Dragons

Mélanie Bost-Fievet

Star du bestiaire médiévaliste – en fantasy surtout, compte tenu de sa nature fabuleuse, ce qui expliquera la prééminence d’exemples tirés ici des genres de l’imaginaire –, le dragon est moins présent dans les légendes médiévales elles-mêmes, où son rôle se limite à fournir un adversaire puissant, rusé, voire diabolique, aux héros « sauroctones » : Beowulf, Sigurd, Uther Pendragon ou Saint-Georges, pour ne citer que les plus célèbres. On s’attend donc naturellement à les retrouver dans les adaptations modernes et contemporaines d’oeuvres littéraires ou de traditions médiévales, qui leur offrent une porte d’entrée dans des genres et univers variés, littéraires, mais aussi visuels ou musicaux. Ainsi, le dragon Fafnir, adversaire de Sigurd dans l’Edda de Snorri Sturluson (à partir de 1220), apparaît aussi bien les poèmes de William Morris (1876) que dans des illustrations d’Arthur Rackham (1867-1939) ; les réécritures du cycle arthurien invitent volontiers des dragons, depuis la littérature nobélisée – Querig dans Le Géant enfoui de Kazuo Ishiguro (2015) – jusqu’à la série télévisée et à la bande dessinée jeunesse, où les chevaliers de la Table ronde, comme dans le Kaamelott d’Alexandre Astier (2005-2009), se retrouvent aux prises avec divers adversaires draconiques (hors-champ dans la série, mais illustrés dans les aventures en bande dessinée). Cette liste, qui peut paraître hétéroclite, laisse deviner le rôle joué par les dragons : symboles de la « hauteur » épique des textes d’origine, ils viennent légitimer des formes artistiques diverses, les rattacher visuellement ou poétiquement à l’aura d’oeuvres médiévales d’abord connues par leurs réécritures. Ainsi, ils sont l’un des piliers de l’univers dit « médiéval-fantastique », et une caution quasi mythologique pour les récits qui les convoquent.

Des dragons et des humains

Si l’imaginaire médiévaliste s’en empare avec tant de ferveur, c’est sans doute que le dragon n’est jamais aussi efficace que placé aux côtés de deux autres tropes du genre, deux archétypes humains qu’il relie en faisant mine de les éloigner : la princesse et le chevalier, ou le guerrier. L’art préraphaélite installe par exemple le reptile au centre des toiles, entre le vaillant chevalier et la demoiselle en détresse (chez Burne-Jones ou Meteyard, par exemple). Il y est tout à la fois l’obstacle qui met à l’épreuve le courage du preux, affirmant du même coup son statut de héros légendaire, et ce qui lui permet de sauver, voire de séduire, la belle. Dans la littérature comme à l’écran, des hordes de chevaliers s’élancent ainsi à l’assaut du monstre, dans un duo où chacun fait signe vers l’autre et renforce son identification comme « médiéval ». À la fin de La Belle au bois dormant (1959), les studios Disney métamorphosent même la sorcière Maléfice pour fournir au prince Philippe un adversaire plus à même de faire de lui un digne prétendant pour Aurore, offrant au public un combat de légende, moins évocateur du conte que de l’épopée. Et si Dreamworks parodie le genre dans Shrek (2001), c’est évidemment un dragon qui est convoqué pour s’amuser des clichés associés aux chevaliers et princesses – même si une pirouette nous révèle qu’il s’agit d’une dragonne, et des plus romantiques. Bon nombre d’oeuvres et albums de littérature de jeunesse s’emploient d’ailleurs à subvertir cette répartition par trop médiévale (ou sentie comme telle) et obsolète des rôles, renversant le cliché pour mieux donner à la princesse elle-même l’occasion de s’émanciper. Le dragon y incarne l’ordre archaïque des choses face à des héroïnes féministes, capables soit de l’affronter toutes seules, soit de sortir de la dialectique de l’affrontement, comme chez Geoffroy de Pennart (La Princesse, le dragon et le chevalier intrépide, 2008) ou dans les albums Zébulon le dragon (Axel Scheffler et Julia Donaldson, 2010), où la princesse Perle préfère devenir médecin que de se faire capturer passivement, prenant le chevalier pour collègue, et pour ambulance, le dragon.

