Diable
Protéiforme et lui-même « légion » (Évangile de Marc, 5. 9), le diable est pluriel, avec ses cohortes de démons et possédés, de sorcières et anges déchus, d’animaux familiers et âmes damnées. Figure emblématique du mal, il fait l’objet de réinvestissements divers. Si dans la conception du monde et l’imaginaire médiévaux, il constitue un adversaire redoutable, il n’y est pas tout-puissant. Résolument monstrueux d’apparence, ses déformations rendent visible son projet de dénaturation de l’ordre divin. Figure reptilienne à ailes de chauve-souris, cornes ou sabots fendus, bête vorace dotée de plusieurs gueules gloutonnes disséminées sur le corps, le diable est une « créature » qui a un rôle précis dans l’économie du salut : tenter les humains sur terre et tourmenter les damnés en enfer. Comme dans l’épisode central du Jeu d’Adam, drame liturgique composé entre 1150 et 1170 par un auteur anonyme, il provoque ainsi un intérêt semi-terrifié et un respect semi-enthousiaste.
Un vecteur de spectacle, du fantastique à l’horrifique
La conception contemporaine du diable a certes été façonnée essentiellement par le Moyen Âge, mais les relectures modernes (la Renaissance l’érige en véritable « prince de ce monde ») et (post)romantiques (à l’instar de William Blake qui le voit en héros de rébellion à la sombre grandeur) en ont élargi le territoire et les figurations. L’ensemble de représentations médiévalistes va du plus effrayant et sulfureux au plus loufoque et farcesque, dans un mouvement plus global de « culturalisation » du religieux comme l’écrit Michel de Certeau. Le diable peut ainsi être prétexte à l’exubérance et à l’outrance, accentuant le triomphe des appétits des corps et pulsions, dans un joyeux pot-pourri licencieux, drôle et grimaçant, comme dans les publicités vantant les « Cuvées de l’enfer » et autres bières « maudites », ou avec le célèbre cabaret parisien L’Enfer, haut lieu de la vie nocturne de Montmartre fondé en 1892, où l’on pénétrait en passant une énorme bouche à l’architecture exagérément gothique pour assister à diverses attractions à la Jérôme Bosch tout en dégustant son bock. Mais il peut aussi être l’incarnation par excellence des forces obscures et du terrifiant, devenant un être au pouvoir démesuré, prince des ténèbres qui règne seul sur un monde déchu en manque de rédemption.
La tendance qu’on peut dire « fantaisiste » souligne à quel point le diable constitue une formidable figure de spectacle, vecteur de frissons faciles et délicieux, mais au fond sans danger – à l’instar des diablotins invitant d’un coup d’oeil à toute forme de consommation. Sa mise en scène donne lieu à une débauche d’effets pyrotechniques ou sensationnels, comme chez l’ingénieux Georges Méliès qui le met en scène dans pas moins de 12 films, depuis Le Manoir du diable (1896) jusqu’aux Quat’cents farces du diable (1906) et Satan en prison (1907), reposant sur la colorisation, les trucages et l’extravagance. Méliès, qui interprète lui-même le diable, y exécute des danses comico-acrobatiques et autres farandoles autour de chaudrons pimentés de fumées, explosions, flammes et feux follets. C’est dans cette lignée poétique que se situent les jeux grandeur nature, spectacles de rue ou costumes d’Halloween, surenchère d’accessoires et de sensations qui reposent sur la théâtralisation fantasmatique, comme aussi les restaurations-recréations visant à « faire médiéval » : exemplairement les gargouilles décoratives, dont la plus célèbre est sans doute la Stryge de Viollet-le-Duc, démon cornu, mélancoliquement accoudé à l’angle de la tour nord de la cathédrale Notre-Dame de Paris, qui tire la langue et figure la rêverie et l’irrévérence.
Le diable apparaît alors comme un être un peu roublard, parfois rusé, pas toujours aussi malin qu’on veut bien le dire, finalement facilement dupé – comme celui berné par la malice du maire de Beaugency dans Le Chat et le Diable (1936) écrit par James Joyce pour son petit-fils Stephen, les illustrations de Roger Blachon montrant un sympathique et finalement inoffensif diable d’opérette, bedonnant sous son pyjama rouge. Même lorsqu’il est plus inquiétant, comme le diable interprété par le génial et grandiloquent Jules Berry dans Les Visiteurs du soir de Marcel Carné et Jacques Prévert (1942), situé dans un Moyen Âge onirique, ce diable au goût immodéré pour l’ostentation et à la gouaille résolument moderne n’en finit pas moins par échouer dans ses tentatives de corruption face à la pureté de l’amour éternel des deux amants. Le diable occupe ainsi une fonction très efficace en termes de narration et d’imaginaire, celui d’adversaire par excellence, autorisant de spectaculaires rédemptions, comme celle de Solomon Kane qui affronte les démons dans une Angleterre médiévaliste dévastée par le mal dans le film homonyme de Michael J. Bassett (2009) d’après les récits de Robert E. Howard (publiés à partir de 1928). Son rôle d’ennemi plus grand que nature explique aussi sa présence très fréquente dans des dispositifs ludiques : le joueur doit vaincre le diable ou ses acolytes (Baal, Méphisto, Belzébuth, etc.), que ce soit sur terre, dans des univers dits « médiévaux-fantastiques », dans la série des Diablo (1997-2019) et le jeu Devil May Cry (2001-2019), ou en passant les différents cercles de l’Enfer jusqu’à vaincre l’antagoniste ultime, Satan en personne, dans Dante’s Inferno (2010).
