Enfance
La réception du Moyen Âge et de sa littérature se fait aujourd’hui au travers d’une réélaboration, d’une reconstruction, qui mobilise très souvent l’idée d’enfance, qu’il s’agisse de concevoir, au moins dans une certaine limite, la littérature médiévale comme enfantine, de reconnaître en elle des traits associés, dans les conceptions de notre temps, à un rapport au monde jugé propre à l’enfance, ou d’y voir un moyen d’accès à une temporalité particulière assimilée à celle de l’enfance.
L’esprit d’enfance
Il n’est pas besoin d’attendre la période contemporaine pour observer que la littérature médiévale a été perçue comme enfantine. Montaigne déjà montrait qu’elle appartenait à ses lectures de jeunesse. L’idée centrale est que le goût du jeune public pour la littérature médiévale s’explique par le fait qu’elle mettrait en lumière des forces caractéristiques du contenu psychique naturel d’un enfant : violence, cruauté et bonté, tout à la fois, et sans pouvoir décider entre ses différentes orientations plus que ne peut le faire un Lancelot ou un Tristan, par exemple, dans les romans médiévaux. L’enfant pourrait ainsi s’identifier à des personnages très contrastés voire opposés ; en même temps, plus encore que l’adulte, il serait en quête d’un inaccessible Graal. Bien que cette conception puisse être discutée, l’argument mis en avant est que l’enfant retrouve dans la littérature et l’imaginaire médiévaux ce qu’il porte déjà en lui, y compris dans ses indécisions et ses choix en suspens, dans ses grandeurs tout autant que dans ses noirceurs. Il s’agirait donc d’un effet de reconnaissance qui lierait l’enfance au Moyen Âge.
Mais on comprend rapidement que cet attrait juvénile pour le monde médiéval est aussi, à un second niveau de rapprochement entre Moyen Âge et enfance, l’une des sources identifiées de certaines vocations d’écrivain : avec des cheminements différents, Aragon, Bonnefoy, Eco, Novarina… La littérature médiévale et l’imaginaire qu’elle véhicule auraient non seulement des points communs avec le rapport au monde de l’enfant, mais encore avec certains engagements littéraires. La sensibilité médiévale contiendrait une forme d’étonnement, un questionnement, une façon de considérer le monde et le réel, perçus par certains comme proches d’un regard à la fois d’enfant et de poète. Un autre trait de la pensée médiévale mis en avant comme ayant un rapport avec l’enfance est le postulat que le monde et la vie ont un sens. Aux dires de certains psychologues, cette idée serait spontanément celle d’un enfant ; pour ce qui est du Moyen Âge, c’est la prégnance de la religion qui explique que selon le modèle des Saintes Écritures, le monde et la vie méritent d’être interprétés et ne peuvent être dépourvus d’une signification, le sens ultime se trouvant bien entendu en Dieu. Il y aurait donc une cohérence de sensibilité entre la psyché enfantine, certaines conceptions médiévales et la recherche d’un écrivain.
On s’en réfère également à l’essence orale de la littérature médiévale en arguant que l’écoute est la modalité primordiale d’accès au récit pour l’enfant et que le désir de raconter est l’un des mobiles primordiaux du travail d’écriture. On peut ajouter qu’il ne paraît pas fortuit que la littérature des xxe et xxie siècles, qui s’intéresse tant à l’écriture comme expérimentation (du langage, de soi…), trouve une stimulation de choix dans la pensée et la littérature médiévales qui laissent une place non-négligeable à cette question, à l’image de Chrétien de Troyes qui met en avant une forme de pensée expérimentale, c’est-à-dire de pensée par l’aventure ou par la confrontation avec le monde, illustrée par les exploits des chevaliers errants. Son héros Perceval grandit en expérimentant, il apprend à penser avec justesse en se mesurant au monde et à lui-même.
