Eco Umberto

Tommaso De Carpegna Falconieri

« Il ne fait pas de doute que je suis né à la recherche en traversant des forêts symboliques peuplées de licornes et de griffons, en comparant les structures pinaculaires et carrées des cathédrales aux pointes de malice exégétique cachées dans les formules tétragonales des Summulae, et en vagabondant de la rue du Fouarre aux nefs cisterciennes pour m’entretenir aimablement avec des moines clunisiens érudits et fastueux, non sans être tenu à l’oeil par un Thomas d’Aquin grassouillet et rationaliste […]. Le Moyen Âge n’a pas été ma profession, mais il est resté mon hobby et ma tentation constante, en sorte que je le vois partout, en transparence, dans tout ce qui m’occupe et qui ne semble pas en rapport avec le Moyen Âge, mais l’est pourtant. »

Cette déclaration tirée d’un article de 1973, reprise dans la préface d’Écrits sur la pensée au Moyen Âge (2012), résume l’essence du rapport au Moyen Âge d’Umberto Eco (1931-2016). Professeur à l’université de Bologne et membre de la prestigieuse Académie italienne des Lyncéens, sémiologue, philosophe et romancier, Eco est l’un des auteurs les plus influents de la seconde moitié du xxe siècle et du début du troisième millénaire, tant pour les imaginaires d’inspiration médiévale qu’il a élaborés que pour sa réflexion sur l’entrecroisement constant de la culture contemporaine avec le Moyen Âge. Diplômé en philosophie médiévale – au terme d’un travail sur l’esthétique de Thomas d’Aquin –, auteur de nombreux essais sur cette période et déjà connu dans le monde entier en tant que chercheur, il publie Le Nom de la rose en 1980. Ce roman, traduit en 45 langues (dont le français en 1982) et vendu à soixante millions d’exemplaires, le rend célèbre auprès du grand public. Parallèlement, son article « Dix façons de rêver le Moyen Âge » (1985), bref et dense, est probablement le texte le plus connu au monde sur le médiévalisme. Cédant à son goût pour les listes, Eco y propose une classification des différentes façons d’aborder l’idée de Moyen Âge.

De l’essayiste…

Auteur prolifique d’une oeuvre dont toute la variété et la complexité des niveaux d’interprétation n’a pas encore été épuisée (il a demandé à ne pas faire l’objet de rencontres scientifiques pendant les dix premières années qui suivraient sa mort), Eco a réfléchi sur lui-même et sur son oeuvre dans le but de fournir quelques pistes de lecture du Nom de la rose (dans une Apostille, publiée en 1983) puis, à un âge plus avancé, afin de classer toute sa production d’essais liés au Moyen Âge au sein du livre complexe (disons, une « somme ») déjà cité : Écrits sur la pensée au Moyen Âge. Ce recueil, de presque 1 200 pages, rassemble des textes publiés à partir des années 1950. En réduisant l’ensemble à trois grands domaines, on reconnaîtra une première partie consacrée à l’esthétique, une deuxième à la sémiotique et une troisième aux écrits journalistiques et de vulgarisation, traitant souvent du médiévalisme. Eco a abordé ce champ critique dès le début des années 1970 en développant le concept de « néo-Moyen Âge », qu’il pense en lien avec le « postmodernisme » : nous vivons selon lui un nouveau Moyen Âge, un temps où toutes les certitudes modernes ont volé en éclats. Par ce concept, Eco pointe l’existence d’analogies entre époque contemporaine et Moyen Âge – ensuite appliquées aux relations internationales par la théorie du new medievalism (par exemple par Hedley Bull) pour fournir un modèle explicatif à la complexification des rapports de pouvoir dans le cadre de la mondialisation.

Outre cette activité scientifique de sémioticien, philosophe et éditeur d’ouvrages destinés au grand public – il a dirigé la série Storia della civiltà europea et deux recueils d’histoire de la philosophie –, Eco est connu avant tout pour son oeuvre littéraire. Le Moyen Âge y tient une place considérable, à travers des thèmes que l’auteur a parfois traités parallèlement sous un angle scientifique.

