobriété et la distance vis-à-vis de la réalité archéologique qui est sa marque. Grand connaisseur des armures du xve siècle, formé à l’ombre des tours de la cathédrale de Strasbourg, John Howe multiplie de son côté les références aux harnois germaniques des années 1480, dont les nervures « gothiques » sont juste légèrement adoucies pour leur donner une souplesse digne de l’art celtique ou du style 1900. Les casques à visière fendue de certains orques des films de Peter Jackson rappellent d’ailleurs les salades de la guerre des Deux-Roses, avec leur couvre-nuque développé et leur visière fendue d’une étroite « vue », tandis que les nains portent des armures russes du temps d’Ivan le Terrible.

D’Excalibur de John Boorman (1981) à World of Warcraft (depuis 2004), une production foisonnante et inégale montre que les codes picturaux de l’époque romantique et l’esthétique anachronique des préraphaélites anglais sont, malgré les efforts des archéologues, encore en vigueur aujourd’hui. S’y ajoutent quelques traits issus de la bande dessinée et du cinéma de genre : le succès du comics dédié à Wonder Woman (Charles Moulton, 1941) a d’abord entraîné la multiplication des guerrières, qui revitalisent le mythe des amazones et obligent Jeanne d’Arc elle-même à abandonner ses postures de bienheureuse Saint Sulpicienne pour une combativité de soudard (film de Luc Besson, 1999). L’héroïne du Livre de Cendres (Mary Gentle, 2000) pourrait être la transposition moderne des guerrières du Roland furieux de l’Arioste (1516-1532), le premier roman médiévaliste. Cette féminisation a également entraîné une érotisation du corps guerrier, dont les musculatures viriles comme les courbes sensuelles – épaules, bras, poitrines féminines et masculines, partie inférieure des jambes – sont hypertrophiées pour créer ce corps héroïque difforme, étrangement hérissé d’appendices et d’épines qui correspond à un imaginaire très animalisé s’opposant radicalement aux combinaisons moulantes de métal lisse qu’étaient les véritables harnois médiévaux. La bande dessinée Prince Vaillant (Harold Foster, dès 1937) puis surtout les mangas ont cultivé le goût pour les épées ou les haches surdimensionnées, outrageusement ornées et bien éloignées de la petite taille et de la maniabilité des armes réelles.

Parfois, le domaine du cinéma nous offre d’étranges citations des vrais harnois : les héros d’Excalibur mènent la quête du Graal revêtus d’armures allemandes du début du xvie siècle, tandis que leur adversaire Mordred a coiffé un casque à visage et chevelure ondulée qui renvoie aux coiffures anthropomorphes alla Antica que Charles Quint aimait revêtir. L’armure aux lions, magnifique ensemble milanais conservé aux Royal Armouries à Leeds, est devenue l’emblème des membres de la Maison Lannister, dans la série Game of Thrones (2011-2019) tandis que, étrangement insérée dans ce cycle « spatial », la cuirasse ornée d’ailes de dragon semées d’écailles et d’yeux ouverts de Guidobaldo II della Rovere, duc d’Urbin (Florence, musée du Bargelo), protège le Lord Marshall Necromonger dans les Chroniques de Riddick (film de David Twohy, 2004).

Bibliographie

Pyhrr, Stuart W., « De la Révolution au romantisme : les origines des collections modernes d’armes et d’armures », in Daniela Gallo (dir.), Les Vies de Dominique-Vivant Denon, t. 2, Paris, La documentation française, 2001.

Reverseau, Jean-Pierre, « Repenser l’armure », Cahiers d’étude et de recherche du musée de l’Armée (CERMA), 3, 2002.

Snodin, Michael, Roman, Cynthia (dir.), Horace Walpole’s Strawberry Hill, New Haven, Yale University Press, 2009.

Voir aussi : Archéologie, Armes (hors épées), Historiographie