Pour peu qu’il ne barre pas la route vers une princesse, le dragon garde, au minimum, un trésor – dans la lignée de textes médiévaux comme Beowulf (tradition orale, vers les viie - xe siècles) et médiévalistes tels Le Hobbit (1937) ou Le Fermier Gilles de Ham (1949), de J.R.R. Tolkien, ce qui fait de lui un candidat idéal pour fournir à foison des adversaires aux joueurs de jeux de rôle ou de jeux vidéo, à commencer par le vaste univers de Donjons & Dragons (depuis 1974), dont le nom même unit, par une élégante paronomase, la créature au décor médiévaliste par excellence. On les retrouve, de même, dans la plupart des productions vidéoludiques de fantasy d’inspiration médiévale (les 11 opus de DragonQuest chez Square Enix, 1986-2017, les trois Dragon Age de Bioware, 2009-2015, etc.) : les dragons y constituent des opposants plus redoutables que des humanoïdes, et ils ne détonnent pas dans l’atmosphère médiévaliste, contrairement aux créatures des bestiaires mythologiques gréco-latins ; de surcroît, les propriétés magiques associées aux différentes parties de leur corps fonctionnent à merveille avec l’imaginaire diffus associé à l’alchimie ou à la sorcellerie.

L’affrontement s’épuise-t-il à force d’être surexploité ? Qu’à cela ne tienne : la mode de la dragon fantasy en littérature de jeunesse, à partir des années 2000 surtout, lui trouve une autre fonction, et réinvente du même coup le rôle du héros qui lui fait face. C’est en l’apprivoisant et en devenant son ami, plutôt qu’en le domptant par la force ou en le tuant, que les protagonistes – jeunes filles et garçons empathiques plutôt que guerriers accomplis – se rendent dignes du statut de « héros » d’un genre nouveau. D’autant qu’un dragon, pour peu qu’on ne l’abatte pas, constitue une excellente monture, encore plus charismatique que le plus fringant des destriers, et qu’il fait bénéficier son dragonnier de sa puissance et de son aura magique. Parmi ces couples, on citera la dragonne Saphira et son cavalier Eragon (tétralogie L’Héritage, Christopher Paolini, 2003-2011), ou, en regardant vers le Nord et les Vikings, les aventures de Krokmou et d’Harold (Cressida Cowell, 11 tomes, 2003-2015, complétées par les adaptations chez Dreamworks de la série Dragons, 2010-2019, qui, de surcroît, laissent une place croissante aux héroïnes dragonnières).

Les dragons et le temps

Si l’on regarde au-delà du couple chevalier-dragon, le monstre est-il si évidemment lié au Moyen Âge, même imaginaire ? Rien n’est moins sûr. Bien souvent, les dragons des univers médiévalistes de la fantasy évoquent plutôt le passé du monde fictionnel, lui donnant une épaisseur temporelle qui renforce sa crédibilité, voire faisant signe vers un passé merveilleux détruit par une modernité inquiétante. Le dragon, c’est un peu le dinosaure de bien des lores, des légendes internes à ces mondes : une créature supposée disparue de longue date, dont ne subsistent que des restes, associée à une antiquité révolue, voire une préhistoire, ou même à la création de l’univers ; c’est le cas notamment dans les vastes univers de jeux à atmosphère dite « médiévale-fantastique » lancés dans les années 1980-1990 comme Warhammer, Warcraft, ou Magic : The Gathering. Ils sont des créatures d’autrefois, des temps immémoriaux. En Terre du Milieu, chez J.R.R. Tolkien, après les âges décrits dans Le Silmarillion (1977), ils sont une espèce en voie de disparition, dont Smaug dans Le Hobbit est l’un des ultimes représentants, et dont Elrond explique dans Le Seigneur des Anneaux (1954-1955) que leur feu ne peut hélas plus détruire l’Anneau ; chez Robin Hobb (dans les séries L’Assassin Royal et Les Aventuriers de la mer, 1995-2018), ils sont initialement réduits à des vestiges pétrifiés, momifiés, oubliés.

Lorsque d’aventure ils viennent à réapparaître, cela équivaut à une brusque irruption du temps mythologique dans le temps « historique », accueillie, selon les cas, avec espoir, scepticisme ou terreur, comme au début du Trône de fer de George R.R. Martin (1996) ou du jeu Skyrim (The Elder Scrolls V, Bethesda, 2011). Dans les oeuvres où les dragons sont doués de parole, leur langue est souvent une langue des « origines », évocatrice tantôt d’un latin abâtardi, tantôt de formes surannées du vernaculaire utilisé dans le monde secondaire, qui peut évoquer des parlers médiévaux. La langue des dragons de Terremer, dans la série homonyme d’Ursula K. Le Guin, est celle qu’apprennent les mages, et l’existence des dragons s’y révèle corrélée à celle de la magie (voir notamment Le Sorcier de Terremer, 1968 et L’Ultime Rivage, 1972). Car tous les dragons ne sont pas de grosses bêtes redoutables – ou pas seulement : une certaine tradition les associe également au langage, à l’érudition, à la sagesse. Leur aura à la fois magique et historique peut expliquer leur présence dans l’onomastique et l’héraldique, aussi bien dans la réalité que dans la fiction : un toponyme, un blason familial, des armes de la ville qui font apparaître des dragons mettent en valeur leur ancienneté, fonctionnant comme un signifiant diffus d’un Moyen Âge auréolé de prestige.