…au romancier à succès

Publié en 1980, Le Nom de la rose devient un best-seller et remporte de nombreux prix. Ce roman policier prend pour toile de fond une abbaye située dans les Apennins, entre la Ligurie et le Piémont, durant l’année 1327. Une succession d’assassinats y est commise, qui se présente au lecteur comme une suite d’énigmes à résoudre. L’enquête est racontée à la première personne par un moine bénédictin âgé, Adso de Melk, qui, dans sa jeunesse, s’est retrouvé mêlé à ces événements bien malgré lui par son maître, le frère franciscain Guillaume de Baskerville. Le Nom de la rose est un roman à clef qui se prête à de nombreux niveaux de lecture, titillant l’intérêt du lecteur depuis le bas du corps jusqu’aux plus hauts sommets de l’intellect. Ses inspirations médiévalistes sont, elles aussi, multiples puisqu’il relève du xixe siècle dans ses sombres fantaisies néo-gothiques, remonte au xviie siècle par l’histoire des réécritures (feintes) qui introduisent l’oeuvre, et arrive enfin au Moyen Âge : le texte serait en effet « la […] version italienne d’une obscure version néo-gothique française d’une édition latine du xviie siècle d’un ouvrage écrit en latin par un moine allemand vers la fin du xive siècle ».

Eco se promène ainsi dans des labyrinthes textuels qui lui permettent de passer des Écritures à la littérature et aux oeuvres théoriques médiévales en traversant l’érudition catholique de l’époque moderne, en flânant dans la grande littérature médiévaliste de la première moitié du xixe siècle, le tout en intégrant des références cachées à des auteurs plus récents, en particulier Arthur Conan Doyle (le duo de détectives Guillaume/Adso correspond au duo Sherlock/Watson) et Jorge Luis Borges, dont la Bibliothèque de Babel inspire la bibliothèque de l’abbaye, laquelle est régie par un moine aveugle nommé Jorge da Burgos. En 1986, Le Nom de la rose est adapté au cinéma par le réalisateur Jean-Jacques Annaud (épaulé par Jacques Le Goff, Jean-Claude Schmitt et Michel Pastoureau comme conseillers historiques) et fait l’objet, en 2019, d’une minisérie télévisée réalisée par Giacomo Battiato.

Le deuxième roman d’Umberto Eco prenant le Moyen Âge pour décor est Baudolino (2000). Cette fois, la narration, profuse, vise explicitement à mimer la débordante imagination médiévale. Sur fond de mort de Frédéric Barberousse et de troisième croisade, Baudolino, un paysan piémontais rusé et menteur (qui prétend même être un fils adoptif de l’empereur), raconte ses aventures fantasmées à l’historien byzantin Nicétas Choniatès : en l’occurrence son voyage avec quelques amis à la recherche du Graal et du prêtre Jean. Le royaume de ce dernier est l’objet de l’un des chapitres d’un troisième livre, L’Histoire des lieux de légende (2013), qui regorge lui aussi de références au fourmillant imaginaire médiéval (comme les îles des Bienheureux ou le Pays de Cocagne) et médiévaliste, à l’instar du supposé trésor de Rennes-le-Château.

Un Moyen Âge des signes

Le Moyen Âge d’Umberto Eco correspond à une culture homogène, colorée, lumineuse avec des touches d’obscurité, fantastique, labyrinthique, mais rationnelle, comme peut l’être une summa ou une page enluminée. En parcourant ses essais scientifiques et ses oeuvres de fiction, on remarque que, d’un type d’écriture à l’autre, il est plusieurs fois revenu sur des thèmes qui lui sont chers, dont la composante médiévale est évidente. Parmi eux, ceux du symbole, de l’énigme, de la liste et de l’apocalypse se distinguent par leur densité et leur richesse.