On peut encore relever le rôle de la « merveille » médiévale dans le croisement avec l’enfance, permettant à l’adulte de garder un lien avec ses propres origines irrationnelles enfantines. Toutefois, nous sortons là de la reconnaissance simple de certaines caractéristiques de la littérature ou de la pensée médiévale pour ouvrir à un troisième degré de convergence : autour du rapport de l’adulte à l’enfance, de façon plus large. De fait, le Moyen Âge apparaît comme une période qui permet de perpétuer un lien avec le monde de l’enfance, à maintenir le souvenir d’une part de soi et d’un certain rapport au monde. Plus encore, le détour par le Moyen Âge, sa littérature et son imaginaire, peut être le moyen pour la mémoire de réinventer l’enfance. Le sujet « enromance » et médiévalise alors sa propre vie, son propre passé enfantin.
Patrimoine collectif
De là, il n’y a qu’un petit pas à franchir pour transformer la compréhension d’une période historique en celle d’un âge de l’humanité, ce qui a conduit certains (Umberto Eco, Paul Zumthor…) à reconnaître dans le Moyen Âge une sorte d’enfance de l’humanité. Du passé individuel, on élargit au passé collectif. Comme l’enfance pour le sujet, le Moyen Âge est l’image de l’origine pour la collectivité. Dans cette mesure, s’y intéresser permet d’accéder à sa pleine identité individuelle et collective, tant, à partir du xixe siècle, c’est la période que l’on considère comme le berceau des nations contemporaines. De même que le temps de l’enfance est celui sans lequel l’adulte ne serait pas ce qu’il est, le Moyen Âge, plus que toute autre, apparaît comme une période constitutive et nécessaire pour l’identité pleine du monde.
L’image n’est pas seulement temporelle, elle est également spatiale. C’est que, bien souvent, dans l’approche actuelle du Moyen Âge, le temps semble avoir acquis une autonomie, il constitue une matière, voire un territoire puisque l’on parle souvent de « lieu de mémoire ». Le Moyen Âge apparaît donc comme un temps débordant le temps linéaire, tant il permet de combler un rapport distendu entre deux points temporels éloignés, entre l’adulte et l’enfant, entre l’époque actuelle et le passé.
Fréquenter le Moyen Âge permet de ne pas perdre le fil ou la continuité de soi et de l’histoire, comme si cette très longue durée pouvait mieux que nulle autre constituer une temporalité de liaison ou transitionnelle. Le Moyen Âge devient un aide-mémoire ou une mémoire externe non pas seulement d’un temps, mais aussi du lien entre différents moments, perçus comme hétérogènes ou dont certains tendraient à être oubliés. Qui plus est, de même que l’enfance devient progressivement étrangère à l’adulte avec la distance du temps, de même l’impression d’un mystère, d’un monde dont on aurait perdu la clé, se dégage d’au moins une partie du Moyen Âge. Ce dernier est compris comme le paradigme de l’altérité historique. L’enfance comme le Moyen Âge sont ce que nous portons et qui nous échappe intrinsèquement, ce dont le souvenir est inatteignable. Dans cette mesure, le Moyen Âge apparaît paradoxalement, tout à la fois, comme la mémoire la plus externe et la plus interne qui soit.
Déjà, à la fin des années 1910, l’historien Johan Huizinga voyait dans les hommes du Moyen Âge des « géants à tête d’enfant ». Cette image contrastée et paradoxale dit bien la complexité de notre rapport avec le passé médiéval. L’idée d’une signification du monde et de la vie, par exemple, est aussi bien un trait de l’enfance que ce qui, précisément, conduit à sortir de l’enfance, aide à l’établissement de la maturité. Ainsi, la mémoire du Moyen Âge participe à ce qui nous permet d’élaborer un sens satisfaisant à notre expérience du monde. Si le Moyen Âge rejoint sur certains points l’esprit d’enfance, ce n’est en aucun cas celui d’un enfant qui ne serait qu’un adulte inaccompli et infirme. L’enfance dont il est question est riche de potentiels et d’aptitudes exacerbées et transitoires vouées à disparaître ensuite si elles ne sont cultivées et reconnues.
Bibliographie
Bonnefoy, Yves, « L’attrait des romans bretons », in Michèle Gally, La Trace médiévale et les écrivains d’aujourd’hui, Paris, PUF, 2000.
Huizinga, Johan, L’Automne du Moyen Âge, Paris, Payot, 2002 [1919].
Zumthor, Paul, Parler du Moyen Âge, Paris, Minuit, 1980.
Voir aussi : Umberto Eco, Littérature de jeunesse, Perceval, Religion