Le succès simultané des dragons amicaux, voire anthropomorphes, dans les productions jeunesse, et de ce motif qui les renvoie à une Antiquité révolue et perdue, porte une critique latente de la modernité. Ces créatures attachantes incarnent la majesté et la fragilité d’une nature menacée par l’entreprise humaine, prête à détruire leur habitat merveilleux ou à exploiter à mauvais escient leur force destructive. Tout récemment, la production par les studios Marvel de Shang-Chi et la légende des dix anneaux (2021) voit ainsi s’affronter un gracieux et bienveillant dragon chinois, protecteur d’un village traditionnel et d’une nature inviolée, au monstre draconique invoqué hors des ténèbres par un antagoniste caractérisé par sa soif de pouvoir et de domination, qui menace l’harmonie d’une enclave de magie dans le monde moderne.

Dans la même logique, la puissance de feu des dragons regarde aussi vers l’avenir, indiquant la perspective d’un « après » potentiellement catastrophique. Dans Le Dernier Héros de Terry Pratchett (2001), elle rappelle la Renaissance et les inventions de Léonard de Vinci, lorsque les héros la mettent à profit pour propulser leur engin dans les airs ; chez J.R.R. Tolkien, elle évoque les fournaises de l’industrie (et littéralement, des tanks, dans les textes les plus anciens), et dans la nouvelle « Le dragon » de Ray Bradbury (1955), la créature issue de l’univers médiéval se superpose à l’image moderne d’un train à vapeur. Enfin, dans les dernières saisons de la série Game of Thrones (2011-2019), les trois dragons menés par Daenerys fonctionnent comme de véritables bombardiers, capables d’assurer sa suprématie aérienne et de faire basculer l’avantage militaire, mais aussi de rétrécir la carte du monde en rendant les déplacements infiniment plus rapides. Cet usage n’a d’ailleurs pas cours que dans l’imaginaire, puisque pendant la Première Guerre mondiale, aussi bien du côté de l’Alliance que de l’Entente, le dragon est utilisé pour représenter, dans la propagande, l’ennemi à abattre dans toute sa brutalité ; on trouve même un Trotsky repeint en nouveau Saint-Georges, terrassant le dragon du capitalisme.

Placés au milieu d’univers médiévalistes, les dragons regardent vers d’autres époques, sont hors-temps, ou prêtent, au contraire, leur temporalité infinie à des mondes qui sans eux paraîtraient figés dans une sorte de Moyen Âge éternel et anhistorique. Ainsi, le dragon se révèle être une créature à la fois fortement associée au médiévalisme, en fantasy surtout, et capable de s’arracher à l’historicité et à la temporalité. Il se fond particulièrement bien dans les bestiaires qui mêlent les époques : avec la licorne, il sera la créature associée au Moyen Âge, tandis que d’autres suggéreront plutôt l’Antiquité (centaures, minotaures) ou encore l’époque victorienne (vampires). Cette malléabilité temporelle est également spatiale puisque dès la fin du xixe siècle, les oeuvres de littérature enfantine qui l’invitent dans leurs pages lorgnent du côté d’autres traditions médiévales que celles d’Angleterre ou de France, vers l’Europe de l’Est et du Nord (avec le folklore associé aux Vikings), mais aussi l’Orient et l’Asie. Les récits d’Edith Nesbit (Au pays des dragons, 1901), de Kenneth Grahame (Le Dragon récalcitrant, 1898), ou encore de L. Frank Baum, puis, dans les années 1980, le Fuchur de L’Histoire sans fin de Michael Ende, opèrent un syncrétisme entre les différentes traditions, qui contribue à le métamorphoser et à former l’image « moderne » du dragon dans la variété esthétique et symbolique de ses représentations. Les dragons incarnent alors peut-être moins le coeur de l’univers médiévaliste que ses frontières, géographiques et historiques, et la possibilité de les explorer.

Bibliographie

Chen, Fanfan, Honegger, Thomas (dir.), Good Dragons Are Rare: An Inquiry into Literary Dragons East and West, New York/Francfort et al., Peter Lang, 2009.

Voir aussi : Animaux et bestiaire, Chevaliers et chevalerie, Monstres