L’importance du signe comme clé de la compréhension du réel est perceptible dans toute l’oeuvre d’Eco, et pas seulement dans ses travaux de sémiotique. La manière de signifier la réalité à travers des symboles, qu’ils soient exprimés par des mots, des motifs ou des images, est au coeur de ses réflexions, comme en témoigne le titre même de son roman le plus célèbre, lequel se termine par la phrase latine stat rosa pristina nomine, nomina nuda tenemus (« la rose des origines n’existe plus que par son nom, et nous n’en conservons plus que des noms vides »), à la fois référence au nominalisme médiéval et expression d’un regret pour ce qui n’est plus, dans la grande tradition de l’ubi sunt. Les thématiques médiévales croisent les études théoriques de sémiotique et d’esthétique, témoignant de la propension d’Eco à identifier tous les paradoxes des effets de miroir entre passé et présent. Il réfléchit également aux usages des symboles et aux modes d’organisation de la pensée sur le temps long, pointant leur diversité, mais aussi leurs convergences. Allégorie, métaphore, analogie : le Moyen Âge et le présent ne cessent de se parler. Dans un texte publié en 1985, s’appuyant sur la fameuse lettre où Dante expose à Cangrande della Scala les quatre niveaux exégétiques nécessaires pour comprendre la Divine Comédie, Eco compare la proposition du poète italien médiéval au symbolisme moderne. Ailleurs, il met en évidence les similitudes du fonctionnement mental et la présence de modèles comparables entre la scolastique médiévale et le structuralisme contemporain.

L’énigme et le mystère (et les aventures intellectuelles qu’ils procurent) constituent son deuxième thème récurrent : les écrits d’Umberto Eco fourmillent de références aux accords secrets, aux conspirations, aux cabales, aux occultismes, aux falsifications, aux labyrinthes, aux templiers et au Graal. Il utilise ce vaste répertoire tant dans ses oeuvres médiévalistes que dans d’autres romans, comme Le Pendule de Foucault (1988). Il le fait cependant avec ironie et une bonne dose de désenchantement, voire de défiance, conscient de recourir à un médiévalisme qu’il condamne, dans la mesure où celui-ci est peu critique, non philologique, anachronique et imprégné de mysticisme fasciste : c’est le médiévalisme ésotérique et initiatique de René Guénon et Julius Evola, qu’Eco classe dans le « Moyen Âge de la tradition » parmi ses « Dix façons de rêver le Moyen Âge ».

« Classe » : le verbe est approprié, car Eco aime tout particulièrement construire des petits mondes ordonnés, structurés en schémas et, surtout, en listes. Tel un nouvel Isidore de Séville, il ordonne la réalité sous des formes encyclopédiques, y trouvant, là aussi, une relation forte entre passé et présent : « Ce que, peut-être, notre époque a vraiment en commun avec le Moyen Âge est, somme toute, son vorace pluralisme encyclopédique » explique-t-il dans ce même essai. Son Moyen Âge rempli d’argumentations subtiles, d’allégories, de monstres, de livres et de bibliothèques est une liste tourbillonnante d’entrées encyclopédiques. Eco est un disciple d’Isidore, mais aussi de Thomas d’Aquin : comme le Vertige de la liste (dans lequel l’auteur confesse sa passion pour les énumérations), comme l’inventaire des terres légendaires, l’essai « Dix façons de rêver le Moyen Âge » est, à sa manière, une minuscule summa (néo)médiévale.

Vient enfin (et pour cause) la propension d’Eco à traiter de la fin des temps, qui correspond à sa « dixième façon » de rêver le Moyen Âge, celle de « l’attente du Millénaire ». On retrouve ici son intérêt pour les images qui accompagnent le commentaire de l’Apocalypse de Beatus de Liébana (viiie siècle), pour Joachim de Flore, pour l’ésotérisme de Dante, pour la branche spirituelle de l’ordre franciscain (avec ses mystiques et ses visionnaires comme Ubertin de Casale) et, enfin, pour les hérétiques millénaristes comme les dolciniens, qu’Eco compare, dans l’Apostille au Nom de la rose, au terrorisme italien des années 1970. Après tout, comme il l’écrivait déjà en 1973 en réponse à un livre qui prédisait un retour prochain du Moyen Âge, « le Moyen Âge a déjà commencé ».

Bibliographie

Carpegna Falconieri, Tommaso di, « Cinque altri modi di sognare il medioevo. Addenda a un testo celebre », Bullettino dell’Istituto storico italiano per il medio evo, n° 122, 2020.

Eco, Umberto, Écrits sur la pensée au Moyen Âge, Myriem Bouzaher, François Rosso, Hélène Sauvage (trad.), Paris, Grasset, 2015 [2012].

Giovannoli, Renato (dir.), Saggi su Il nome della rosa, Milan, Bompiani, 1999.

Traini, Stefano, Le avventure intellettuali di Umberto Eco, Milan, La nave di Teseo, 2021.

Voir aussi : Italie, Moines, Roman historique, Roman policier