« Diabolus in musica »
Ce diable plus inquiétant que fantaisiste devient la source d’inspiration de pratiques et oeuvres médiévalistes reposant sur la transgression et la subversion. Le phénomène, bricolage plus culturel que spirituel, ne doit pas être surestimé, même s’il donne lieu à la création de groupuscules sectaires, comme la célèbre Église de Satan (Church of Satan), fondée en 1966, lors de la nuit de Walpurgis, par Anton LaVey. C’est dans le champ musical qu’il se manifeste de manière paradigmatique, depuis le Moyen Âge jusqu’à la musique metal, en passant par l’opéra romantique (l’emblématique Robert Le Diable de Giacomo Meyerbeer connaît ainsi 758 représentations entre 1831 et 1893), le blues ou le rock. Le diable y est celui qui offre la virtuosité, dans des pactes faustiens passés avec Giuseppe Tartini (Sonate des trilles du Diable, 1713) ou Niccolò Paganini au violon, comme avec les bluesmen Tommy Johnson à la guitare ou Robert Johnson à la croisée des chemins dans le Mississippi rural (Cross Road Blues, 1936). Un langage musical commun, basé sur le triton, accord de quarte augmentée ou quinte diminuée appelée plus tard « Diabolus in musica », mais décrié par l’Église dès le xie siècle, traverse ces compositions endiablées : romantique chez Franz Liszt dans Après une lecture du Dante : Fantasia quasi Sonata (1857), il devient un des piliers harmoniques du jazz (sans que l’association diabolique y prédomine) ; il est introduit à la guitare électrique par Jimi Hendrix dans Purple Haze (1967) et peut être entendu dans Black Sabbath de Black Sabbath (1970). Ce trait harmonique codé comme symbolisant la sorcellerie ou la magie, suffit pour convoquer les associations sombres ou maléfiques qui irriguent aussi bien le metal, en se nimbant d’ésotérisme, que le fantastique (dans le thème principal d’Harry Potter composé par John Williams en 2001).
Ces univers musicaux renvoient aussi à des pratiques culturelles et effets de mise en scène où le diable est constamment convoqué, que ce soit autour de Mick Jagger (« The Lucifer of Rock », d’après la formule de Newsweek en 1971) ou lorsque les fans de metal, arborant des pentagrammes inversés et le chiffre 666 sur leurs habits noirs, adoptent comme geste de ralliement très répandu le signe des cornes du diable (poing fermé, index et auriculaire tendus), popularisé par Ronnie James Dio avec Black Sabbath durant la tournée Heaven and Hell de 1980.
Même si des dérives violentes ont pu avoir lieu (on songe à la condamnation en 2005 des membres du groupe italien Bestie di Satana pour meurtre et incitation au suicide), le fréquent amalgame entre le metal et les groupuscules sataniques est avant tout un fantasme médiatique visant à stigmatiser une contre-culture qui cultive son aura de transgression et tout ce qui « sent le soufre ». Le diable y est mis à l’honneur dès les noms de groupes (Morbid Angel, Demon, Possessed) ou couvertures d’albums, dans les textes avec des titres comme Deal with the devil, Demonizer, Hellrider sur l’album Angel of Retribution (2004) du groupe britannique Judas Priest, Geist Ist Teufel (2004), Verräterischer nichstwürdiger Geist (2005), Teufelsgeist (2020) du groupe néerlandais Urfaust, ou dans les théâtralisations scéniques et outrances kitsch. La culture metal se décline en une grande variété de souscatégories : trash, hardcore, death, black, monster, jusqu’au heavy metal chrétien, avec les cas de « Fratello Metallo », moine capucin et chanteur qui garde sa robe de bure sur scène, ou des « messes metal » en Finlande ou Colombie. Elle constitue par son dynamisme une des instances les plus visibles de la réappropriation médiévaliste de la figure du diable. Le phénomène confirme, si besoin était, que la seule présence ou mention du diable suffit à évoquer le Moyen Âge, qu’il soit historique ou fantasmé.
Bibliographie
Certeau, Michel de, Domenach, Jean-Marie, Le Christianisme éclaté, Paris, Seuil, 1974.
Moynihan, Michael, Søderlind, Didrik, Black metal satanique. Les Seigneurs du chaos, Rosières-en-Haye, Camion Blanc, 1998.
Muchembled, Robert, Diable !, Paris, Seuil/Arte, 2002.
Villeneuve, Roland, Dictionnaire du Diable, Paris, Omnibus, 1998.
Voir aussi : Êtres et créatures surnaturels, Musique populaire